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Le président français Emmanuel Macron et le président du Conseil européen, Charles Michel, au palais de l'Élysée à Paris, le 11 janvier 2022, lors de la présentation des priorités de la présidence française de l'UE. Le président français Emmanuel Macron et le président du Conseil européen, Charles Michel, au palais de l'Élysée à Paris, le 11 janvier 2022, lors de la présentation des priorités de la présidence française de l'UE. 

Présidence française de l’UE, les perceptions contrastées des États membres

Depuis le 1er janvier 2022, le Conseil de l’Union européenne est présidé par les ministres français. Treize ans après sa dernière présidence, Paris occupe de nouveau la fonction pour six mois. Éclairage sur les rôles, missions et responsabilités de la France dans cet exercice.

Entretien réalisé par Delphine Allaire – Cité du Vatican

Mercredi 19 janvier prochain, le président français présentera les priorités de la présidence française de l’Union européenne devant le Parlement européen de Strasbourg.

Face aux 705 députés européens, Emmanuel Macron tentera de convaincre l’assemblée, qui joue un rôle décisif de co-législatrice durant ce type de présidence tournante et semestrielle du Conseil de l’Union européenne. La France en a pris la tête le 1er janvier 2022 pour une durée de six mois, avant de passer le flambeau à la République tchèque.

Trois dossiers prioritaires se dégagent de cette présidence couleur tricolore: révision des règles budgétaires, migrations avec la réforme de l’espace Schengen, «souveraineté européenne».

Quelle est la marge de manœuvre réelle de la France durant ces six mois, comment les 26 autres États membres de l’Union perçoivent son action, qui sont les meilleurs alliés politiques de Paris? Réponse de Sylvain Kahn, docteur en géographie, professeur agrégé d’Histoire à Sciences Po, auteur du récent ouvrage Histoire de la construction de l’Europe depuis 1945, aux éditions Presses Universitaires de France (Puf).  

Entretien avec Sylvain Kahn, professeur agrégé d'Histoire à l'IEP de Paris

La France a des priorités pour cette présidence. Révision des règles budgétaires, migrations avec la réforme de Schengen et la souveraineté dite européenne. Quels sont aujourd’hui les meilleurs alliés de Paris parmi les États membres de l’UE?  

L’Italie de Mario Draghi est sensiblement l’un de ses meilleurs soutiens. Paris et Rome affichent un certain volontarisme à pérenniser la réforme des fameux critères de Maastricht. Au-delà de l’Italie, ce sont les neufs pays, France comprise, qui avaient pris fortement position au printemps 2020 en faveur du plan de relance. Un certain nombre de pays avait alors estimé que pour faire face à la pandémie, il fallait s’affranchir des critères de Maastricht. Aujourd’hui, parmi eux, plusieurs pensent qu’il ne faut pas que cette suspension soit une parenthèse à refermer en 2023 comme c’est prévu. En face, les pays frugaux demeurent sceptiques sur cette opération. Le pays déterminant sera l’Allemagne. Les partenaires de la coalition du nouveau gouvernement Scholz ne sont pas sur la même longueur d’onde s’agissant de ce degré de réforme des critères de Maastricht.

 

Il y a le tandem important pour l’Europe d’Emmanuel Macron avec Olaf Scholz, mais aussi celui avec Mario Draghi. Comment la convergence peut-elle s’effectuer avec ces deux partenaires-clés avec lesquels aucun trio ne se dessine clairement?

Le système politique européen est polycentrique, avec une pluralité de centres de décision. Les duumvirat ou triumvirat n’existaient déjà pas dans l’Europe des Six, a fortiori encore moins à 27. À chaque fois que l’on se pose la question des alliances d’influence entre États, cela vaut uniquement pour le Conseil de l’Union européenne et pour le Conseil européen des Chefs d’États et de gouvernements. En effet, une fois qu’une position majoritaire s’est dégagée dans ces instances, il faut encore qu’elle soit partagée avec le Parlement et la Commission européenne.

L’histoire du plan de relance est, en ce sens, éloquente. Certains disent qu’il est né de l’initiative franco-allemande, mais avant elle, le Conseil européen des Chefs d’États et de gouvernements avait demandé à la Commission de plancher dessus en mars 2021. Cela même, car la Commission avait soufflé l’idée au Conseil européen, et car le Parlement européen avait déjà fait savoir que cela lui paraissait important.  

À Bruxelles, comment les institutions européennes, en particulier la Commission, perçoivent-elle cette présidence française? Quelle y est l’image de la France?

La Commission aborde cette présidence semestrielle avec flegme. Cette présidence dure six mois, la Commission dure cinq ans. Si l’on voulait faire de l’humour, l’on pourrait dire que les présidences tournantes passent, la Commission reste. C’est la Commission qui, en réalité, tient l’agenda de travail dans la durée. Les présidences mettent l’accent sur des sujets déjà «dans les tuyaux».

Quant à la présidence française de l’UE, je la perçois comme «un échange de bons services». Dans son discours sur l’état de l’Union à l’automne 2021, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a fait savoir qu’elle présiderait un sommet européen dédié à la défense avec Emmanuel Macron. Traditionnellement, ce n’est pas un sujet sur lequel la Commission est en pointe. De son côté, l’Élysée a fait savoir qu’il trouvait absolument prioritaire le vote des deux lois sur le numérique, l'encadrement de la concentration des Gafam en particulier. Un projet auquel tient beaucoup la Commission. Chacun s’appuie sur l’autre pour faire avancer ses priorités du moment.

Comment la présidence française est-elle selon vous perçue par les autres États membres?

Le stéréotype de l’arrogance est attaché à la France en tant que pays membre de l’Union européenne. Il s’agit à la fois d’une part d’exagération, de distorsion, de déformation de la réalité, mais aussi de réel. La première représentation est que les dirigeants français sous la Cinquième République ont tendance à se comporter comme des dirigeants de la Cinquième. La conception du pouvoir est très verticale, son exercice est solitaire. L’opposition est écoutée par politesse, mais n’a aucun poids. Cela est une exception en Europe. Une exception. De facto, cela donne le sentiment d’une arrogance à toutes les classes politiques des autres pays, qui ont une autre culture politique et institutionnelle.

Deuxième élément, la classe politique française a tendance à considérer que, sur l’Europe, elle sait «ce qui est bien». Nous allons encore le vérifier dans la campagne électorale à venir. Il y a une pensée magique: «L’Europe fera ci, ça. Nous ferons telle loi». L’Europe ne fonctionne pas comme ça, il s’agit de s’accorder à 27, puis avec le Parlement. Cela ne peut donc que décevoir les électeurs.

Autant de petites choses -également le manque d’assiduité- qui font que ce cliché existe, même s’il est injuste. Il y a tout un corps diplomatique français, de hauts-fonctionnaires, à Paris, Bruxelles, dans les ambassades, qui font tourner cette présidence française avec talent. Mais politiquement, ce stéréotype de l’arrogance est présent. Nous verrons si Emmanuel Macron et ses ministres le dissiperont. Faudrait-il qu’ils en aient envie, et pour ça, qu’ils en aient conscience.

12 janvier 2022, 10:51