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Les Frecce Tricolori et la Patrouille de France dans le ciel de Rome, le 26 novembre 2021, jour de signature du Traité du Quirinal, entre la France et l'Italie. Les Frecce Tricolori et la Patrouille de France dans le ciel de Rome, le 26 novembre 2021, jour de signature du Traité du Quirinal, entre la France et l'Italie.   (ANSA)

La relation franco-italienne, une histoire animée entre deux sœurs latines

Le pays de Dante et celui de Molière scellent leur amitié. Le 26 novembre à Rome, le président français Emmanuel Macron retrouve son homologue italien Mario Draghi pour parapher le Traité dit du Quirinal, du nom du Palais de la présidence italienne. Un traité d’entente annoncé dès 2017 par les deux puissances latines et méditerranéennes.

Entretien réalisé par Delphine Allaire - Cité du Vatican 

Après un long hiver diplomatique, Paris et Rome actent leur coopération renforcée dans un contexte européen instable, entre Brexit et transition politique en Allemagne. Cette relation franco-italienne est complexe, ambiguë… Elle a survécu à de nombreux malentendus, depuis la présidence du général de Gaulle jusqu’à la récente coalition au pouvoir en Italie des 5 étoiles et de la Ligue (2018-2019) qui avait provoqué un rappel de l'ambassadeur de France, un fait inédit entre deux pays de l'Union européenne.

Jean-Yves Frétigné, maître de conférences en Histoire à l'Université de Rouen, éditeur scientifique des Cahiers de prison d'Antonio Gramsci (Gallimard), et auteur d'une Histoire de la Sicile récemment traduite en italien. Il revient sur les dernières décennies de relations entre les deux pays, à commencer par celles de l’après-guerre.

Entretien avec Jean-Yves Frétigné, historien de l'Italie contemporaine

Quel est l’état des relations franco-italiennes à la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1950?

Les relations sont moyennes, car sans remonter dans l’Histoire trop lointaine, il y a eu ce que Paul Reynaud appelait «le coup de poignard dans le dos», c’est-à-dire lorsque l’Italie a déclaré la guerre à la France alors qu’elle était déjà à genoux du fait de l’attaque allemande. L’événement est resté ancré dans les mémoires françaises. Tout cela est perceptible lors du Traité de Paris, le 10 février 1947, lorsque le gouvernement français impose un traité que l’Italie juge humiliant, au point que l’ambassadeur italien en France de l’époque, Antonio Meli Lupi di Soragna, le signe mais quitte ostensiblement la conférence sans participer aux cérémonies. Ce traité rappelait en effet que l’Italie était dans le mauvais camp jusqu’en 1943 et impliquait l’amputation d’une petite partie de son territoire, 50 km2. Cette annexion d’un ancien territoire italien est mal perçue.

Les relations démarrent donc assez mal, d’autant que dans les années 1948-1949 des tentatives de rapprochement ont lieu: une rencontre le 20 mars 1948 entre Georges Bidault et Carlo Sforza. La rencontre de Santa Margherita modifie sensiblement la donne les 12 et 14 février 1951. Il y a une entente entre les Français représentés par René Pleven et Robert Schuman et les Italiens représentés par Alcide De Gasperi et Carlo Sforza. Les questions qui fâchent comme celle de l’immigration sont apurées; il s’agit d’un saut qualitatif notable. L'on a en effet besoin de l’adhésion des deux pays au plan Schuman pour donner naissance à la CECA.

 

En 1963, le traité de l’Élysée est signé entre la France et l’Allemagne, pas avec l’Italie. Pourquoi?

Les années 1950 et 1960 sont marquées par des hauts et des bas. Il y a des visites diplomatiques: le président italien Giovanni Gronchi effectue une visite d’État en 1956 en France. Ce n’est pas anodin car cela n’était pas arrivé depuis 1903. 53 ans sans rencontre. Le président René Coty rend la courtoisie en mai 1957. Mais il y a des pommes de discorde entre les deux pays: la décolonisation tout d’abord. Les Italiens ont une politique mêlant une volonté de retrouver une certaine puissance en Méditerranée, de critique de la colonisation, et de chercher des débouchés énergétiques. La France est vue comme un obstacle en cela.

Il y a un moment de tension lors de la crise de Suez où l’Italie est partagée entre soutien européen et soutien au régime de Nasser. La guerre d’Algérie aussi joue une part importante. Une partie de la classe politique italienne prend fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie, jouant la carte des matières premières, du pétrole et du gaz. Rome essaye d’avoir des rapports privilégiés avec Alger, ce qui contrarie la France.

Certes, le général de Gaulle n’a pas une mauvaise image de l’Italie. Il s’y rend en voyage d’État en 1959, mais la ligne italienne atlantiste contraste avec la volonté d’indépendance gaullienne. Il y a aussi divergence en matière européenne: l’Italie est fédéraliste quand la France gaullienne est confédéraliste.

“La ligne italienne atlantiste contraste avec la volonté d’indépendance gaullienne. Il y a aussi divergence en matière européenne: l’Italie est fédéraliste quand la France gaullienne est confédéraliste.”

Pour toutes ces raisons, il est difficile d’avoir un accord aussi fort qu’avec l’Allemagne. D’autant plus qu’il y a une obsession allemande de la politique étrangère française à faire du couple franco-allemand un moteur de l’Europe; or, l’Italie joue un rôle moindre dans ce schéma. Peut-être assiste-t-on à un changement de paradigme aujourd’hui.

Y-a-t-il eu «une décennie âge d’or» de la relation franco-italienne en cette seconde moitié du XXème siècle?

Sous Georges Pompidou, les relations sont cordiales mais la divergence est forte sur la question américaine. Sous Valéry Giscard d’Estaing, les relations s’étiolent véritablement, l’Italie traverse une période de fortes tensions. L’exemple oublié de La Réunion et la Guadeloupe est très mal vécu. En 1979, Valéry Giscard d‘Estaing réunit une partie des partenaires et laisse de côté l’Italie.

Il y a une vraie rupture avec François Mitterrand, un amoureux très clair de l’Italie. L’un des éléments importants est la mise en place des rencontres bilatérales en aout 1982 chaque année. L’embellie est nette.

Comment expliquez-vous ce paradoxe d’un faible tandem diplomatique et géopolitique au regard d’une proximité culturelle et économique indéniable?

L’écart est frappant. Quand on regarde les chiffres, le substrat de la relation franco-italienne est très fort. La France est le deuxième fournisseur et client de l’Italie. L’Italie, elle, a une grande partie de sa balance commerciale positive grâce aux échanges avec la France. L’Italie est pour la France un partenaire économique aussi important que l’est l’Allemagne. Ajoutés à cela les liens culturels très fort, le cinéma, le sport, la littérature, le milieu universitaire… Et pourtant, il n’y a pas eu ce lien privilégié.

“C'est toute la difficulté des deux sœurs latines. Au fond, il peut y avoir arrogance, mépris, surinterprétations dans un sens ou dans l’autre, entre ces deux pays.”

C’est toute la difficulté de ces fameuses deux sœurs latines. Le général de Gaulle préférait parler de cousines, car avec les sœurs on ne sait pas qui est l’aînée. L’Italie se réclame comme la sœur aînée car elle est le berceau d’une partie de la civilisation européenne, et la France se considère de son côté aussi comme l’ainée car puissance plus importante diplomatiquement, militairement et industriellement -ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, l’Italie est devant en termes d’industrie. Au fond, il peut y avoir arrogance, mépris, surinterprétations dans un sens ou dans l’autre, entre ces deux pays. Il n’y a jamais eu de très grave crise diplomatique, mais il n’y a pas eu de véritable politique moteur. Peut-être est-ce en train de changer.

25 novembre 2021, 10:00