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Vatican News
À Rangoun, le 1er février 2021 À Rangoun, le 1er février 2021  (AFP or licensors)

Coup d’État en Birmanie: le retour de l’armée après dix ans de démocratie

Les forces armées birmane ont arrêté ce lundi au petit matin la cheffe «de facto» du gouvernement, Aung San Suu Kyi. L'armée a également annoncé l'état d'urgence pour un an, promettant d’organiser ensuite de nouvelles élections et un transfert de pouvoir. Aung San Suu Kyi a exhorté la population à «ne pas accepter le coup d'État».

C’est le troisième coup d’État depuis l’indépendance du pays en 1948. L’armée a perpétré un putsch en Birmanie ce 1er février, tôt dans la matinée, alors que le Parlement issu des dernières élections législatives devait entamer aujourd’hui sa première session. Les militaires ont arrêté Aung San Suu Kyi, cheffe de facto du gouvernement civil. Ils ont aussi proclamé l'état d'urgence pour un an, et placé leurs généraux aux principaux postes de l'État. La prix Nobel de la paix, âgée de 75 ans, a été arrêtée avec le président de la République, Win Myint et d'autres responsables de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), comme l’a rapporté Myo Nyunt, porte-parole de la formation. D’après lui, tous sont détenus à Naypyidaw, la capitale du pays.

Nombreuses condamnations au niveau international

Ce coup d’État, mené en quelques heures et sans effusion de sang, a été immédiatement condamné par plusieurs capitales étrangères – dont Washington -, par l’Union européenne et par le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.

Dans un communiqué publié sur Facebook, les militaires birmans expliquent que leur intervention était nécessaire pour préserver la «stabilité» du pays, et que de nouvelles élections «libres et équitables» seraient organisées une fois que l'état d'urgence d'un an sera levé. Ils accusent la commission électorale de ne pas avoir remédié aux «énormes irrégularités» qui ont eu lieu, selon eux, lors des élections législatives du 8 novembre, remportées massivement par la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND). Le parti d'Aung San Suu Kyi était au pouvoir depuis les législatives de 2015, premières élections générales depuis la dissolution de la junte en 2011. Mais la transition à un pouvoir civil était restée partielle, les militaires ayant gardé le contrôle de certains ministères, comme ceux de l'Intérieur et de la Défense.

Appel à «ne pas accepter» le putsch

Alors que les rumeurs de coup d'État se renforçaient ces derniers jours, Aung San Suu Kyi avait de son côté laissé un message à la population, diffusé ce lundi par le président de la LND sur les réseaux sociaux, dans lequel elle exhorte les Birmans à «ne pas accepter» ce putsch. Longtemps exilée en Inde et en Grande-Bretagne, Aung San Suu Kyi est rentrée en Birmanie en 1988, devenant la figure de l'opposition face à la dictature militaire. Elle a passé 15 ans en résidence surveillée avant d'être libérée par l'armée en 2010.

La Birmanie est sortie en mars 2011 d'un régime militaire au pouvoir pendant presque un demi-siècle. Ce nouveau putsch met donc un brusque coup d’arrêt à une parenthèse démocratique de dix ans. Les deux derniers coups d'État depuis l'indépendance du pays en 1948 avaient eu lieu en 1962 et 1988. En 1988, quelque 3 000 civils avaient été tués par les militaires lors d'une répression sanglante de manifestations contre le pouvoir en place.


Les chrétiens espèrent la paix

Pour l’heure, aucune violence n’a été signalée malgré les bouleversements politiques. Les télécommunications, portables et internet sont en revanche perturbées et les banques du pays ont été fermées jusqu'à nouvel ordre. Les habitants semblent quant à eux rester dans l’expectative. «Il n'y a pas de protestation ou de rassemblement dans les rues de Rangoun. (…) Cependant, nous constatons une forte réaction des gens sur les réseaux sociaux. (…) Pour l'instant, les gens semblent assez désorientés, mais il n'y a pas de tension dans les rues. Il y a un climat d'attente», a ainsi confié à l’agence Fides Joseph Kung Za Hmung, directeur du Gloria News Journal, basé à Rangoun.

Ce catholique birman ajoute à propos du putsch: «Ces derniers jours, des signaux ont été émis dans ce sens par les chefs militaires. Pour l'instant, les citoyens attendent, car on craint qu'une protestation de masse n'aboutisse également à un coup d'État final, qui verrait les généraux au pouvoir pendant des décennies, avec la fin de l'expérience démocratique dans la nation. Les chrétiens, comme les autres citoyens, attendent des développements. Le cardinal Charles Maung Bo, notre chef, est en visite pastorale dans l'État de Kachin et est injoignable. Nous espérons et prions pour que la justice et la paix triomphent toujours. Nous sommes tous invités à veiller et à prier. En tant que communauté chrétienne, dans cette phase incertaine, nous cultivons une espérance et une prière ferventes pour une solution pacifique, pour le bien de tous».

«Trop de sang et de larmes ont été versés»

Ces derniers mois, le cardinal Bo, archevêque de Rangoun, s’est exprimé plusieurs fois sur la situation politique de son pays. Dans son message de fin d’année, il exhortait ainsi les habitants à «rêver ensemble» d’une Birmanie nouvelle, en soignant «son identité fragmentée basée sur la race, la religion et la langue (…) à travers la réconciliation», car «trop de sang et de larmes ont été versés». Il rappelait aussi aux responsables politiques qu’il n’existe «pas de paix sans justice» et qu’«il y a de la dignité dans la diversité», les appelant également à «respecter les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de chacun». «Rêvons du jour où la démocratie marchera sans entrave», écrivait le cardinal Bo. Un jour qui semble encore plus lointain après cette nuit agitée du 1er février.


(Avec AFP et Fides)

 

 

01 février 2021, 12:53