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Aung San Suu Kyi, chef de gouvernement et leader de la Ligue nationale démocratique Aung San Suu Kyi, chef de gouvernement et leader de la Ligue nationale démocratique 

Le bilan mitigé de Aung San Suu Kyi

Le 8 novembre, les Birmans se rendront aux urnes pour élire leurs députés. Ce seront les secondes élections libres depuis le retour des civils aux commandes de ce pays marqué par des décennies de dictature militaire. Aung San Suu Kyi, chef de fait du gouvernement, devrait conserver le pouvoir mais si le soutien de la population à son égard est encore conséquent, il s’effrite. Son bilan est en effet contrasté en raison de l’influence encore très grande de l’armée dans de nombreux domaines, et notamment la politique.

Entretien réalisé par Xavier Sartre – Cité du Vatican

L’issue du vote ne fait guère de doute en Birmanie : la Ligue nationale démocratique, la LND, le parti d’Aung San Suu Kyi, devrait remporter les législatives du 8 novembre. Mais la majorité dont elle dispose depuis 2015 devrait être moins large en raison de trois facteurs : une ouverture du champ politique, avec l’apparition de dizaines de nouveaux partis, l’échec en partie de la politique de pacification du gouvernement des territoires périphériques, et du bilan «mitigé» du gouvernement, selon Bénédicte Brac de la Perrière, anthropologue et spécialiste de la Birmanie, chercheuse au sein du Centre Asie du Sud-Est de l’EHESS.

Échec dans la pacification du pays

Si l’ouverture politique «est plutôt un bon signe», avec 95 nouveaux partis, cela risque de disperser les voix au détriment de la LND. Le parti démocrate ne pourra pas non plus compter sur le soutien inconditionnel des ethnies vivant dans les territoires périphériques qui avaient voté massivement pour la LND en 2015. Elles ne sont pas prêtres «à signer un chèque en blanc» à Aung San Suu Kyi alors que peu de progrès ont été réalisés en matière de reconnaissance, de pacification et de développement de ces régions longtemps en lutte contre la junte.

Aung San Suu Kyi s’est beaucoup investie dans la résolution de ces conflits au cours de ces dernières années et a du coup délaissé les questions économiques et sociales qui sont pourtant au cœur des préoccupations de la majorité de la population, explique Bénédicte Brac de la Perrière. Ce qui pourrait lui coûter là aussi des voix le 8 novembre.

Des militaires omniprésents

Aung San Suu Kyi a dû composer constamment avec l’armée. La répression envers les Rohingyas en est le parfait exemple et la cause principale du désaveu de la communauté internationale envers celle qui a été pendant des décennies l’emblème à l’étranger de la lutte pour la démocratie et contre la junte militaire. Son absence de condamnation de ce qui est considéré comme un nettoyage ethnique, voire un génocide, l’a beaucoup desservi auprès des gouvernements occidentaux notamment. «C’est l’épine dans le pied du gouvernement mais aussi des militaires» estime Bénédicte Brac de la Perrière.

Cette crise des Rohingyas est révélatrice du poids conservé par les militaires qui se sont arrogés dans la constitution, un quart des sièges au Parlement, suffisamment pour empêcher cette fois, avec l’éparpillement des voix démocrates, la LND de disposer d’une majorité comparable à celle de 2015. Ang San Suu Kyi devra donc certainement trouver des alliés. Et toujours batailler au jour le jour pour gagner davantage de prérogatives au bénéfice d’un gouvernement civil, démocratiquement élu. 

Entretien avec Bénédicte Brac de la Perrière
16 septembre 2020, 12:32