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Quel plan d'annexion israélien pour la Cisjordanie?

Les récentes déclarations de Benjamin Netanyahu sur une possible annexion de certaines zones de la Cisjordanie ravivent les craintes d’un embrasement au Proche-Orient. Le Saint-Siège et la communauté internationale s’en sont fait l’écho, mettant en garde contre les conséquences d’une action unilatérale. Que représenterait cette annexion pour Netanyahu? Quelles en seraient les modalités et les implications ?

Entretien réalisé par Manuella Affejee - Cité du Vatican

L’annexion d’une partie de la Cisjordanie par Israël serait une «grave compromission» du dialogue entre Israéliens et Palestiniens: il y a quelques jours, le Saint-Siège, par la voix de son secrétaire pour les Relations avec les États, Mgr Paul Richard Gallagher, exprimait ses plus vives inquiétudes au sujet des velléités clairement affichées par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à savoir d’annexer certaines zones de la Cisjordanie. Sur ce territoire palestinien occupé par Israël depuis la guerre des Six jours (1967), se trouvent aujourd’hui de nombreuses colonies israéliennes, illégales au regard du Droit international.

Ce n’est pas la première fois que Netanyahu agite le chiffon rouge de l’annexion sans pour autant franchir le Rubicon. Mais aujourd’hui, «Bibi» dispose d’un atout décisif: le plan de paix de Donald Trump, qui valide en quelque sorte son projet. C’est ce plan pour le moins controversé qu’il a promis de mettre en œuvre avec son nouveau gouvernement  de coalition qu’il partage avec son grand rival, l’ancien général Benny Gantz et qui est entré en fonction il y a une semaine.

L’éclairage de Denis Charbit, professeur de Sciences Politiques à l’Open University d’Israël :

Entretien avec Denis Charbit

Il est clair que sur le plan idéologique, Netanyahu a toujours considéré qu’Israël devrait pouvoir conserver en son sein, et donc annexer, la plus grande partie possible de la «Judée-Samarie», comme la droite israélienne appelle la Cisjordanie. Ce qui lui a donné l’assurance que ce projet pouvait être transformé en réalité sur le terrain, c’est le «plan de paix» de Donald Trump. Celui-ci prévoit qu’Israël puisse établir sa souveraineté sur environ 30% de la Cisjordanie, les 70% restant devant constituer l’assise territoriale d’un futur État palestinien.

Certes, ce plan exprime clairement la complémentarité entre les deux volets, à ceci près que l’un ne conditionne pas l’autre. Ce n’est pas: «vous pourrez annexer du jour où l’État palestinien sera créé», c’est : «vous pouvez annexer d’abord et on verra ensuite comment transformer les 70% restant en un État palestinien». Il n’en fallait pas plus pour Benjamin Netanyahu. Il a vu une chance historique dans ce feu vert de l’administration Trump -qui n’a jamais été donné par aucune administration américaine, démocrate ou républicaine- il se sent les coudées franches pour avancer dans ce projet.

Netanyahu parle de l’annexion de «certaines» zones de la Cisjordanie. C’est un peu flou. S’agirait-il des colonies juives uniquement? Sur quelles bases les territoires seraient-ils annexés?

La seule chose que l’on sait, c’est l’annexion, c’est-à-dire l’extension de la souveraineté israélienne sur une partie de la Cisjordanie. À quoi correspondra cette partie? Certains penchent pour la Vallée du Jourdain ; il y a un consensus israélien sur une présence militaire israélienne dans cette zone pour garantir la sécurité de l’État hébreu dans le cadre d’un traité de paix. Cela peut concerner les implantations israéliennes, ou les «avant-postes» qui seraient donc légalisés, puisqu’ils ne le sont toujours pas aujourd’hui. Tout est possible ! Et c’est ce flou que Netanyahu va essayer de négocier, d’abord avec les Américains et puis avec Benny Gantz. Car depuis dimanche 17 mai, il y a un gouvernement israélien dirigé par Netanyahu mais la moitié des ministres sont issus du parti centriste Bleu Blanc (dirigé par Benny Gantz, qui est aujourd’hui ministre de la Défense, avant de succéder à Benjamin Netanyahu au poste de Premier ministre dans 18 mois, ndlr) et leur position sur l’annexion est beaucoup plus nuancée ; ils veulent par exemple s’assurer que toute décision israélienne sera tacitement acceptée par le roi de Jordanie, Abdallah II. Voilà pourquoi on ne sait pas encore grand-chose.

En plus, l’accord entre les deux partis de la coalition gouvernementale -Likoud et Bleu Blanc- stipule que le débat sur l’annexion commencera à partir de juillet. On va donc essayer de profiter du mois de juin pour clarifier la question de la portée de l’annexion.

 

On note aussi un flou certain, des imprécisions du moins, sur un potentiel statut pour les Palestiniens qui habitent dans les zones qui seraient annexées…

Il est absolument certain que la solution la plus confortable et pratique consisterait pour Israël à annexer des implantations dans lesquelles il n’y a, de fait, aucun habitant palestinien. À ce moment-là, la question du statut ne se posera pas.

En revanche, s’il s’agit d’une zone dans laquelle se trouvent à la fois des implantations israéliennes et des villages palestiniens, la question du statut à leur accorder se posera. En théorie, il devrait être celui de «citoyen» de l’État d’Israël ; cela pourrait être également un statut de «résident permanent» qui ne dispose pas du droit de vote, comme les Palestiniens habitant à Jérusalem.

En tous cas, dans les débats publics, dans les discours, tout cela se résume à un slogan: l’annexion, mais les questions du comment, du quoi restent totalement implicites.

En même temps, ce flou ne va pas durer longtemps pour la simple raison que Netanyahu est pressé par le calendrier présidentiel américain. Il a jusqu’à novembre pour remporter cette bataille. Supposons que les choses se mettent en place après le mois de novembre; si Trump est élu, il ne sera plus pressé, car il sera élu de toute façon et ne se posera pas la question de sa réélection. En revanche, si Joe Biden remporte l’élection, tout est terminé. L’option d’une annexion, ne serait-ce que d’une minime partie de la Cisjordanie, tombera à l’eau et dans les poubelles de l’Histoire.

Quelles seraient les conséquences possibles d’une annexion effective sur la situation sécuritaire avec les Palestiniens et au-delà, dans la région ?

C’est toujours la grande inconnue. Commençons par l’international. Netanyahu a avancé sur ce terrain-là seulement parce qu’il peut compter sur le consentement américain. S’il ne l’avait pas, il n’aurait pas bougé car c’est la règle du jeu: un territoire occupé ne peut devenir israélien qu’au terme de négociations avec les Palestiniens.

Le gouvernement israélien ne craint pas des sanctions de l’Union européenne, car elles seraient partielles, ne feraient pas consensus et porteraient sur des programmes relativement restreints, même si du côté français, britannique et allemand, on annonce un train de sanctions plus sévères. Mais Israël estime que ce n’est pas un trop grand risque.

Abdallah II de Jordanie a pour sa part déclaré qu’une annexion remettrait en cause les relations de son pays avec Israël, mais il faut bien reconnaitre que sa marge de manœuvre reste relativement limitée.

Et puis il y a la réaction palestinienne, et là, nous avons deux scénarios possibles: ceux qui redoutent une troisième ou quatrième Intifada d’ampleur et ceux, favorables à l’annexion comme Netanyahu, qui font valoir l’absence de réaction massive et significative après le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem (annoncée le 6 mars 2017 et effective le 14 mai 2018, ndlr). Il y avait eu quelques incidents et des déclarations de la Ligue arabe, etc. mais cela s’est tout de suite apaisé et le transfert a bien eu lieu.

Netanyahu joue sur la faiblesse de la communauté internationale, sur la faiblesse du monde arabe, et sur celle du mouvement national palestinien divisé entre le Fatah et le Hamas. Certains craignent qu’une annexion ne vienne redistribuer les cartes comme jamais depuis la deuxième Intifada en 2002.

02 mai 2020, 08:02