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Au sanctuaire de la Madonne du Puits, la crèche de la Rome disparue

L’Avent à Rome: la Nativité dans les églises (3/4). Chaque vendredi de l’Avent, Vatican News propose une échappée de foi et beauté dans l’une des mille églises de Rome, à la découverte des représentations de la Nativité.

Delphine Allaire – À Rome, Italie

Une petite Lourdes dans la capitale aux mille églises. Dans le cœur effervescent de la Ville éternelle, entre les artères grouillantes du quartier Corso s’élève discrètement une élégante façade d’église baroque XVIIe, impeccablement anthracite. À quelques pavés de la Fontaine de Trevi, elle passerait presque inaperçue tant elle incarne l’art de la Contre-Réforme, si classique aux églises romaines. Et pourtant ce tout petit édifice paré de ses huit chapelles, d’une capacité aujourd’hui de cinquante fidèles à peine, est un sanctuaire marial réputé. Son eau miraculeuse et ses crèches romaines antiques ont bâti sa renommée.

«Au commencement était le Puits»

À l’origine, l’histoire d’un puits devenu miraculeux lors d’une lointaine nuit d’été romaine en l’an 1256. À l’équinoxe d’automne entre le 26 et le 27 septembre, un domestique du cardinal Pietro Capocci (1200-1259) qui avait là ses dépendances, vint y jeter, par erreur ou délibérément -la tradition ne le précise pas-, un portrait de Marie peint sur une massive brique de terre cuite, lourde de quinze kilos.

Mais avant que la pesante tuile ne sombre au fond du puits, les eaux se déversèrent subitement en abondance, la faisant rejaillir à la surface. Stupeur et tremblements dans les écuries du palais Capocci. L’on réveille le cardinal. Sidéré et émerveillé, ce noble apparenté aux plus grandes familles romaines recueille l’image sacrée flottant prodigieusement. Le cardinal-chanoine de la basilique Saint-Pierre vient la présenter dès l’aube au Saint-Père, le Pape Alexandre IV (1199-1261). Le pontife atteste du miracle à l’issue d’un processus canonique, et offre l’image en vénération. À l’emplacement très contigu du fameux puits, le cardinal Capocci fait immédiatement ériger une chapelle et construire à cet endroit une église. Ainsi naquit l’église Santa Maria in Via abritant la chapelle de la Madonne du Puits -Madonna del Pozzo, en italien.

Le puits miraculeux de l'église Santa Maria in Via
Le puits miraculeux de l'église Santa Maria in Via

Vive tradition religieuse locale

À partir de cet incroyable événement qui occupe aujourd’hui encore une place particulière dans la dévotion populaire romaine, Notre-Dame du Puits n’a eu de cesse d’accorder faveurs et guérisons, grâce à son eau miraculeuse bue avec foi, et portée aux malades depuis sept siècles. Le puits datant de 1256 est toujours visible aujourd’hui, à l’intérieur de la chapelle homonyme où l’image de la Madonne est enchâssée au-dessus de l’autel, et dont les vitraux racontent la découverte.

Aucune guerre, épidémie ou invasion étrangère n’a jamais interrompu ce pèlerinage marial; bien au contraire, chaque crise a accru le flot des pèlerins vers ce puits de grâce. 2020 n’y aura pas échappé: les paroissiens confient avoir rarement vu autant de monde défiler. Dans la chapelle exiguë ornée de dorures, des flacons de cette eau pure et miraculeuse sont distribués aux croyants. En quelques minutes, une longue file se forme, surtout en fin de journée. La rumeur du dehors, celle d’une Rome vrombissante, vient alors contraster avec le silence intimement fervent de l’église. Histoires de guérisons inattendues, grossesses inespérées, tous ces miracles de la Madonna del Pozzo, le père Paolo Ethler, ancien curé de la paroisse, les a chroniqués en une anthologie: ‘’La Madonne du Puits. Graces et faveurs. Témoignages’’ paru en 2006 à Rome aux éditions Avagliano. 

 

De ce vivier de tradition ancré à Santa Maria in Via, c’est peut-être un illustre visiteur qui en parle le mieux. Le 20 février 1994, le Pape polonais Jean-Paul II vient honorer l’humble paroisse de sa présence. Il est l’unique pontife à s’y être rendu. Voici ce qu’elle lui inspira: «Cette paroisse de la vieille ville, de par son emplacement, rappelle les temples romains, pré-chrétiens, puis chrétiens, chrétiens après Constantin, puis les temples chrétiens médiévaux auxquels la tradition des Servites de Marie est également liée, cette tradition florentine devenue romaine par la suite», a-t-il déclaré, faisant allusion à l’année 1513 lors de laquelle le Souverain pontife Léon X attribue l’église de Santa Maria in Via à l’Ordre des Servites de Marie.

L’eau qui sauve, l’art qui console

Du puits spirituel à la source artistique, il n’y a qu’un pas. Les Servites de Marie l’ont franchi. Cet ordre religieux mendiant mena de front une profusion d’activités en l’église Santa Maria in Via dans la période bénie en Italie dite de la dopoguerra, de l’après-guerre. La paroisse acquiert ainsi une renommée internationale grâce à son chœur de musique sacrée, le Pueri Cantores, mais surtout grâce à l’art de la crèche dans lequel elle excelle.

Depuis 1950, l’église accueille sur une dizaine de mètres carrés une crèche «rigoureusement romaine». Paysagère, contrairement à sa cousine napolitaine regorgeante de personnages, et de style XIXe, à l’inverse des parthénopéennes associées au siècle précédent. Installée dans l’une des chapelles latérales par la section romaine de l’association italienne ‘‘Amici del Presepio’’, cette crèche typique représente un pan entier de «la Rome disparue», comme le décrit le président de la section et professeur d’université, Enrico Genovesi: «Le style romain veut donner une large place aux paysages de la campagne et de la ville, pour souligner la pérennité de la Naissance de Jésus, comme saint François voulait l'affirmer en 1223 à Greccio en Ombrie».

Crèche typiquement romaine en l'église Santa Maria in Via
Crèche typiquement romaine en l'église Santa Maria in Via

En l’occurrence, la crèche de cette année représente une cour romaine -le fameux cortile romano- bordée de pins et d’oliviers dans le quartier Prati près du château Saint-Ange, présentant quelques artisans clairsemés. Le coin réservé à la Sainte Famille empruntera lui cette année un ange gloria de la crèche de la Basilique de l’Aracoeli. Une crèche en trois actes remplacés successivement: la recherche de l’étable du 8 au 24 décembre, la Nativité du 25 décembre au 5 janvier, et l’Épiphanie du 6 janvier au 2 février.

Les années passées, les veduta classiques de la Ville éternelle, telles que la Coupole de Saint-Pierre, la Via Appia Antica ou des scènes de ruines, y étaient représentées. «Cela rompt avec la tradition de la crèche orientale, palestinienne. Nous avons souhaité un retour aux sources avec ces crèches romaines épurées et très appréciées», relève l’historien de l’architecture Enrico Genovesi. Le président de cette association très active dans la capitale attend avec hâte l’année prochaine afin de remettre en valeur cet art de la crèche si estimé en cette église de la Madonne miraculeuse. En raison de la pandémie cette année, la traditionnelle exposition de crèches tenue dans le cloître du couvent adjacent à l’église n’a en effet pu avoir lieu; les membres de l’association étant des personnes âgées, vulnérables et prudentes. L’association renvoie donc à celle organisée actuellement sous la colonnade du Bernin au Vatican, avant de revenir en 2021. Un petit sanctuaire de piété populaire, bien déterminé à perpétuer sa renommée de beauté. Sous le doux halo de la Madonna del Pozzo. 

18 décembre 2020, 10:00