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Un chrétien orthodoxe participe à la messe de Pâques en l'église Saint-Jacob de Qamishli, le 28 avril 2019 Un chrétien orthodoxe participe à la messe de Pâques en l'église Saint-Jacob de Qamishli, le 28 avril 2019   (AFP or licensors)

Mgr Gollnisch déplore l’indifférence générale vis-à-vis des minorités du Nord de la Syrie

Un prêtre arménien catholique et son père ont été assassinés ce 11 novembre dans le Nord-Est de la Syrie. L’État islamique a revendiqué ce double meurtre. Le directeur de L’Œuvre d’Orient, Mgr Pascal Gollnisch, dénonce le silence de la communauté internationale, et pense que les autorités locales, kurdes notamment, devraient protéger davantage les chrétiens et les autres minorités de la région.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican  

Les funérailles du père Joseph Hanna Ibrahim, de l'Église arménienne catholique, et de son père Hovsep Bédoyan ont eu lieu ce mardi à midi, en la cathédrale saint Joseph de Qamishli, où officiait le prêtre défunt.

Hier, le prêtre, âgé d’une quarantaine d’année, se rendait à Deir ez-Zor, accompagné de son père, d’un diacre et d’un laïc, pour suivre les travaux de rénovation de l’église arménienne des Saints-Martyrs, dynamitée par Daech en septembre 2014. Leur véhicule a été pris pour cible par des hommes armés, membres de cette même organisation terroriste. Seuls le diacre et le laïc sont parvenus à s’échapper.

Dans un communiqué, L’Œuvre d’Orient s’est indignée «que la question des chrétiens en Mésopotamie syrienne soit systématiquement oubliée et escamotée». L’organisation qui vient en aide aux chrétiens des Églises orientales a aussi appelé les Kurdes, qui exercent en partie l’autorité dans la région, de mieux «respecter et prendre en compte cette présence ancienne de communautés chrétiennes de diverses confessions». Mgr Pascal Gollnisch, directeur de L’Œuvre d’Orient réagit à cette nouvelle attaque de Daech. Il livre son analyse concernant la situation dans cette zone de la Syrie toujours plongée dans la violence et les luttes de pouvoir, les milices kurdes, arabes et assyro-chaldéennes – qui forment les Forces démocratiques syriennes - s’opposant aux troupes turques et à leurs supplétifs syriens.

Entretien avec Mgr Pascal Gollnisch

Nous avons appris avec horreur l’assassinat de ce prêtre arménien et de son père qui l’accompagnait dans sa voiture. Ceci nous donne à penser que les chrétiens qui sont dans le Nord-Est dans la Syrie, c’est-à-dire en Mésopotamie syrienne, sont totalement oubliés. On parle beaucoup des Kurdes, on parle évidemment de l’entrée de la Turquie en Syrie, de la situation politique de la Syrie, mais on ne parle pratiquement pas des chrétiens qui sont dans cette zone. Or il y a de nombreux chrétiens. Il y a des chrétiens arméniens, des chrétiens syriaques, chaldéens, latins… Il y a beaucoup de communautés qui souvent se sont installées dans cette zone parce qu’elles fuyaient le génocide arménien en 1915. On ne mentionne pas l’existence de ces communautés, et les Kurdes – auxquels nous reconnaissons qu’ils ont combattu l’État Islamique – ont cependant tendance à vouloir “kurdifier” – si vous me permettez cette expression – la région, c’est-à-dire à en chasser tous ceux qui ne seraient pas Kurdes. Par conséquent, il y a eu dans certaines écoles catholiques des dégâts qui ont été faits par des groupes kurdes. Je ne dis pas que c’est tous les Kurdes, ni que c’est l’autorité institutionnelle des Kurdes, mais il y a des Kurdes qui ont saccagé des écoles catholiques, qui ont tiré à la kalachnikov sur la façade d’un évêché… Par conséquent nous souhaitons que cela soit beaucoup plus pris en compte. Nous ne comprenons pas ce silence par rapport à ces chrétiens qui subissent une situation extrêmement difficile en fonction des différents groupes armés qui sont dans cette région.

Mais par qui cela peut être pris en compte, et comment?

Je pense que nous devons demander aux autorités kurdes, là où elles exercent de fait une autorité – si l’armée turque est entrée dans le Nord de la Syrie, elle n’est pas entrée très profondément en Syrie, donc il y a des endroits où l’autorité de fait est encore kurde – d’assurer la protection des lieux chrétiens et des communautés chrétiennes. La Mésopotamie syrienne est majoritairement peuplée de personnes arabophones, et par conséquent on ne peut pas en faire un Kurdistan au sens d’une région où il y aurait exclusivement des Kurdes comme on peut parfois l’envisager dans d’autres pays. La population arabophone est là depuis très longtemps, bien antérieurement au peuplement kurde, donc il faut que les autorités kurdes assurent de manière beaucoup plus étroite la sécurité des populations chrétiennes. Ensuite, la Turquie, qui a donc pénétré en Syrie, doit porter la responsabilité de la sécurité de la communauté chrétienne dans les zones qu’elle a occupées – nous pensons en particulier à la ville de Qamishli qui doit être sécurisée pour les chrétiens -, pour que les chrétiens qui ont fui cette zone qui est la leur, qui est leur terre, puissent rentrer dans des conditions de dignité et de sécurité. Nous aurions aimé que la communauté internationale, si toutefois ce mot a encore un sens, se mobilise bien davantage pour assurer la sécurité de ces communautés.

Sur place, sur quels soutiens les chrétiens peuvent-ils encore compter, s’il en existe?

Les chrétiens, en général, ont refusé de s’armer, ce sont des gens pacifiques. Par conséquent, ils n’ont pas de moyen de se défendre par eux-mêmes, et ils sont dépendants des pouvoirs en place: la Turquie, les Kurdes, et tous les pays qui agissent dans cette zone – les forces russes, l’armée syrienne et l’autorité de Damas, des forces américaines qui ont fait défection… On est donc obligé de s’en remettre aux autorités de fait dans cette région. Mais je pense que nous avons des capacités d’influence vis-à-vis des Kurdes, vis-à-vis de la Turquie, qui doivent être mises en jeu afin de protéger l’ensemble des minorités . Les chrétiens ne sont pas des “protégés de l’Occident”, ce n’est pas comme cela qu’il faut envisager les choses; c’est l’ensemble des minorités de cette région qui doivent être protégées, d’une part par les autorités en place dans la région, et d’autre part par ceux qui peuvent influencer ces autorités.

«Ceux qui peuvent influencer»… autrement dit?

Et bien, d’abord nous pensons que les Nations-Unies sont terriblement absentes de ce qui se passe dans la zone. Il est tout de même étonnant qu’il n’y ait pas eu de réunion du Conseil de sécurité pour envisager la sécurité de ces communautés chrétiennes. Bien évidemment, l’Union européenne, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne qui avaient des forces spéciales dans cette région doivent pouvoir agir fortement pour la défense de ces minorités.

Mais je constate que ce prêtre arménien qui a été assassiné dans sa voiture, avec son père à côté de lui, cela n’a pas beaucoup mobilisé les innombrables experts, politologues et spécialistes qui parlent de cette région comme s’ils la connaissaient bien.

L’État Islamique s’en est pris à un prêtre: pensez-vous qu’il y ait une stratégie précise derrière cela?

Je crois que l’État islamique s’en prend à tout ce qui n’est pas lui, et par conséquent aux chrétiens aussi. Le fait qu’il y ait une présence chrétienne dans cette région – ou qu’il n’y en ait plus – est symptomatique de la réalité sécuritaire. Ne croyons pas que l’on peut résoudre le problème en disant “les chrétiens n’ont qu’à habiter ailleurs”. Si les chrétiens ne peuvent plus vivre dans cette région, c’est toute cette région qui est menacée, tous les habitants de cette région. Les chrétiens ne sont qu’un révélateur de ce qui se passe. Je pense donc qu’il faut porter une attention beaucoup plus forte à la situation de cette minorité. Il y a d’autres minorités, comme des Turkmènes, qui sont en quelque sorte fragilisées par ce qui se passe dans cette région. On ne parle que de la question des Turcs, des Kurdes, des Russes ou autres, alors que les minorités doivent être beaucoup plus protégées et regardées dans ce qu’elles vivent concrètement.

Quel message voulez-vous faire passer aux chrétiens de Mésopotamie syrienne?

Nous souhaitons qu’ils puissent rester sur les terres qui sont les leurs, mais nous ne pouvons avoir ce souhait que s’il y a en même temps un engagement de tous pour leur permettre de rester dans des conditions acceptables. Personne n’a en soi vocation au martyre: les parents par exemple, s’ils ne perçoivent pas qu’il y a une sécurité suffisante pour leur famille, auront tendance à quitter cette région. Par conséquent, le défi qui nous est donné est d’inspirer suffisamment de confiance aux populations pour leur donner à penser qu’elles ont en effet un véritable avenir chez elles. Nous le croyons, mais cela suppose que chacun se mobilise et en ce moment, je ne sens pas cette mobilisation.

12 novembre 2019, 13:53