Recherche

Un drapeau russe dans les manifestations de soutien au coup d'état au Niger Un drapeau russe dans les manifestations de soutien au coup d'état au Niger  Les dossiers de Radio Vatican

Le coup d'état au Niger fragilise un peu plus le Sahel

La garde républicaine a annoncé mercredi soir à la télévision avoir renversé le président Mohamed Bazoum. Soutenue par tous les corps d’armée, la junte a suspendu toutes les activités démocratiques. Après le Burkina Faso et le Mali, le Niger est le troisième pays du Sahel à connaître un coup d'état depuis 2020.

Jean Charles Putzolu – Cité du vatican

Le coup d’état en cours depuis mercredi 26 juillet au Niger plonge une fois de plus la région du Sahel dans l’instabilité. La junte, qui rassemble tous les corps de l'armée, de la gendarmerie et de la police, a suspendu les institutions, fermé les frontières terrestres et aériennes, instauré un couvre-feu, et suspendu toutes les activités des partis politiques. Le colonel Amadou Adramane, qui avait annoncé mercredi soir le renversement du régime démocratique en place retient toujours avec ses hommes de la garde républicaine le président Mohamed Bazoum et sa famille. Jeudi, alors que des manifestations de soutien au coup d’état ont été émaillées d’incidents, les militaires ont appelé la population au calme, tandis que dans la foule, le même scénario déjà vu au Mali et au Burkina Faso se reproduisait: des drapeaux russes étaient hissés et des slogans anti-français étaient scandés.

Dans un entretien accordé à Vatican News, Seidik Abba, journaliste et écrivain nigérien, spécialiste des pays Sahel, estime que le coup d’état, largement condamné par la communauté internationale, sommée de ne pas intervenir, semble bien consommé, malgré les doutes émis par la France.

Entretien avec Seidik Abba

Je pense que sur le plan du contrôle de l'ensemble des leviers du pouvoir, les militaires putschistes ont le contrôle de l'ensemble de l'appareil du pouvoir puisque dans le communiqué de l'état-major, il est clairement indiqué que toute intervention extérieure, d'où qu'elle vienne, exposerait le Niger au chaos et à une épreuve meurtrière.

La France, vendredi matin, estime que le coup d'État n'est pas encore définitif. Le président Mohamed Bazoum, par ailleurs retenu chez lui par les mutins, multiplie les coups de téléphone avec ses ministres, avec le chef de la diplomatie américaine, Anthony Blank, et aussi avec le président français Emmanuel Macron. Cette liberté de communication laissée au président, ne rend-elle pas un peu floue la situation à Niamey?
C'est un scénario qu'on a vu au Burkina Faso. Quand il y a eu le coup d'État.  Le président avait son téléphone un moment et puis après, les putschistes ont estimé que ça relevait de la sécurité de leur pouvoir et lui retiré le téléphone. Pour l'instant, le président Bazoum a sa liberté d'échanges et de communication, mais à mon avis, l'hypothèse d'un retour du régime en place est une option que, personnellement, je n'envisage pas, connaissant l'état des forces armées nigériennes à partir du moment où la garde républicaine, qui est l'unité la plus dotée, la plus choyée par les différents présidents, a pris l'initiative et que les autres corps d'armée ont essayé de la rejoindre. Seule une intervention extérieure qui me semble improbable à ce stade peut ramener l'ancien pouvoir aux affaires.

Il semblerait que personne n'a vu venir ce coup d'état. Est ce que c'est aussi votre avis?
Absolument. Parce qu'à la différence des autres pays de la sous-région, le Niger ne connaît pas de crise, ni même de tensions politiques. Les relations sont apaisées entre le pouvoir et l'opposition. D'ailleurs, depuis l'arrivée du président Bazoum, il y a eu une totale décrispation dans les rapports entre le pouvoir et l'opposition. Donc le facteur politique n'est pas et ne peut pas justifier le coup d'état. Par rapport à ses voisin du Burkina et du Mali, le Niger affiche quand même une certaine résilience face aux défis sécuritaires. Il n'y a pas eu de grandes attaques ces derniers temps. L'Armée a obtenu de bons résultats, donc c'est un pays totalement normal, avec même des scénarios de préparation des élections de 2025. C'est plutôt sur cet agenda que les gens ont commencé à spéculer et non sur une probable irruption de l'armée dans les affaires publiques.

Vous avez mentionné les pays voisins de fait le Mali et le Burkina Faso, qui sont eux aussi dirigés par des militaires qui se sont emparés du pouvoir par la force. Qu'est ce qui se trame dans la région du Sahel?
Les militaires qui ont accepté le pari démocratique dans cette zone du Sahel ont trouvé dans la dégradation de la sécurité un argument pour revenir aux affaires sous prétexte qu’ils seraient mieux à même de faire face aux défis sécuritaires que les civils, ce qui dans la réalité n'a pas été établi. Donc il y a ce prétexte sécuritaire. Et puis il y a aujourd'hui dans les opinions sahéliennes une sorte de déception envers le partenariat traditionnel avec la France, qui est accusée de n'avoir pas obtenu des résultats. Les opinions publiques ont commencé à exiger des pouvoirs beaucoup plus souverainistes que ce qu'on a pu voir jusqu'ici. Si vous avez fait attention, à chaque fois qu'il y a un coup d'état, y compris lors des manifestations au Niger, jeudi, les drapeaux russes ont été sortis, laissant entendre qu'avec la Russie, il y aura d’abord plus de résultats en matière de sécurité, et que cela créerait une rupture du partenariat traditionnel avec la France. Donc, il y a un courant, un contexte dans la sous-région qui est favorable à ce type de coup d'état, sans qu'on ait la garantie que ce soit la meilleure option.

Il y a au Niger des forces françaises et des forces américaines notamment; est ce que leur présence sera remise en question dans les prochaines semaines? Et, selon vous, ce coup de force a-t-il pu être fomenté de l'extérieur?
Je ne pense pas qu’il y ait eu une influence extérieure. Mais là il reste que il y a la Russie en embuscade. La Russie va essayer de profiter et, malgré la condamnation officielle du président Poutine depuis Saint-Pétersbourg, la Russie peut toujours faire une offre comme elle l’a faite au Nigeria en proposant, dans le cadre de cette nouvelle ère, un accompagnement qui donnera de meilleurs résultats que la France. Ça me semble possible. Mais il est évident que le partenariat avec la France pourrait être revisité. Je ne dis pas qu'il va y avoir une rupture, mais il est possible qu'il y ait une révision dans un souci de rééquilibrage. On a, d’une part, commencé à entendre les gens dire qu’un rapport gagnant-gagnant avec la France était nécessaire; et d’autre part il y a un autre élément assez important qui est le communiqué officiel de la junte pour dénoncer la violation par la France de la fermeture de frontières aériennes. C'est un indicateur.

Avec les Américains, c'est moins évident parce que les Américains ont une présence au Niger dont personne ne connaît l'agenda et ils ne sont pas très impliqués dans la lutte contre le terrorisme. Ils sont dans le nord du Niger, à la frontière avec la Libye et l’Algérie, et ils surveillent beaucoup le passage de la drogue qui remonte vers l'Occident afin d’éviter que celle-ci n'arrive jusqu'à jusqu'aux États-Unis. Il y a des unités de la DEA (Drug Enforcement Administration) qui interviennent principalement dans cette zone. Voilà comment les choses pourraient évoluer. Mais tout ça va être précisé avec la composition complète du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie et avec l'agenda de la transition. Qui va diriger la transition? Comment? selon quels termes? Tout cela pourrait faire l'objet de discussions entre la junte et la communauté internationale, car le Niger, qui est un pays continental avec beaucoup de difficultés, ne pourrait pas se mettre à dos la communauté internationale. Il va y avoir sans doute des concessions et ça va permettre de voir plus clair sur le chemin que le pays prendra au cours des prochaines années.

Merci d'avoir lu cet article. Si vous souhaitez rester informé, inscrivez-vous à la lettre d’information en cliquant ici

28 juillet 2023, 10:08