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Vieux-Port de Marseille, France. Vieux-Port de Marseille, France.   (AFP or licensors)

Mgr Aveline: retrouver la mémoire heureuse de la Méditerranée

Il était question du destin méditerranéen lors d’une conférence à Rome tenue au Centre Saint-Louis, mercredi 8 septembre. Organisée par l'Ambassade de France près le Saint-Siège et la chaîne de télévision catholique KTO, la conférence intitulée «Méditerranée, un espace de rencontres et de dialogue» a fait converser Mgr Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille, avec l'experte italienne du dialogue interculturel et ancienne députée, Milena Santerini.

Delphine Allaire – Cité du Vatican

La Méditerranée, zone cruciale pour le christianisme et l’Europe, porte en elle un paradigme de dialogue et de rencontres, mais devient de plus en plus «une mer de murs». Un bassin de civilisation aux quatre rivages -Maghreb, Balkans, Moyen-Orient et Europe du Sud-, en crise et berceau des trois grandes religions abrahamiques. Le cadre est colossal.

L'universalité de la Méditerranée 

«Une Méditerranée de murs porte atteinte à l’universalité du christianisme», a affirmé d’emblée Milena Santerini, liant ces problèmes aux déstabilisations politiques et sécuritaires survenues dans la foulée des printemps arabes. Selon la membre de la communauté de Sant’Egidio, la crise afghane aussi est à considérer comme méditerranéenne, le monde irano-turc étant en interaction avec Kaboul, et de nombreux réfugiés afghans demeurant bloqués en Grèce.

Face à ces murs, Milena Santerini met en avant le dialogue et la charité, citant l’exemple des corridors humanitaires, pointant «la force du modèle social européen», tant il attire les flux migratoires.

Le Pape François tente de panser ses plaies, soutient-elle, citant trois moments éloquents du pontificat: Lesbos avec le Patriarche de Constantinople, et l’archevêque Ieronymos II d’Athènes au printemps 2016, Bari sur les rives de l’Adriatique italienne avec les chefs des Églises du Moyen-Orient en juillet 2018, ou encore au large du Golfe arabo-persique en février 2019 à Abu Dhabi pour signer le Document sur la Fraternité humaine.

Richesse d'une mer à la mémoire heureuse

Mgr Jean-Marc Aveline, enfant de cette mer à la croisée de l’Orient et de l’Occident, a pour sa part rappelé combien «Marseille est un marqueur de la Méditerranée». Un peu moins d’1 million d’habitants, 250 000 musulmans, 80 000 juifs, 15 à 20 000 bouddhistes: «Marseille est un laboratoire, où se conjuguent la majorité des problèmes de la Méditerranée», résume-t-il. Le paysage chrétien est lui aussi marqué par une certaine diversité, avec notamment la présence 80 000 Arméniens, descendants, pour la plupart, de rescapés du génocide de 1915.

En amont de la visite inédite du président de la République française Emmanuel Macron du 1er au 3 septembre dans la cité phocéenne, l’archevêque de la ville appelait déjà dans une tribune à «un réveil des consciences». Un réveil indissociable du fait de parler de la Méditerranée, «non seulement comme un concept, mais comme des personnes». Cette Méditerranée, qui mérite selon lui un synode, est porteuse d’un message pour le monde. Il ne faut pas oublier «la mémoire heureuse d’une convivialité partagée» dans ce bassin de civilisation, insiste Mgr Aveline, alertant sur le danger, par exemple, de dislocation libanaise, et sur l'oubli par l'État israélien actuel de la mémoire séfarade, marquée par une coexistence entre les juifs d'Afrique du Nord, les chrétiens et les musulmans.

L’archevêque de la seconde ville de France, né en Oranie dans l’Ouest algérien et dont la famille est descendue d’Almeria, capitale andalouse à la fin du XIXème siècle, en réfère à son exemple familial, celui d’une migration alors «en sens inverse». «La richesse de cette mer permet les flux migratoires».

Amitié et relations entre les personnes 

Aujourd’hui, le tableau est plus sombre. Plus de 1 000 km de murs construits, un nombre de morts estimés à 6 personnes par jour en mer. «Il faut à tout prix éviter que l’indifférence n’étouffe l’indignation», s’inquiète Mgr Aveline, revenant sur le cas marseillais, où le défi est de maintenir et de favoriser «la présence des petites communautés chrétiennes», de «conserver la présence des établissements catholiques là où la population ne l’est plus». Une solution de proximité et fidélité en actes.  

 

«Quand les choses vont mal, il ne faut pas les reporter uniquement sur la religion», a expliqué alors l’archevêque de la cité phocéenne, plaidant pragmatiquement pour entrer dans l’amitié et l’interculturalité par la porte des relations et échanges commerciaux, qui permettent de premiers pas. Trois plaies peuvent freiner cela selon Mgr Aveline: la plaie de l’oisiveté nécessite une réponse par le travail, des passeports pour l’emploi. Beaucoup d’espoir est placé en ce sens dans le plan d’investissement pour Marseille. Les deux autres sont la plaie de la laideur, qui nécessite des politiques culturelles ambitieuses pour embellir l'environnement quotidien, et la plaie de la mésestime de soi, face à laquelle il faut encourager la fierté et la confiance en soi et en l’autre par la relation interpersonnelle.  

Vitalité, complicité, vérité 

L’archevêque de Marseille a enfin énuméré trois clés pour espérer: tout d'abord, la vitalité des personnes migrantes. Marseille est à ce titre devenue la ville la plus jeune de France. La complicité des situations, liée à l’unité profonde de la famille humaine –à savoir certains trafics de drogue ou d’arme de réseaux mafieux dont le «consommateur» est bien complice. «Tout ce que l’on sait nous rend complice», relève-t-il, citant l’exemple libyen des garde-côtes devenus passeurs en toute conscience des Européens qui leur attribuent des financements. Et enfin, la vérité, «vivre en vérité est l’expression de la vie. Qu’est-ce que la religion, sinon une tentative de réponse aux grandes questions de la vie, comme la mort, le bonheur? Devant cela, nous sommes tous égaux».  

09 septembre 2021, 10:00