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Procession des Rameaux dans le sanctuaire Notre-Dame du Perpétuel Secours, à Paranaque - Metro Manila, le 28 mars 2021 Procession des Rameaux dans le sanctuaire Notre-Dame du Perpétuel Secours, à Paranaque - Metro Manila, le 28 mars 2021 

Aux Philippines, le défi d’une «évangélisation en profondeur»

500 ans après l’arrivée des premiers missionnaires sur le sol philippin, la foi catholique imprègne la majeure partie de la société, mais la vitalité de l’Église contraste avec la prévalence du consumérisme et de la violence. Témoignage du père Bernard Holzer, religieux assomptionniste, en mission aux Philippines depuis seize ans.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Il y a cinq cents ans, des missionnaires augustins venus d’Espagne accostaient les côtes philippines, en compagnie de l’explorateur Ferdinand de Magellan. Ainsi commençait l’évangélisation de ce vaste archipel asiatique - pas moins de 2000 îles habitées, éparpillées dans les mers… Aujourd’hui, selon des estimations, 90% des philippins sont chrétiens, dont plus de 80% de catholiques romains et 9% de protestants. Les musulmans représentent quant à eux 7% des 108 millions d’habitants.

Cet anniversaire de l’Évangélisation des Philippines a donné lieu à quelques gestes de la part du Saint-Père, qui s’était rendu là-bas en 2015: une messe a été célébrée en la basilique Saint-Pierre le 14 mars dernier, et ce dimanche, François a adressé un message vidéo aux catholiques de l’archipel. Il les remercie chaleureusement pour leur témoignage de foi, et les encourage à poursuivre l’annonce de l’Évangile. «Je suis témoin que vous savez transmettre la foi et que vous le faites bien, aussi bien dans votre patrie qu'à l'extérieur», assure-t-il.

Alors comment la semence répandue il y a cinq cents ans a-t-elle pu donner autant de fruit ? Le père Bernard Holzer, en mission aux Philippines depuis seize ans, responsable de la formation des religieux assomptionnistes du vicariat d’Asie, nous répond:

Entretien avec le père Bernard Holzer

Lorsque les missionnaires sont arrivés ici aux Philippines, en 1521, ils ont trouvé un peuple très religieux, pacifique, accueillant, qui a été conquis par le christianisme. Lorsque Magellan est arrivé avec les Augustins et qu’il y a eu les premiers baptêmes, très vite, une des offrandes qui a été faite est l’Enfant-Jésus de Prague, donné à la princesse qui venait d’être baptisée. Une de ses réflexions a été: «une religion qui a comme Dieu un enfant ne peut être que bonne». Ensuite, ces premiers missionnaires étaient des savants, des érudits, qui ont commencé à traduire; ils s’intéressaient aussi aux gens, ils ont dessiné les premières cartes du pays, ils ont recensé la flore, fait des relevés, etc. Beaucoup de choses ont été faites, et aussi l’organisation de la société.

Comment la foi chrétienne a-t-elle façonné la société philippine?

Elle l’a façonnée et elle s’est laissée façonner aussi. Il y a une très grande religiosité ici. Je crois que c’était aussi le génie des premiers missionnaires: accueillir une façon de célébrer ici, qui est assez extraordinaire. Il y a aussi des rites un peu particuliers, par exemple, neuf jours avant Noël, il y a la messe «avant le chant du coq», c’est-à-dire très tôt le matin – à 4h00-4h30 : tout le monde se réunit, et c’est une neuvaine à la Vierge Marie. Pour Pâques, il y a les célèbres flagellations, avec beaucoup d’émotion. C’est assez impressionnant. Le Pape lui-même, lorsqu’il a fait la célébration pour cet anniversaire de l’évangélisation, a encouragé les Philippins en leur disant «par votre sourire, vous proposez la foi à beaucoup de monde».

Le peuple philippin a connu beaucoup d’épreuves, est-ce que sa foi l’aide à traverser ces tempêtes?

Je crois qu’il y a une très grande résilience. C’est l’une de mes grandes expériences, voir comment le peuple arrive à supporter les catastrophes naturelles, mais aussi beaucoup de difficultés dans la vie – comme aujourd’hui la façon dont ils approchent la covid-19.

Ce qui m’a frappé en venant ici, c’est la Semaine Sainte, qui est vraiment au cœur de cette foi, et pas tellement la Résurrection. Le Vendredi saint est très important ici, on communie vraiment aux souffrances du Christ. Le Christ s’est fait l’un de nous. Une expérience qui me marque à chaque fois: quand je vais dans une église, j’aime à m’attarder à l’entrée de l’église où il y a souvent un grand Crucifix avec le Christ blessé, avec beaucoup de sang, et les gens viennent là caresser le Christ, lui parler, se confier à Lui. C’est le Christ souffrant qui est l’icône de ce peuple.

Qu’est-ce que les Philippins vous ont enseigné d’autre pour votre vie spirituelle?

C’est la foi! Ce sont vraiment des gens très croyants, et je suis souvent un païen face à eux. C’est comme si la foi était naturelle. Ils ont une très grande foi et une très grande confiance en Dieu, c’est vraiment impressionnant.

Et il y a ensuite cette joie. Joie de célébrer, de prier… Tout moment est occasion de prière, on ne fait pas une réunion sans commencer par une prière. Il n’y a pas un acte que l’on fait ensemble sans commencer par prier et confier cela au Seigneur. C’est vraiment impressionnant.

À quels défis fait face aujourd’hui l’Église des Philippines?

C’est le défi du début: une évangélisation en profondeur, c’est-à-dire une foi qui nous transforme aussi chacun, et qui ensuite transforme la société. Or le défi actuel c’est la pauvreté, la misère, mais c’est aussi les injustices et les meurtres. C’est une société très violente. La semence de l’Évangile n’est pas encore entrée pleinement dans le cœur de chacun, et le nouvel archevêque de Manille a mis cela à son programme: que nous suivions vraiment le Christ et son message, car il y a beaucoup de violence.

Et la jeunesse, suscite-t-elle aussi des défis?

Actuellement, le dimanche – pas en période de covid, mais en temps normal ! – les églises sont pleines. Il y a environ 8 à 10 messes pendant le week-end, c’est plein, mais il n’y a pas beaucoup de jeunes. Donc on est actuellement dans une phase de transmission de foi qui se fait d’une façon un peu difficile, parce que c’est en même temps une société très matérialiste. Les grands temples d’aujourd’hui, ce sont les malls, c’est-à-dire les grands magasins, des complexes énormes. Comme il y a peu de parcs publics, peu d’autres lieux de rassemblement, on se réunit dans les malls et on se rencontre là-bas. Il y a là un gros défi, tout comme [celui soulevé par] les réseaux sociaux: les Philippines sont le pays où on les utilise le plus, malgré la pauvreté. C’est un vrai défi, car pendant qu’on est là-dessus, on n’ouvre pas automatiquement les Écritures.

De quelle manière les Philippins vivent-ils aujourd’hui cet anniversaire?

Nous vivons cet anniversaire en période de covid. Depuis plus d’un an, on est en confinement, et donc jusqu’à présent, cet anniversaire de la christianisation des Philippines se fait essentiellement en ligne, et non pas en se rencontrant. Or c’est un peuple qui a besoin de se rencontrer, de se toucher. Jusqu’à présent, je crois que c’est un peu dramatique pour ce pays de vivre cet anniversaire sans vraiment pouvoir le célébrer.  

06 avril 2021, 09:28