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Mgr Dominique Blanchet, évêque de Créteil et vice-président de la CEF Mgr Dominique Blanchet, évêque de Créteil et vice-président de la CEF  (AFP or licensors)

Mgr Blanchet: dans l’Église, «la vigilance doit être l’affaire de tous»

La Conférence des Évêques de France a conclu ce vendredi son assemblée plénière de printemps. Au terme de quatre jours de travaux, et d’un processus plus large engagé il y a quelques années, onze mesures pour lutter contre les abus sexuels commis ont été décidés par les évêques. Mgr Blanchet, évêque de Créteil et vice-président de la CEF, revient sur cette étape importante de l’engagement de l’épiscopat contre la pédophilie.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Responsabilité et prévention, dimension mémorielle, accompagnement des victimes et des auteurs, contribution financière personnalisée versée aux victimes, à partir d’un fonds de dotation: voici quelques grandes lignes des onze résolutions prises par l’épiscopat français au cours de leur dernière assemblée afin lutter contre la pédocriminalité. Les travaux initiés en novembre 2018 aboutissent donc, après une prise de conscience progressive, à ces mesures concrètes ayant pour but de faire de l’Église une «maison sûre».

Les «mesures que nous avons à prendre pour que de tels faits ne se reproduisent pas et pour aider les personnes victimes dans leur chemin personnel nous concernent tous. Elles n’auront de sens que si elles sont portées par nous tous», insistent les évêques dans une lettre adressée à tous les catholiques de l’Hexagone.

Cette assemblée marque donc une étape importante et engage à poursuivre les efforts de manière collective, comme nous l’explique Mgr Dominique Blanchet, évêque de Créteil et vice-président de la Conférence des évêques de France.

Entretien avec Mgr Blanchet

C’est une étape qui fera date je pense, car elle vient terminer un long processus d’élaboration qui a abouti à l’énoncé de onze mesures prises au cours de cette assemblée. Et c’est aussi un début car ce sont des résolutions qui nous engagent pour le présent et pour l’avenir, qu’il va falloir mettre en œuvre. Il y a vraiment quelque chose qui s’est passé au cours de cette assemblée, à la conjonction de ce qui a pu être préparé et que nous sommes prêts à ouvrir maintenant.

Le «fait nouveau» dans le sens où il a pu être formulé et dit, c’est de nous rejoindre tous, évêques, dans une parole commune, à la fois dans les résolutions que nous prenons, et dans une lettre que nous adressons à tous les fidèles catholiques de France.

Mgr de Moulins-Beaufort, dans son discours conclusif, explique que «nous avons tâtonné», il reconnaît aussi «l’incapacité de l’Église» dans le passé face à ce qu’on vécu victimes. En quoi l’Église est-elle maintenant davantage capable, davantage sensible vis-à-vis de ces problèmes d’abus?

Je pense qu’il y a deux façons de pouvoir en parler: ouvrir les yeux sur la portée véritablement destructrice de ces agissements et de ces faits, et de pouvoir comprendre comment il est possible pour une personne d’entrer dans la vérité de ces faits si douloureux après un nombre important d’années, donc de redécouvrir les capacités d’amnésie que nous avons devant un traumatisme. Et il y a là quelque chose qui explique qu’il nous a fallu du temps, car nous-mêmes nous ne parlons pas aujourd’hui en 2021 de ces agressions de la même façon qu’en 2016, qu’en 2018 ou qu’en 2000. La deuxième raison aussi d’avoir pris du temps, est l’élaboration, le choix des mots, les mesures à prendre, mais je pense que c’est vraiment lié à la première étape dont je viens de parler: si nous peinons à bien comprendre ou à bien formuler ce qui s’est passé, nous peinons aussi à prendre les bonnes décisions et à nous entendre sur les résolutions à prendre.


Cette assemblée plénière, vous l’avez dit, ferme une étape, en ouvre une autre. Ces décisions vous engagent pour l’avenir. Quels défis s’ouvrent maintenant que ces onze décisions ont été prises?

Le plus important, qu’il faut dire en premier, c’est la relation d’accompagnement, d’aide, de prise au sérieux des personnes qui ont été victimes de ces agissements. Il y a donc une série de sept mesures qui vont de la formation à l’accueil, à l’écoute des personnes victimes; le fait de pouvoir travailler à une culture qui permette de pouvoir parler; jusqu’aux questions de formation, de prévention, partout, auprès de tous les acteurs; en passant par la création d’un lieu de mémoire qui puisse être un lieu d’enseignement pour les générations futures; le fait d’instituer une journée annuelle – le 3e vendredi de Carême – pour garder mémoire de ces faits et prier pour les victimes; et la contribution de solidarité financière proposée aux victimes dans leur chemin de reconstruction.

La deuxième série de mesures concerne les dispositifs que nous mettons en place au sein de la Conférence des Évêques de France, notamment la création d’un Conseil pour cette question de la prévention contre la pédophilie, et de vigilance à la juste attitude pastorale – un Conseil et un service seront créés et dédiés spécifiquement à cette question. Et aussi la création d’une association d’écoutants, que nous espérons relier au réseau «France victimes» pour qu’elle soit toujours en compétence et en capacité d’acquisition de compétences, et de façon à pouvoir tout le temps garantir la possibilité pour une personne victime de pouvoir parler et d’être écoutée.

Un troisième champ de mesures concerne les mesures canoniques. La justice canonique est parfois difficilement accessible pour les personnes victimes. Nous voudrions travailler à ce qu’elle soit plus accessible en créant un tribunal national canonique.

Ces mesures impliquent d’une certaine manière un élargissement: c’est vraiment toute l’Église qui lutte maintenant contre ces abus?

Tout à fait. Pour la question de l’écoute, par exemple pour créer une culture d’accueil et d’écoute des personnes victimes, de vigilance, il faut que tout le monde s’implique. Cela implique la participation, la remise en cause, la relecture, le travail de tous les fidèles, à tout niveau de responsabilité dans l’Église. La vigilance doit être l’affaire de tous. Et puis de façon concrète aussi, la contribution de solidarité proposée aux personnes victimes qui en feraient la demande, selon leur chemin de reconstruction, via une instance indépendance, va demander la constitution d’un fonds de dotation, qui sera par ailleurs constitué aussi pour la création du mémorial, pour la formation des écoutants… pour tout le dispositif.

Ce fonds de dotation spécifiquement dédié à cette lutte contre les violences et les atteintes sexuelles, et dédié au soutien apporté aux personnes qui en ont été victimes, va demander une mobilisation de chacun, de tout fidèle qui le voudra, pour abonder au fonds. Nous les évêques, nous nous y sommes engagés publiquement, nous allons le faire, et nous invitons tous les fidèles qui comprendront l’importance de ce qui a été mis en place et décidé, à pouvoir le faire également. Ce fonds de dotation sera exclusivement dédié à cette question.

Comment vous apparaît cette étape que vous venez de vivre, dans la perspective de la Semaine Sainte qui s’ouvre?

Nous avons effectivement vécu cette assemblée au seuil de la Semaine Sainte, au terme du Carême. Nous commençons à lever les yeux vers la Croix, et donc à lever les yeux vers Jésus qui a plongé dans nos ténèbres pour les ouvrir à la lumière, à la lumière qui ne s’éteint pas, à la véritable lumière. Vivre une assemblée comme celle-ci au cœur du Carême, à un moment où l’on médite sur l’Incarnation, avec la fête de l’Annonciation, à un moment où l’on s’ouvre au mystère de Pâques et de Dieu qui choisit de plonger dans notre misère pour nous ouvrir au Salut, approfondit en nous cette espérance dont nous devons être porteurs au moment où nous prenons ces résolutions. Une espérance qui puisse être tenace, non pas à cause de nos volontés, car nous savons qu’elles sont blessées, mais à cause du Christ qui vient toucher son Église, qui vient guérir son Église, et qui dans cette Église, prend soin des plus petits, à commencer par les personnes qui ont été victimes de ces agissements.

27 mars 2021, 12:52