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Un soignant visite une communauté indigène dans la région de Manaus, au Brésil, le 30 mai 2020 Un soignant visite une communauté indigène dans la région de Manaus, au Brésil, le 30 mai 2020  (ANSA)

En Amazonie, les peuples indigènes abandonnés à la pandémie

Sœur Laura Valtorta, missionnaire de l'Immaculée Conception, raconte depuis le Pérou le drame des communautés amazoniennes sans défense face à la propagation du virus. L'inexistence de systèmes de santé et la propagation de l'illégalité accélèrent notamment la disparition des plus âgés.

Fabio Colagrande - Cité du Vatican

Sœur Laura Valtorta appartient à la Congrégation italienne des Missionnaires de l'Immaculée. Elle réside habituellement à Manaus, au Brésil, où elle fait partie depuis plus d'un an d'une équipe itinérante au service des indigènes d'Amazonie. Il y a trois mois, cependant, la Covid-19 a surpris sa communauté à Iquitos, la principale ville de l'Amazonie péruvienne. L'équipe partait pour l'une des tournées habituelles de soutien aux populations de cette région lorsque la pandémie a obligé les religieux à s'arrêter dans la zone du vicariat apostolique de San José Del Amazonas.

 

De là, cependant, sœur Laura a continué à s’informer de la propagation du virus parmi les populations amazoniennes. «Nous avons toujours été parfaitement conscients de ce qui se passait», déclare-t-elle au micro de Radio Vatican Italie. «À la fois parce que nous avons vécu certaines choses directement, et aussi parce que les moyens de communication nous permettent de nous tenir au courant». La religieuse parle de populations complètement abandonnées à la fureur destructrice du virus. Quatre-vingts groupes indigènes ont déjà été contaminés, et l’on décompte des centaines de morts, ce qui n’est pas peu pour des communautés composées au maximum d'environ cinq cents personnes. Autour d’eux, les structures de santé manquent de tout, les institutions apportent peu d’aide et l'illégalité se répand. Les plus âgés parmi les indigènes, mémoires historiques des communautés, paient le plus lourd tribut à la pandémie. Dans ce contexte, le rôle de l'Église dans la distribution de l'aide mais aussi dans la dénonciation de l'injustice est précieux. Sœur Laura explique tout d'abord quels sont les effets de la pandémie parmi les populations amazoniennes:

Le premier effet de la Covid-19 sur le peuple amazonien est sûrement celui de la faim. Dès que le virus arrive dans une communauté, les couches les plus pauvres de la population, celles qui sont habituées au travail quotidien, se retrouvent sans salaire et ne peuvent donc pas acheter de nourriture. L'autre effet dramatique, dont nous avons été témoins de nos propres yeux, est le désespoir de nombreuses familles qui ont vu leurs proches mourir presque sans aucune aide. Car dans de nombreuses régions, au moment de la propagation maximale du virus, il y a un manque total de médecins et d'équipement minimal pour survivre. Ici, il n'y a pas seulement un manque de thérapies intensives, mais aussi un manque de réservoirs d'oxygène, de sorte que les gens meurent faute d'un minimum d'équipement sanitaire pour survivre.

Enfin, un autre effet grave du virus chez les peuples indigènes est la mort des personnes âgées. Cela conduit à la perte d'un immense bagage culturel. La langue, les mythes, toute leur spiritualité, les traditions, les danses. Lorsqu'une personne âgée des peuples indigènes meurt, tout cela est perdu.

Y a-t-il dans ce contexte des épisodes qui vous ont particulièrement frappé?

Parmi les faits qui nous ont le plus frappés, je voudrais mentionner deux histoires. Le drame d'une femme indigène d'un petit village qui se trouvait à Iquitos pour des raisons de santé. La pandémie l'a bloquée ici, elle est tombée malade du coronavirus et le 3 mai, son état s'est soudainement aggravé et nous avons dû l'emmener à l'hôpital. Malheureusement, il n'y avait pas de médecins ici, il n'y avait pas d'oxygène et elle a donc agonisé tout l'après-midi pendant que son mari s'occupait d'elle, et à la fin elle est morte. Un épisode véritablement emblématique de l'abandon dans lequel se trouvent ces personnes. Un autre fait terrible concerne une usine de production et de concentration d'oxygène pour remplir les bouteilles que l'Église locale avait réussi à acheter, avec une collecte de fonds, pour en faire don à l'hôpital. L'usine fonctionnait bien et cela avait également eu un très fort impact au niveau politique car l'Église, dans la pratique, avait fait ce que les institutions civiles étaient censées faire. Eh bien, des inconnus ont essayé de la saboter, de la mettre hors service, et ça, cela dépasse l’entendement. Cela semble vraiment absurde: quelque chose qui est là pour sauver la vie de tout le monde, et quelqu'un essaie de le rendre inutilisable.

De quoi les populations locales ont-elles besoin en ce moment pour lutter contre le virus?

Le système de santé en Amazonie a toujours été totalement précaire car cette région n'a jamais fait l'objet d'investissements et d'attention particuliers de la part des politiques publiques. Par conséquent, les secteurs de la santé et de l'éducation, en particulier, sont structurellement très fragiles. Ici, donc, chaque année, de façon cyclique, d'autres épidémies doivent être affrontées: celle de la dengue et du paludisme. La pandémie de coronavirus est donc venue s'ajouter à un système de santé qui était déjà sous pression. Les systèmes de santé des grandes villes comme Manaus et Iquitos se sont donc effondrés, ils n'ont absolument pas pu faire face à la situation, pour résister à cette vague de mort.

Vous pouvez donc imaginer l'insuffisance des petites cliniques, dispersées dans toute la région, où l'on manque de médecins, de médicaments et parfois, pour une partie de la journée, d'électricité. Dans ces conditions, il est impossible de faire face à une pandémie de ce type. Les urgences, les besoins de la population aujourd'hui sont les plus fondamentaux: nourriture, équipement médical de protection et soins. Mais nous nous rendons compte qu'il est également nécessaire de créer du matériel d'information dans les langues maternelles des peuples indigènes pour expliquer, dans les différentes langues, ce qu'est le coronavirus, comment il agit, comment se protéger et tout ce qui peut être utile pour donner une information complète. C'est aussi une forme de prévention. Les peuples indigènes, entre autres, en raison du manque d'assistance médicale, ont souvent recours à leur médecine traditionnelle. Nous connaissons des personnes qui se défendent contre le coronavirus avec des herbes, des racines, des infusions, des tisanes. Lorsqu'ils ne reçoivent pas d'aide pour se protéger, ils ne leur reste qu'à recourir à leurs connaissances traditionnelles.

Peut-on dire que certains vont aujourd'hui jusqu’à considérer que la pandémie est utile pour exterminer les peuples indigènes de l'Amazonie?

C'est une question très difficile à laquelle il est nécessaire de donner une réponse de vérité. On ne trouvera certainement pas de déclaration écrite qui le dise ouvertement, mais les faits le prouvent. En attendant, il n'est pas nouveau qu'au Brésil, il y a ceux qui n'aiment pas les peuples indigènes et qui s'opposent à la préservation de la forêt amazonienne. Il y a ceux qui, en alliance avec les grandes entreprises capitalistes internationales, considèrent les peuples indigènes, la délimitation de leurs terres et toute la législation protégeant la forêt amazonienne comme des obstacles au développement économique de cette région. Les peuples indigènes sont les principaux et derniers défenseurs de l'écosystème de la forêt amazonienne qui est si important pour la planète entière. Ils sont un frein à ce genre de développement "écocide" et prédateur, un développement qui n'est que pour quelques-uns. Le coronavirus est donc en quelque sorte le grand allié, l'allié idéal pour atteindre cet objectif. La pandémie fait le sale boulot, elle permet l'extermination des peuples indigènes sans leur tacher les mains de sang. On ne peut pas détruire la forêt sans détruire les gens qui y vivent. Et en fait, comme je l'ai dit, les peuples indigènes sont maintenant abandonnés, laissés en proie à la pandémie. Je ne pense d'ailleurs pas que ce soit un hasard si, pendant cette période de pandémie en Amazonie, les invasions illégales dans les territoires indigènes ont tant augmenté, l'exploitation minière illégale, la déforestation illégale: en bref, toutes les activités illégales.

Quel est le rôle de l'Église catholique dans cette situation de pandémie en Amazonie?

Ici, en plein milieu de la pandémie, l'Église joue un rôle plus important. Tout d'abord, en tant que médiateur de l'aide humanitaire: une Église capable de se faire proche, une Église samaritaine. Je le vois ici, dans ce vicariat péruvien de San José Del Amazonas, qui est très pauvre en ressources humaines et matérielles. Un immense territoire, grand comme la moitié de l'Italie, peuplé de 150 000 personnes où il n'y a pas de grandes villes mais seulement une infinité de petites communautés le long des rivières. Eh bien, ce vicariat a pu s'associer avec d'autres organisations, d'autres associations, pour ensemble canaliser l'aide et la faire arriver sous forme capillaire à toutes ces communautés. La lutte contre le coronavirus est une lutte contre le temps, et j'ai pu constater ici que l'Église a souvent été plus rapide que les institutions civiles, venant les remplacer. Ce n'est pas toujours une bonne chose, mais cette action a au moins forcé les institutions à faire face à leur propre défaillance, à leur propre responsabilité. D'un autre côté, l'Église continue cependant à se plaindre. Nous ne pouvons pas oublier les paroles du pape François à l'Angélus de la Pentecôte lorsqu'il a indirectement condamné ceux qui placent l'économie au-dessus de la santé des gens. C'est pourquoi notre rôle en tant qu'Église doit toujours être celui d'une voix prophétique capable de dénoncer ceux qui, par intérêt, ne répondent pas aux besoins des gens, à leur douleur.

12 juin 2020, 15:46