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Afrique et Covid-19 : Essais cliniques du vaccin, un cheval de Troie ?

Le Covid-19 a finalement gagné du terrain en Afrique. Comment a-t-il été perçu dans le continent alors qu’il faisait ses victimes en dehors du berceau de l’humanité ? Que pensent les Africains à l’idée des essais cliniques du vaccin contre le Covid-19 ?

Camille Mukoso, SJ– Cité du Vatican

Pour répondre à ces questions, nous avons donné la parole à deux de nos auditeurs de la République démocratique du Congo. L’intérêt porté sur ce pays se justifie au fait que, le vendredi 3 avril 2020, le docteur Jean-Jacques Muyembe, chef de la riposte en République Démocratique du Congo, déclarait qu’il pourrait y avoir dans son pays des essais cliniques d’un vaccin contre le nouveau coronavirus.

Mise au point

Il y a quelques jours, plusieurs Africains refusaient d’être des cobayes des essais cliniques du présumé vaccin contre le coronavirus. Le débat est devenu houleux après que deux médecins français aient évoqué, dans une intervention à la télévision, la possibilité des tests du vaccin contre la tuberculose pour en voir les éventuels effets sur le nouveau coronavirus et ce, sur le sol africain. Même si d’aucuns affirment que cette expérience est déjà en cours dans plusieurs pays européens et en Australie, plusieurs personnes ne sont pas restées indifférentes, décriant, à cor et à cri, l’intention de nuire que cache une telle proposition. Mais, au-delà du scandale créé dans les réseaux sociaux, que disent concrètement les Africains eux-mêmes ? Comment l’épidémie, devenue une pandémie, a été perçue et est encore perçue sur le sol africain ?

Le coronavirus vu sous le prisme du paradigme de l’autre 

Christian Kombe, SJ, un jeune jésuite originaire de la République Démocratique du Congo et étudiant en philosophie à l’Université Loyola du Congo, souligne, d’entrée de jeu, que le Covid-19 a été perçu, dans son pays, sous le prisme du paradigme de l’autre. Dès son apparition, confie-t-il, on entendait des réactions incantatoires du genre : « c’est un truc des Chinois, ça ne durera pas » ; « c'est la maladie des blancs, ils sont fragiles » ; « c'est un virus qui ne s'adapte qu'aux régions froides ». C’est donc dans un climat de déni que la réalité du Covid-19 a été accueillie sur le sol africain, particulièrement en République démocratique du Congo.

Le jeune jésuite fait ensuite remarquer que quand bien même le péril était si proche et qu’il était bien évident que le coronavirus n’avait que faire des frontières nationales, raciales ou sociales, certains de ses concitoyens pensaient que c’était une grande arnaque dans laquelle se trempaient leurs dirigeants politiques.

Un défi sans doute collectif

On en conviendra, le déni observé face au Covid-19 en République démocratique du Congo n’est sans doute pas l’apanage de seuls Congolais. D’ailleurs, beaucoup d’Africains pensaient que leur continent serait épargné grâce à son climat chaud et humide. À dire vrai, avant que le virus ne rattrape l’Afrique, tout propos agitant la sonnette d’alarme était perçu comme aveuglé par un jugement de valeur ou simplement pétri d’ignorance. Le coronavirus, après avoir finalement tracé son chemin parmi les populations africaines, semble laisser d’autres interrogations : Faut-il tester le vaccin contre le Covid-19 en Afrique ? Pourquoi les Africains et pas d’autres ?

Redorer l’image ternie du continent 

En République démocratique du Congo, la question du vaccin a suscité un tollé général après l’annonce d’éventuels essais cliniques par le docteur Jean-Jacques Muyembe, chef de la riposte contre le Covid-19, note Archip-Joseph Mukoko. Le jeune écrivain et poète congolais, membre de la Société Missionnaire de Saint-Paul, signale qu’une pression médiatique est considérable dans son pays, nourrie par des affiches circulant sur les réseaux sociaux pour dénoncer « un simulacre de réduction du continent africain à un laboratoire ». À l’en croire, « beaucoup d’Africains, en général, et de Congolais, en particulier, semblent osciller entre deux postures : la mémoire allergique d’un passé colonial truffé de diverses plaies et la mémoire vigilante en vue de ne plus être pour la nième fois le dindon de la farce ». Il estime ainsi qu’à l’orée de soixante ans d’indépendance de beaucoup de pays africains, « il convient que les leaders dudit continent fassent preuve de maturité politique afin de redorer les blasons ternis de ce berceau de l’humanité ».

Pour une solution globale

Christian Kombe, pour sa part, pense que la situation sanitaire actuelle n’est plus une question de pays, de race ou de classe sociale. La recherche d’une solution, écrit-il, devrait être globale, solidaire et unique. Dans une telle optique, poursuit le jeune jésuite, l’heure n’est plus aux méfiances, historiquement et/ou rationnellement fondées, mais à une coopération de tous les États et de tous les chercheurs pour endiguer le fléau. Selon ses propres mots, « ce qui se passe actuellement au Congo-Kinshasa, c’est ni plus ni moins la diabolisation du concept même de vaccin ». Il pense ainsi que l’Afrique n’est pas la cible expérimentale d’un vaccin néfaste, mais elle est invitée, pour son bien et pour celui de l'humanité, à participer aux efforts consentis pour éliminer la ‘peste’ du coronavirus de nos vies. 

La prudence est la mère de la sûreté

C’est dans cette perspective qu’il lance cette invitation : « Que les chercheurs africains collaborent avec d'autres. Comme partout ailleurs, que les essais cliniques se fassent sur des volontaires Africains, selon le respect strict des protocoles établis dans les lois internationales en matière de santé et de recherches scientifiques ». Le jeune jésuite se montre tout de même vigilant. Il écrit à ce propos : « La prudence et la vigilance s’imposent, car nul n'ignore ce que peut faire la science lorsqu’elle est dépourvue de conscience (Ndlr : Allusion faite à Rabelais). L’Afrique, renchérit-il, garde encore bien de « mauvais souvenirs des effets néfastes d’une science alliée du pouvoir, qui n’hésite pas de profiter de ceux qui sont les plus vulnérables ».

La question de la dignité humaine

Quoi qu’il en soit, les propos des auditeurs nous rappellent plus que jamais la question de la dignité humaine. Il faut ici rappeler que la pensée sociale chrétienne est fondée sur une vision de l’homme qui lui reconnaît une dignité incomparable et inaliénable : « La dignité de la personne humaine implique la rectitude de la conscience morale, c’est-à-dire qu’elle soit en accord avec ce qui est juste et bon au regard de la raison et de la Loi divine. Au titre de cette dignité personnelle, l’homme ne doit pas être contraint d’agir contre sa conscience, et on ne doit même pas l’empêcher, dans les limites du bien commun, d’agir en conformité avec sa conscience, surtout en matière religieuse » (Compendium du catéchisme de l’église catholique 373-1798). 

16 avril 2020, 12:29