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Le tribunal du Vatican Le tribunal du Vatican 

Documents et témoignages contenus dans l’acte d’accusation

Le Promoteur de Justice a mis en accusation Mgr Carlino, Enrico Crasso, Tommaso Di Ruzza, Cecilia Marogna, Raffaele Mincione, Nicola Squillace, Fabrizio Tirabassi, Gianluigi Torzi, René Brülhart et le Cardinal Angelo Becciu. Résumé des 500 pages de documentation présentées par l'accusation

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Une enquête longue et complexe a été menée par le Promoteur de Justice Gian Piero Milano, les magistrats Alessandro Diddi et Gianluca Perrone. Une enquête qui s'est déroulée grâce aux investigations de la Gendarmerie Vaticane dirigée par le Commandant Gianluca Gauzzi Broccoletti et qui a conduit à l'examen d'une grande quantité de documents, d'appareils électroniques saisis chez les suspects, ainsi qu'à la confrontation de témoins.

Le Bureau du Promoteur de Justice de l'Etat de la Cité du Vatican a déposé auprès de la Cour l’acte d’accusation à l’encontre de dix suspects : Don Mauro Carlino (ancien secrétaire du Substitut de la Secrétairerie d'État), Enrico Crasso (l’intermédiaire financier qui gérait les investissements de la Secrétairerie d'État depuis des décennies), Tommaso Di Ruzza (ancien directeur de l’AIF, l'Autorité d’Information Financière), Cecilia Marogna (la femme qui a reçu des sommes considérables de la part de la Secrétairerie d'État pour mener des actions de renseignement), Raffaele Mincione (l’intermédiaire qui a fait souscrire à la Secrétairerie d'État des parts importantes du fonds possesseur de la propriété londonienne au n. 60 de Sloane Avenue, utilisant ensuite l'argent reçu pour ses investissements spéculatifs), Nicola Squillace (avocat impliqué dans les négociations pour que Gianluigi Torzi succède à Raffaele Mincione), Fabrizio Tirabassi (employé comme assistant au Bureau administratif de la Secrétairerie d'État qui a joué un rôle de premier plan dans le dossier), Gianluigi Torzi (l’intermédiaire appelé pour aider le Saint-Siège à sortir du fonds de Raffaele Mincione, qui a réussi à obtenir 15 millions d'euros pour rendre l’immeuble à ses propriétaires légitimes), René Brülhart (ancien président de l’AIF). Des éléments sont également apparus concernant le cardinal Becciu, contre lequel des poursuites sont engagées, comme prévu par les normatives en vigueur, pour détournement de fonds, abus de pouvoir, également en complicité, et subornation.

Les plaintes de l'été 2019

Fraude, détournement de fonds, abus de pouvoir, malversation, blanchiment et auto-blanchiment, corruption, extorsion, publication de documents couverts par le secret, falsification d'actes publics, faux en écriture privée : tels sont les délits contestés par les magistrats du Vatican. L'enquête, comme on le sait, a commencé à partir des plaintes présentées respectivement par l'Institut des Œuvres de Religion le 2 juillet 2019 et par le Bureau du Réviseur Général le 8 août 2019. Cette dernière plainte, en particulier, évoquait des délits graves, tels que : fraudes, détournement de fonds, corruption, complicité et chantage. Le Réviseur a noté que la majorité des activités financières de la Secrétairerie d'Etat étaient concentrées auprès du Crédit Suisse (77% du portefeuille géré) et qu'une partie substantielle des dépôts provenant principalement des donations reçues par le Pape «avait été utilisée dans des fonds qui, à leur tour, avaient investi dans des titres dont le client n'avait pas connaissance» ainsi que dans des fonds à haut risque spéculatif, d'éthique douteuse, alloués dans des pays offshores. Les magistrats du Vatican ont observé dans leur acte d’accusation que «la Secrétairerie d'État a utilisé des fonds reçus à des fins caritatives (Fonds du Denier de St Pierre et Fonds dédiés), qui par nature ne sont pas susceptibles d'être utilisés à des fins spéculatives, pour réaliser des opérations à très haut risque financier et, de toute façon, à des fins certainement incompatibles avec celles des donateurs d'origine» ; ces fonds ayant «pour objectif principal de soutenir les activités religieuses et caritatives du Saint-Père».

L'investissement dans le fonds de Raffaele Mincione

Un premier volet important de l'enquête concerne l'investissement de la Secrétairerie d'État dans le fonds Athena Capital Global Opportunities de Raffaele Mincione, une opération qui a eu lieu entre juin 2013 et février 2014. Raffaele Mincione est introduit au Vatican par Enrico Crasso, gestionnaire depuis de nombreuses années des fonds de la Secrétairerie d'État, qui jusqu'à ce moment-là, n'avait pas réalisé d'investissements dans des instruments financiers complexes ou risqués, et n'avait jamais contracté de dettes pour des investissements à effet de levier, et donc n'avait aucune expérience dans ce domaine. Le Substitut est Mgr Angelo Becciu, le responsable du bureau qui s'occupe des investissements est Mgr Perlasca. L'opération avec Raffaele Mincione a pris le relais d'une autre opération évaluée précédemment puis écartée. Elle concernait un investissement dans des fonds pétroliers en Angola. La Secrétairerie d'État emprunte deux cents millions de dollars au Crédit Suisse pour investir dans le fonds de Raffaele Mincione (100 dans la partie mobilière, 100 dans la partie immobilière relative à l’immeuble de Londres). Au 30 septembre 2018, les actions avaient perdu plus de 18 millions d'euros par rapport à la valeur de l'investissement initial, mais la perte globale est estimée à un montant beaucoup plus important.

Conflit d'intérêts

La plupart des opérations effectuées par Raffaele Mincione, utilisant les liquidités provenant du Saint-Siège, avaient été mises en place par le gestionnaire du fonds pour favoriser ses profits personnels dans un évident conflit d'intérêts, en risquant toujours un capital différent du sien. «Contrairement aux principes élémentaires de prudence», écrivent les magistrats, «les sommes de la Secrétairerie d'État ont été utilisées non seulement pour réaliser des opérations spéculatives imprudentes et déraisonnables, comme le rachat de certains établissements bancaires italiens en état de crise naissante, mais aussi pour financer des sujets juridiques liés à Raffaele Mincione lui-même qui, alors que d'une part, il était le gestionnaire du fonds (une fonction rémunérée par de généreuses commissions), et que d'autre part, il pouvait utiliser les ressources financières de l'État pour ses propres initiatives». En particulier, Raffaele Mincione a trouvé à la Secrétairerie d'Etat le « poumon financier » dans lequel puiser l'oxygène qui solderait ses comptes avec ENASARCO. La valeur de la propriété de Londres, objet principal de l'opération, est surestimée dans les documents présentés à la Secrétairerie d'État, tenue également dans l'ignorance d'une dette contractée auprès de la Deutsche Bank pour 75 millions de livres.

Par conséquent, observent les magistrats, la Secrétairerie d'État, sans aucune évaluation préalable de l'investissement, a payé un prix totalement disproportionné par rapport à la valeur des transactions au cours des deux années précédentes. Sans compter qu'un rapport de la gendarmerie du Vatican, manifestement non pris en compte, avait déconseillé de recourir à Raffaele Mincione.

La fin de la relation avec Raffaele Mincione

Après quelques années, et un retard considérable, il apparaît clairement que l'opération a été extrêmement dommageable pour le Saint-Siège. Le problème est de sauver ce qui peut l'être et prendre possession de la propriété de Londres. Selon certains témoignages, l'une des raisons qui ont porté à la rupture volontaire avec Raffaele Mincione était sa décision de ne plus verser de commissions occultes à Enrico Crasso et Fabrizio Tirabassi. Celles-ci auraient été transférées vers une société basée à Dubaï. Une opération est alors organisée, permettant à Gianluigi Torzi d'entrer en scène. L'opération prévoit que la Secrétairerie d'État verse à Raffaele Mincione 40 millions de livres pour prendre finalement possession de la propriété londonienne. Mais en réalité, cela ne s'est pas produit car, au lieu de créer une société ad hoc contrôlée par la Secrétairerie d'État, décision est prise de s'appuyer sur une société appartenant à Gianluigi Torzi, lequel, par un subterfuge, parvient à garder le contrôle et à tromper le Saint-Siège grâce à des complicités internes. La documentation produite par les magistrats du Vatican montre que Raffaele Mincione et Gianluigi Torzi étaient en fait d'accord pour réaliser l'opération avec la Secrétairerie d'État, afin de récupérer les liquidités perdues lors du rachat de la banque CARIGE, mais aussi «pour continuer à gérer ensemble la propriété de Londres ». « Des preuves précises ont été acquises montrant qu'une partie des 15 millions d'euros que la Secrétairerie d'État a versés à Gianluigi Torzi [...] pour racheter la propriété qu'il n'avait pas l'intention de céder au Vatican, a été remise par Gianluigi Torzi à Raffaele Mincione».

Profit personnel

Une figure clé, Fabrizio Tirabassi, émerge des documents de l’enquête.  En mars 2004, il signait un contrat avec UBS en vertu duquel la banque suisse versait au fonctionnaire du Vatican une commission de 0,5 % par an sur la base du volume des contributions cumulées et pour l'apport de nouveaux clients. Les versements étaient effectués sur un compte numéroté. En ce qui concerne son rôle, les enquêteurs du Vatican, sur la base de coïncidences temporelles, de messages électroniques et de voyages qui confirment les déclarations de certains accusés, émettent l'hypothèse qu'Enrico Crasso et Fabrizio Tirabassi ont reçu de l'argent comptant en échange des opérations promues. En particulier, écrivent les magistrats, «le contenu des déclarations de Gianluigi Torzi, confirmées par la teneur des messages trouvés au cours des investigations sur les appareils électroniques saisis, permet d'affirmer que Fabrizio Tirabassi, devenu une référence pour la gestion des investissements de la Secrétairerie d'État, a, au cours de ses activités, fait passer ses propres intérêts avant ceux de sa fonction et que, grâce à cette position, il a pu profiter de toutes les occasions pour recevoir des avantages qui sont aujourd’hui représentés par un patrimoine qui semble absolument disproportionné par rapport à sa capacité de production de revenus». Selon les témoignages recueillis, il existait un «axe entre Fabrizio Tirabassi et Enrico Crasso en vertu duquel le premier dirigeait les investissements de la Secrétairerie d'Etat vers le Crédit Suisse en échange du versement de commissions».

Des supérieurs trompés

Dès son arrivée à Rome, en octobre 2018, après qu’Angelo Becciu a quitté la Secrétairerie d'État, suite à sa nomination comme Préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints quelques mois plus tôt, le nouveau Substitut de la Secrétairerie d'État, Edgar Peña Parra, n'a été que partiellement mis au courant de l'opération déjà en cours pour sortir du fonds de Raffaele Mincione. Grâce à des complicités internes, Gianluigi Torzi est parvenu par un escamotage à faire signer un accord pour l’achat d'actions qui de faite prive la Secrétairerie d’Etat du contrôle de la propriété londonienne. Il atteint cet objectif en créant 1.000 actions de la société GUTT SA et en attribuant un droit de vote uniquement à ces actions qu'il détient. Les 30.000 autres actions, détenues par la Secrétairerie d'État, ne sont pas pourvues du droit de vote. Bien que la Secrétairerie d'État ait versé 40 millions de livres à Raffaele Mincione pour sortir de l'impasse et tenter de limiter les dégâts en reprenant possession du bâtiment et le contrôle de sa gestion, elle se retrouve aujourd'hui avec un autre intermédiaire financier au Vatican auquel ont été laissés tous les pouvoirs décisionnels. La prétendue « solution », qui donne en réalité à Gianluigi Torzi tous les pouvoirs sur l’immeuble de Sloane Avenue, est, selon Torzi lui-même, une idée de Fabrizio Tirabassi et Enrico Crasso «également partagée par le Crédit Suisse». Tirabassi et Crasso, en revanche, nient s’être rendus compte qu'ils avaient confié la propriété de l'immeuble à la GUTT de Gianluigi Torzi. Les magistrats sont toutefois convaincus que «initialement, Enrico Crasso, Fabrizio Tirabassi et Gianluigi Torzi, avec la collaboration active de l'avocat Nicola Squillace, avaient en fait planifié la création de 1000 actions afin de conserver le contrôle de la propriété de Londres, en taisant, à l’évidence, la circonstance aux supérieurs de la Secrétairerie d'État, qui auraient dû signer les accords». C'est ici que se situe un autre moment crucial de l'enquête. Les magistrats du Vatican estiment que «ni Mgr Perlasca, signataire de l'accord d'achat d'actions, ni ses supérieurs, le substitut Edgar Peña Parra et surtout le cardinal Pietro Parolin, n'ont été effectivement informés et, en tout cas, n'étaient pas pleinement conscients des effets juridiques découlant des différentes catégories d'actions».

Un contrat signé à la hâte

Le contrat est signé rapidement, Fabrizio Tirabassi faisant pression depuis Londres sur Mgr Perlasca, resté à Rome. Les contrats pour le transfert du contrôle de la propriété de Raffaele Mincione à Gianluigi Torzi, dommageable pour la Secrétairerie d'État, sont conclus le 22 novembre 2018. Ils sont signés par Mgr Perlasca qui «à l'époque n’avait reçu aucune autorisation de son supérieur Mgr Peña Parra. Ce dernier n'avait délivré les autorisations nécessaires à Mgr Perlasca que le 27 novembre et ce, seulement après que, à son tour, le cardinal Parolin ait apposé, en l'écrivant à la main sur un mémorandum, son autorisation». Ce n'est qu'un mois plus tard, le 22 décembre 2018, que Mgr Peña Parra «a appris le contenu réel des accords passés par Fabrizio Tirabassi et Mgr Perlasca». De la lecture systématique des messages échangés entre Fabrizio Tirabassi et Mgr Perlasca, « essort la façon dont les deux ont mené les négociations sans jamais en informer aucun de leurs supérieurs et, surtout, en sachant précisément que, par la suite, ils auraient encore à faire face au problème de savoir comment présenter à leurs supérieurs ce qui s'était passé à Londres».

La procuration post-factum

La procuration spéciale antidatée du 22 novembre 2018 autorisant l'opération au détriment de la Secrétairerie d'État est en réalité faite pour être signée par Mgr Peña Parra après coup, le 27 novembre. Le Secrétaire d'Etat Pietro Parolin et le Substitut reçoivent un mémorandum qui présente de manière intéressée et non transparente les termes de l'affaire : il s'agit en fait d'un document rédigé par l'avocat Nicola Squillace (en réalité l'homme de Torzi mais présenté par Mgr Perlasca comme un une connaissance) et par Fabrizio Tirabassi. Dans ce mémorandum, les prétendus avantages de l'opération sont mis en avant, mais aucune mention n’est faite de l'existence des différentes classes d'actions qui, en réalité, donnaient les pleins pouvoirs à Gianluigi Torzi, les soustrayant à la Secrétairerie d'État. C'est ce mémorandum qui a été illustré par Mgr Perlasca et Fabrizio Tirabassi à Mgr Peña Parra et au cardinal Parolin. Ce dernier, le 25 novembre, après avoir reçu des informations incomplètes, écrit, en pied du document, la disposition suivante: «Après avoir lu ce mémorandum, et à la lumière des explications fournies hier soir par Mgr Perlasca et M. Tirabassi, ayant eu des assurances sur la validité de l'opération (qui apporterait des avantages au Saint-Siège), sa transparence et l'absence de risques pour la réputation... je suis favorable à la stipulation du contrat».

Complicité interne

« Gianluigi Torzi, lit-on dans l'acte d'accusation, bien que n’ayant signé aucun accord en ce sens avec la Secrétairerie d'État, prévoyait, outre la possibilité de gérer la propriété de Londres (se substituant au rôle tenu jusqu'alors par Raffaele Mincione), qu'il pourrait également [...]puiser dans les caisses de la Secrétairerie d'État pour ses opérations financières ; Fabrizio Tirabassi, fonctionnaire de la Secrétairerie d'État ... a agi dans le but d'exploiter la situation afin de convenir avec Torzi d'un pot-de-vin ; Enrico Crasso, en plus d'exiger une prime personnelle, avait intérêt à faire entrer la nouvelle acquisition du fonds CENTURION, un autre investissement en faillite subventionné avec des fonds de la Secrétairerie d'État, et géré par ses soins... ». Selon les déclarations de Gianluigi Torzi aux magistrats du Vatican, pour obtenir la gestion de la propriété à Londres, il aurait dû reverser 50% de ses gains à Fabrizio Tirabassi, intéressé par « son retour ». Les messages examinés montrent des transferts d'argent comptant que Gianluigi Torzi a demandé à ses collaborateurs de se procurer précisément à des dates qui coïncident avec celles de ses rencontres avec Enrico Crasso et Fabrizio Tirabassi (8.000 puis 30.000 euros).

L'extorsion de Torzi

Après l'été 2018, Fabrizio Tirabassi a reconnu s’être trompé en faisant confiance à Raffaele Mincione et a été réhabilité par Mgr Peña Parra. Entre-temps, Mgr Perlasca est mis à l’écart et remplacé de fait pour la gestion de l'opération, par Don Mauro Carlino, ancien secrétaire du Substitut Angelo Becciu et, initialement, de Mgr Edgar Peña Parra. D'après l'enquête de la magistrature vaticane, Mgr Carlino semble bien inséré dans le groupe qui gère l'opération en interne. En mars 2019, avec l'argent de la GUTT (c'est-à-dire de la Secrétairerie d'État), Gianluigi Torzi a payé des conseils juridiques à l'avocat Nicola Squillace à hauteur de 224.640 Livres, sans qu'aucun ordre de paiement ne soit passé par la Secrétairerie d'État. En fait, Nicola Squillace n'avait jamais été chargé de représenter les intérêts de la Secrétairerie d'État, mais bien ceux de l'autre partie. Entre-temps, au Vatican, on s'est rendu compte de l'absurdité de l'opération qui a conduit Gianluigi Torzi à avoir un rôle prédominant : l’intermédiaire, qui espérait utiliser les fonds du Saint-Siège pour ses opérations financières, était maintenant en mesure de faire prévaloir sa position prédominante à son avantage exclusif. C'est là qu'intervient ce que les enquêteurs considèrent comme une « très grave extorsion » de la part de Gianluigi Torzi à l'encontre de la Secrétairerie d'État. Les documents saisis montrent que Gianluigi Torzi « entre la fin du mois d'avril et le début du mois de mai 2019, après une longue et épuisante négociation menée par l'intermédiaire de plusieurs médiateurs, avait accepté de restituer la propriété de Londres en échange de 15 millions d'euros, effectivement versés sans aucune justification économique et juridique. La possibilité pour Gianluigi Torzi d'exploiter le pouvoir que lui conféraient les 1000 actions de GUTT SA, les seules avec droit de vote, qu'il a réussi à conserver en trompant la bonne foi des fonctionnaires de la Secrétairerie d'Etat présents lors de la stipulation des accords a constitué le moment central en vue de la réalisation de cet objectif ». C'est à ce moment-là que Mgr Perlasca souhaite recourir à la magistrature et ne pas se soumettre aux exigences de Gianluigi Torzi. Mais il est remplacé par Mgr Carlino. Quant à Fabrizio Tirabassi, il retombe sur ses pieds. Selon Gianluigi Torzi, Fabrizio Tirabassi aurait été « en mesure de maintenir sa position, malgré la ‘confusion’, grâce au pouvoir de chantage qu'il pouvait exercer sur la Secrétairerie d'État, pour des informations concernant la vie privée des personnes de l'appareil administratif de cette même Secrétairerie ». Mais cette hypothèse, « purement théorique, n'a été étayée ni par les perquisitions et saisies effectuées dans l'État, ni par les acquisitions réalisées en Italie à la suite d'une commission rogatoire ».

Le document falsifié

Pour tenter de convaincre Gianluigi Torzi de restituer ses actions, Giuseppe Milanese, un homme d'affaires bien connu au Vatican, est également entré en scène. Gianluigi Torzi est allé jusqu'à demander, selon les témoignages recueillis, jusqu'à 23 millions d'euros pour rendre l’immeuble au Saint-Siège. Les négociations sont gérées par Don Mauro Carlino, qui lui fait verser la somme de 15 millions d'euros. Pour justifier ce versement, qui ne serait pas passé inaperçu auprès de l'Autorité d’Information Financière, Fabrizio Tirabassi avait modifié le document officiel du 23 novembre 2018 en ajoutant une sorte de reconnaissance de dette de 3% en faveur de Gianluigi Torzi : ainsi, la Secrétairerie d'État se serait engagée à reconnaître à Torzi ce pourcentage au cas où l'opération n'aurait pas abouti. Une initiative que les magistrats considèrent « d'une gravité sans précédent, non seulement parce qu'elle constitue une tentative d'échapper aux contrôles des autorités de renseignement financier ... mais parce que grâce à ce mensonge Gianluigi Torzi a pu également tromper une autorité judiciaire ». Mgr Carlino est accusé de complicité d'extorsion car « bien que conscient de l'illégalité absolue des demandes de Gianluigi Torzi, il a aidé ce dernier à mettre son plan à exécution ». Les motifs des versements à Torzi étaient en réalité « complètement faux ».

Le rôle de l’AIF

C'est à ce moment que s'ouvre le volet de l'enquête qui concerne le rôle de l’AIF (Autorité d’Information Financière), de son président de l'époque René Brülhart et de son directeur de l'époque, Tommaso Di Ruzza : selon les magistrats du Vatican, l’AIF aurait « négligé les anomalies de l'opération de Londres, dont elle avait été immédiatement informée, surtout si l'on considère la richesse des informations que, grâce aux activités de renseignement, elle avait acquises ». Tommaso Di Ruzza, selon les résultats de l'enquête, a agi de concert avec la Secrétairerie d'État et a joué « un rôle décisif dans l'accomplissement du processus de liquidation des prétentions de Gianluigi Torzi ». Tommaso Di Ruzza aurait donc agi comme une sorte de consultant de la Secrétairerie d'Etat. L’AIF avait toutefois soumis la faisabilité de la transaction à deux conditions : la première était que les commissions en faveur de Gianluigi Torzi soient conformes à toute obligation contractuelle conclue avant la transaction du 3 décembre 2018 ; la seconde, que la propriété et le contrôle de l’immeuble de Londres « soient effectivement transférés à la Secrétairerie d'État ». Afin de garantir le respect de la première condition, un ajout, « une reconnaissance dette », est apporté au document créé le 26 novembre 2018 pour la procuration du substitut ayant permis la réalisation de l'opération (avec un amendement du 17 avril 2020). Selon cet ajout, la Secrétairerie d'État avait pris des dispositions verbales pour verser à Torzi 3 % de la valeur du bien au moment du rachat définitif. Le document contenant l’ajout a été trouvé sur l'ordinateur de Fabrizio Tirabassi. « Il ressort clairement de la chronologie des événements que Mgr Carlino et Fabrizio Tirabassi savaient parfaitement qu'ils contrevenaient aux instructions de l’AIF ». Le Promoteur de justice « estime que le comportement de l’AIF, en la personne de son directeur et de son président, a gravement violé les règles de base régissant la surveillance, précisément parce que, grâce aux interventions qui ont été décrites, il a été possible d'attribuer une crédibilité à un versement que tout le monde, sans exception, savait ne pas être dû, au point de recourir à la création de reconnaissance de dettes posthume, et à des factures concernant des transactions inexistantes, fournissant ainsi une contribution décisive à la réalisation du versement de la somme demandée à titre d'extorsion par Gianluigi Torzi ».

L'enquête sur le Cardinal Becciu

Le cardinal, anciennement Substitut de la Secrétairerie d'Etat, n'est pas impliqué immédiatement dans l'enquête. En effet, il apparait en raison de ce que les magistrats définissent comme une « interférence ». Ils écrivent : « La figure du cardinal Becciu, longtemps restée étrangère au centre de l'enquête, est apparue de manière soudaine et inattendue à la fin du mois de mai 2020, quelques jours avant l'interrogatoire de Gianluigi Torzi, par une manœuvre que ce Bureau, à la lumière également des investigations effectuées, n'hésite pas à définir comme une lourde tentative de dépistage ». Il s’agit en particulier de deux offres de rachat de l'immeuble de Londres, toutes deux à un prix supérieur à 300 millions de livres : l'une par la compagnie Fenton Whelan, l'autre par BP Development Real Estate Corporation. Les deux propositions d'achat, écrivent les magistrats du Vatican, non seulement « provenaient effectivement de Gianluigi Torzi et de Raffaele Mincione, c'est-à-dire des deux principaux protagonistes de l'œuvre de pillage des finances de l'État, mais toutes deux étaient liées par un facteur commun constitué par le soutien des propositions par Angelo Becciu ».

L'une de ces offres implique Giancarlo Innocenzi Botti, ancien parlementaire de Forza Italia et sous-secrétaire, ainsi que le diplomate italien Giovanni Castellaneta. L'aspect le moins clair de l'affaire est dû au fait que la société proposant l'achat, Bruton RE LDT, a été créée le 30 mai 2020, le jour même où Giancarlo Innocenzi et Giovanni Castellaneta se sont rendus auprès du Secrétaire d'État pour présenter leur offre. On ne sait pas avec quel capital Bruton aurait pu acquérir le bâtiment et débourser entre 315 et 330 millions de livres sterling. « Gianluigi Torzi se cachait derrière l'offre d'achat », soutiennent les magistrats. En faveur de l’intervention de Giancarlo Innocenzi et Giovanni Castellaneta, apparait Marco Simeon, personnalité déjà bien connue au Vatican : ce dernier devait recevoir une dizaine de millions sous forme de commission. Gianluigi Torzi « a clairement indiqué que l'initiative de l'opération devait être attribuée au cardinal Becciu ». Il existe une lettre du 1er mai 2020, adressée à Giancarlo Innocenzi, dans laquelle, le remerciant pour son offre d'achat, le cardinal Becciu lui donne « mandat d'agir comme notre interlocuteur afin de produire la formalisation d'une proposition qui puisse être acceptée ». Les magistrats du Vatican soulignent que le cardinal, à l'époque Préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints, « n'avait aucune compétence pour confier un mandat relatif à une affaire de la Secrétairerie d'État, par ailleurs objet d'une enquête de la part de l'Autorité d'investigation du Vatican ». Toujours en matière d’« interférences », Giancarlo Innocenzi conseille à Gianluigi Torzi de ne pas se présenter à l'interrogatoire des magistrats du Vatican, pour des raisons de santé et à cause du Covid. Giancarlo Innocenzi lui montre une capture d'écran de messages échangés avec Marco Simeon qui, en accord avec le cardinal Becciu, lui conseillait d’agir en ce sens.

La tentative d’obtenir la rétractation de Mgr Perlasca

Une autre interférence imputée par les magistrats au cardinal Becciu concerne Mgr Perlasca. Le cardinal a conseillé à ce dernier de s'éloigner de la Casa Santa Marta et lui a également dit qu'en réalité le procès n'aurait jamais lieu. En outre, Angelo Becciu aurait demandé à l'évêque de Côme, Mgr Oscar Cantoni, de convaincre Mgr Perlasca de revenir sur ses déclarations aux magistrats, car s'il ne l'avait pas fait, il aurait été « condamné à une peine d'au moins six mois ». C'est l'évêque de Côme, le diocèse dans lequel Mgr Perlasca a été incardiné, qui a révélé au prélat que la demande venait du cardinal Becciu. Revenant sur les années précédentes, les magistrats ont mis en cause Angelo Becciu lui reprochant d’avoir fait en sorte que 200 millions de dollars des fonds du Denier de Saint-Pierre gérés par la Secrétairerie d'État soient investis dans le fonds ATHENA de Raffaele Mincione « sans un minimum de garanties et, surtout, sans aucun contrôle pour éviter que les offrandes des fidèles versées pour subventionner des œuvres de charité ne soient utilisées pour financer des opérations spéculatives inconsidérées ». Des opérations dont la réalisation peut être considérée comme « un acte abusif auquel le Substitut a donné son consentement décisif ».

Les fonds attribués à Cecilia Marogna

Il y a ensuite le volet consacré aux versements en faveur de Cecilia Marogna. En avril 2020, les magistrats du Vatican ont reçu, par l'intermédiaire de la nonciature apostolique, un rapport de la police slovène concernant des mouvements suspects sur les comptes de la société Logsic Humanitarne Dejavosti D.O.O. de Cecilia Marogna. L'entreprise de cette femme a reçu entre le 20 décembre 2018 et le 11 juillet 2019 des paiements effectués par la Secrétairerie d'État pour un montant de 575.000 euros. Les enquêtes, par commission rogatoire, ont permis de constater que ces sommes « ont été utilisées, dans leur quasi-totalité, pour effectuer des achats non compatibles, et donc non justifiables, avec l'objet social de la même société » qui résulte constituée la veille du premier transfert et entièrement contrôlée par Mme Marogna . Celle-ci, interviewée dans l’émission Report de RAI (TV publique italienne), a affirmé avoir reçu ces sommes d'argent pour effectuer des activités de renseignement, commanditées par le cardinal Becciu. Aux mouvements enregistrés pour les paiements dans les boutiques de mode et les hôtels de luxe s'ajoutent des retraits d'argent liquide pour 69.000 euros. Le cardinal Becciu, même lorsqu'il n'était plus Substitut, ordonnait à Mgr Perlasca d'effectuer les versements à Cecilia Marogna. L'ancien substitut a soutenu que les paiements étaient destinés au versement d'une rançon pour la libération d'une religieuse enlevée.

Les versements à la coopérative du frère d’Angelo Becciu

Enfin, les magistrats accusent le cardinal Becciu d'avoir financé et fait financer la coopérative de son frère Antonino à hauteur de 600.000 euros provenant des fonds de la Conférence épiscopale italienne et de 225.000 euros provenant des fonds de la Secrétairerie d'État. «Les dons provenant de la Secrétairerie d'État, lit-on dans l'ordonnance, contrairement à la thèse défensive du cardinal Becciu, auraient été largement utilisés à des fins autres que celles, caritatives, auxquelles ils étaient destinés». Une partie importante des disponibilités du compte courant de la coopérative du frère du cardinal aurait été «détournée et utilisée à des fins non caritatives», notamment des prêts à une nièce du cardinal pour l'achat d'une propriété à Rome.

03 juillet 2021, 12:10