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Un monde libéré des armes nucléaires pour le bien de la famille humaine

Le lien entre la paix et le désarmement nucléaire en ces temps de pandémie est au cœur d’un séminaire virtuel organisé ce mercredi après-midi par le Dicastère pour le Service du développement humain intégral. Entretien avec le cardinal Tomasi, membre de ce dicastère et ancien observateur du Saint-Siège auprès des agences onusiennes à Genève.

Giancarlo La Vella et Amedeo Lomonaco – Cité du Vatican

À l’occasion de la publication d’un ouvrage intitulé Un monde libéré des armes nucléaires par les éditions de la Georgetown University aux États-Unis pour commémorer les 75 ans des bombardements de Hiroshima et Nagasaki par les Américains au Japon, le dicastère organise un séminaire virtuel sur le désarmement, à suivre à partir de 16 heures sur la chaine You Tube de Vatican News.  

Construire la paix jour après jour


En cette période marquée par la pandémie, il devient plus urgent que jamais de répondre à l'appel lancé par le Pape François qui, dans son encyclique Fratelli tutti indique un «impératif moral et humanitaire» précis : «La paix et la stabilité internationales ne peuvent être fondées sur un faux sentiment de sécurité, sur la menace de destruction mutuelle ou d'anéantissement total, ou simplement sur le maintien d'un équilibre des forces». «Dans ce contexte», ajoute le Souverain Pontife, «l'objectif ultime de l'élimination totale des armes nucléaires devient à la fois un défi et un impératif moral et humanitaire». Le Pape suggère qu’avec l'argent dépensé pour les armes et toutes dépenses militaires, un fonds mondial soit créé afin de mettre fin à la faim et de favoriser le développement des pays les plus pauvres.

Ces paroles s’inscrivent dans le sillon de celles de saint Paul VI lorsqu’il écrivait dans son encyclique Populorum Progressio que le développement est le nouveau nom de la paix. «Les inégalités économiques, sociales et culturelles trop importantes entre les personnes provoquent des tensions et des discordes, et mettent en danger la paix» car celle-ci «ne se réduit pas à une absence de guerre, fruit de l’équilibre toujours précaire des forces». Pour Paul VI, la paix «se construit jour après jour dans la poursuite d'un ordre voulu par Dieu, qui implique une justice plus parfaite entre les hommes» .

Les armes nucléaires répondent à une logique de peur

Le séminaire se propose de réfléchir à l’aune de ces deux encycliques et du discours prononcé par le Pape le 10 novembre 2017 après un premier Symposium international sur le désarmement promu par le Dicastère pour le Service du développement humain intégral, axé sur le thème : «Perspectives pour un monde sans armes nucléaires et pour le désarmement intégral».

Alors le Pape soulignait combien il était impossible de ne pas «ressentir un vif sentiment d'inquiétude si nous considérons les conséquences humanitaires et environnementales catastrophiques découlant de toute utilisation d'armes nucléaires». Il estimait dès lors que «même en considérant le risque d'une détonation accidentelle de ces armes due à une erreur quelconque», la politique de dissuasion ainsi que la simple possession de ces armes doit être «fermement condamnée, précisément parce que leur existence est liée à une logique de peur qui concerne non seulement les parties en conflit, mais l'humanité tout entière». Pour le Pape François, les relations internationales ne peuvent être dominées par la force militaire, par l'intimidation réciproque, par l'ostentation des arsenaux de guerre. «Les armes de destruction massive, en particulier les armes atomiques ne peuvent constituer la base d'une coexistence pacifique entre les membres de la famille humaine, qui doit au contraire s’inspirer d’une logique de solidarité» déclarait-il à l’issue de ce premier symposium.

Entretien avec le cardinal Silvano Maria Tomasi, collaborateur du Dicastère pour le Service du développement humain intégral. L’ancien Observateur permanent du Saint-Siège aupres des agences des Nations unies à Genève revient sur l’objectif de la rencontre de ce mercredi.

R. - C'est une invitation à renouveler tout effort visant à éliminer la menace et l'utilisation des armes atomiques mais également à renforcer et faire comprendre la position du Pape François qui s'est progressivement clarifiée: il est non seulement éthiquement inacceptable d'utiliser des armes nucléaires, mais aussi de les posséder. Cette étape a suscité une réflexion nouvelle et plus approfondie pour montrer clairement que la paix n'est pas seulement l'absence de guerre, mais qu'elle englobe le développement et la justice des relations entre les peuples et les États. Cette idée fondamentale, qui a été mise en avant par le Pape François, a ensuite été réitérée lors de son voyage historique au Japon et dans sa dernière encyclique Fratelli tutti. Il s’agit d’une évaluation morale: les armes nucléaires, en raison de leurs conséquences, ne sont en aucun cas acceptables et que la paix véritable englobe une vision plus large qui inclut la sécurité pour tous et pas seulement pour quelques-uns.

Pourquoi les armes nucléaires sont-elles plus immorales que les armes conventionnelles qui tuent elles aussi ?

R. – C’est vrai, et l'objectif du Saint-Siège et de l'Église est d’ailleurs d'éliminer toutes les armes, et que soit mis en place un contrôle du trafic des armes, également conventionnelles. Mais les armes de destruction massive, en particulier les armes nucléaires, ont des conséquences qui échappent au contrôle des personnes qui les utilisent. Ils ont un impact sur l'environnement et, surtout, sur les personnes. Même les personnes qui ne participent pas à une action militaire sont touchées et détruites. Cela rend l'utilisation des armes nucléaires moralement inacceptable. Donc le critère qui conduit à cette conclusion repose sur les conséquences (potentielles de la possession et de l’utilisation de telles armes). Et puis, si l'on possède des armes nucléaires, on les possède en fonction de leur utilisation éventuelle. Les relations de paix et de confiance entre les pays du monde ne peuvent être établies sur la base de la peur et de la menace de leur destruction ou de leur destruction mutuelle. Il est nécessaire de faire un pas en avant, un pas plus positif, qui montre que, grâce à la confiance et à un dialogue sérieux, sincère et contrôlé entre les pays et entre les groupes de personnes, on peut vraiment construire un contexte de paix, qui apporte bien-être et sérénité à tous.

Trois ans après le Symposium organisé par le dicastère, quel progrès avez-vous remarqué ?

R. – Les discussions menées par le Saint-Siège ont véritablement permis de renforcer dans l’opinion publique l’importance du dialogue et la connaissance des conséquences négatives de l'utilisation éventuelle de ces armes de destruction massive. Cette nouvelle mentalité s'installe lentement. L'exemple du Saint-Siège, qui a été le premier à signer et à ratifier le traité interdisant les armes nucléaires, a amené d'autres pays à faire de même, au point que ce traité est maintenant entré en vigueur.

Ce symposium organisé par le Dicastère pour le Service du développement humain intégral, et qui a réuni des experts et des représentants de pays pour discuter de l'utilisation des armes nucléaires, a permis d'élargir le consensus. Un consensus qui se développe lentement dans de nombreux États, même s'ils ne possèdent pas d'armes nucléaires. La majorité des pays veulent et perçoivent la sécurité non pas comme étant basée sur la possession d'armes nucléaires, mais sur le fait que si personne ne possède d'armes nucléaires, nous sommes tous en plus grande sécurité.

Il y a eu un dialogue avec d'autres religions, avec d'autres interlocuteurs, en mettant l'accent sur le fait que le nouveau nom de la paix, comme l'a dit Saint Paul VI, est le développement. Et en suivant cette voie, la question de la sécurité nationale est projetée et considérée dans le contexte de la sécurité mondiale. Il s'agit d'une avancée positive qui contribue à prévenir les conflits et à faire en sorte que l'affirmation ou la recherche de la paix repose sur une base beaucoup plus large.

Depuis près d'un an, le monde est frappé par la pandémie de coronavirus. Cultive-t-on encore l'espoir d'un monde sans armes nucléaires ?

R. - L'espérance est une vertu théologale, c'est une caractéristique du chrétien. En travaillant ensemble, en engageant le dialogue, en faisant connaître les risques qui existent dans l'utilisation de ces armes de destruction massive, il est possible de trouver une nouvelle façon de se relier les uns aux autres et de créer un avenir plus serein. Un avenir où les nouvelles menaces qui apparaissent - telles que l'utilisation de l'intelligence artificielle ou d'armes autonomes mortelles ou la manipulation des communications - sont contrôlées. La pandémie actuelle nous montre que nous ne pouvons pas résoudre les problèmes seuls. Nous devons travailler ensemble: les États doivent coopérer pour atteindre le type de développement qui englobe toute la famille humaine. La dernière encyclique du Pape François met précisément l'accent sur ce fait, sur la réalité que nous sommes la même famille que Dieu, la famille humaine. Nous devons prendre en compte les conséquences de l'utilisation de certaines armes qui affectent non seulement les combattants, mais en fait toute la famille humaine. C'est pourquoi il est important que nous continuions à marcher et à créer une culture (de paix) non seulement pour certains experts ou chefs d'État et de gouvernement. Chaque citoyen doit collaborer à la création d'un monde plus pacifique où un renversement de tendance nous amène à utiliser les ressources disponibles non pas pour créer de nouvelles technologies de mort, mais pour créer des structures d'éducation, de santé et de bien-être pour l'ensemble de la population.

Pour atteindre l’objectif recherché à savoir éliminer les armes nucléaires, cela suppose des prises de contact entre les différents pays, des négociations et des accords. Comment le Saint-Siège travaille-t-il concrètement pour atteindre cet objectif ?

R. - La voie qui est poursuivie, jour après jour avec beaucoup de patience et de persévérance, vise essentiellement à renforcer la conviction que concernant le régime juridique du contrôle des armes nucléaires et des armes de destruction massive, nous devons soutenir les accords qui existent déjà ou que nous devons renouveler. Il ne faut pas oublier que, avec difficulté, au cours des 20 et 30 dernières années, certains accords ont été conclus. Nous devons soutenir ce cadre juridique qui facilite le dialogue pour le désarmement. Et nous devons soutenir des mesures concrètes pour réduire l'arsenal atomique. La diplomatie pontificale est continuellement à l'œuvre. Dans le cadre des Nations unies, j'ai également eu l'occasion, pendant de nombreuses années, de rendre ce service, de faire connaître les raisons de la position du Saint-Siège. Ce n'est pas seulement une affirmation selon laquelle l'utilisation et la possession de ces armes sont moralement inacceptables, c'est aussi parce que le bien commun, le bien de la famille humaine l'exige vraiment. Dans ce lent processus de création d'une nouvelle mentalité, de petits pas en avant ont été faits. Et c'est par ces petits pas que l'on espère et que l'on prie. On espère qu'il sera possible d'obtenir un consensus suffisamment large pour pouvoir interdire véritablement toutes ces armes de mort.

16 décembre 2020, 13:18