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Mgr Luigi Padovese (au centre) lors du Jeudi Saint 2007. Mgr Luigi Padovese (au centre) lors du Jeudi Saint 2007. 

Présence chrétienne en Turquie: valoriser l'héritage de Mgr Padovese

Dix ans après l'assassinat du vicaire apostolique en Anatolie, son successeur actuel, Monseigneur Paolo Bizzeti, décrit son engagement à maintenir vivante la présence chrétienne dans le pays. La Turquie a accueilli de nombreux réfugiés ces dernières années en raison de la guerre en Syrie, ce qui n’est pas sans conséquence pour la vie de l’Église.

Entretien réalisé par Antonella Palermo - Cité du Vatican

Dix ans se sont écoulés depuis la mort tragique à Iskenderun de Monseigneur Luigi Padovese, un capucin tué des mains de son chauffeur; en tant que vicaire apostolique, il s'était engagé à ce que l’Église locale, une petite minorité, s’engage dans le dialogue interreligieux et œuvre pour une coexistence pacifique entre les communautés de Turquie. «C'est un héritage riche et complexe que celui de Mgr Padovese. D’abord parce que c’est un homme qui a témoigné avec les yeux ouverts, en sachant les risques qu’il prenait: alors, il y avait un climat très difficile en Turquie, mais il a préféré rester fidèle au mandat du Christ pour témoigner à tous de l’Évangile», explique le jésuite Paolo Bizzeti, actuel vicaire apostolique d'Anatolie.,

«L'Église d'Anatolie est une Église vivante» écrivait Padovese il y a 15 ans. Quel chemin cette communauté a emprunté ces dernières années ?

Un voyage très intéressant, avec deux nouveautés par rapport à l'époque de Mgr Padovese. La première est l'arrivée de nombreux chrétiens d'Irak, de Syrie, d'Iran, d'Afghanistan. Aujourd'hui, nous avons des églises chrétiennes qui connaissent une augmentation vertigineuse du nombre de fidèles, ces derniers s’étant réfugié en Turquie après avoir fui leur pays d’origine pour échapper à la guerre. Naturellement, cela pose aussi beaucoup de problèmes parce que nous n'avons pas d'agents pastoraux de langue arabe, nous n'avons pas de structures, mais c'est une bonne nouvelle parce que le nombre de chrétiens a plus que doublé.

La deuxième nouveauté est que ces dernières années, nous avons surtout des jeunes qui, grâce notamment à Internet, viennent dans nos églises pour demander des informations sur le christianisme. Il y a un intérêt pour le christianisme sans que nous fassions de prosélytisme. Et certaines de ces personnes entament également un parcours de catéchuménat. Dans toutes nos paroisses, nous avons des catéchumènes qui viennent parfois de l'agnosticisme, de l'athéisme, certains viennent aussi de la pratique islamique. Ils s’engagent volontairement sur un chemin qui mènera probablement à devenir des disciples de Jésus par le Baptême. Nous avons donc une Église de néophytes, mais nous devons constater que l'investissement dans les agents pastoraux, même au sein notre Église catholique, a diminué. Ainsi, par rapport aux années de Mgr Padovese, nous avons environ moitié moins de prêtres ; le nombre de religieuses a également diminué. Donc, face à l'augmentation des besoins pastoraux et de l'intérêt pour notre Église, nous devons enregistrer une diminution du nombre d'agents pastoraux sur le terrain.

Aujourd'hui sort en Italie un livre intitulé «Témoin du Bon Pasteur», avec des textes inédits de Mgr Padovese : avez-vous fait des découvertes intéressantes sur cette figure et comment inspirent-elles votre ministère épiscopal?

Le ministère épiscopal de Mgr Padovese était centré sur la Parole de Dieu et les grandes figures des Pères de l'Église, dont il était un fin connaisseur. Ses homélies et ses lettres pastorales font toujours référence à ces sources. Elles sont décisives pour la vie du christianisme. Naturellement, j’ai conservé cette approche, à la fois parce que je suis bibliste de formation et parce que la Turquie est une terre tellement riche de témoignages de l'Église du premier millénaire. Il existe un énorme patrimoine à disposition pour la vie chrétienne, non seulement pour la Turquie mais pour toute l'Église. Ce n'est pas un hasard si Mgr Padovese a eu cette belle intuition, de dire que «la Turquie est la Terre Sainte de l'Église».

Le Conseil pontifical pour la Promotion de l'unité des chrétiens fête ces jours-ci ses soixante ans. Comment lire cet anniversaire à la lumière de cette «symphonie de voix» dont votre prédécesseur parlait à propos de la terre de Paul et de l'esprit œcuménique qu'on y respire ?

Oui, c'est une autre des agréables découvertes dont j’ai fait l’expérience au contact de la vie ordinaire des Églises. Je connais bien la Turquie depuis des décennies, mais j'ai vu, en y vivant, qu'il y a un respect mutuel, une confiance mutuelle entre les Églises chrétiennes. Lorsqu'il y a des célébrations importantes, des ordinations sacerdotales ou épiscopales et des anniversaires importants, il y a toujours une représentation significative des autres Églises chrétiennes. Il y a ici un œcuménisme de facto que ce soit aux sommets, mais aussi au niveau de la base, ce qui est encore plus intéressant. Nous avons des familles où il y a des appartenances à différentes Églises : orthodoxes, syriaques, catholiques... et ce sont précisément ces familles qui témoignent que l'on peut être unis dans la diversité, ce qui est le grand défi de l'œcuménisme. Peut-être a-t-on pensé autrefois à une homogénéisation pour que tout le monde dise et fasse les mêmes choses... aujourd'hui, on se rend compte au contraire qu'il est beaucoup plus fructueux de poursuivre cette ligne d'unité tout en préservant les traditions liturgiques et théologiques des différentes Églises.

La Turquie a été également rattrapée par l’urgence sanitaire. Après des semaines critiques, une vie quasi normale semble reprendre. Quelle est la situation dans le pays et en particulier en Anatolie ?

Il est certain que cette pandémie est une grande tragédie, aussi pour toutes les conséquences qu'elle entraîne : pour ses effets collatéraux sur la santé psychologique des enfants par exemple ou pour les dommages causés à l'économie. Je dois dire qu'en Turquie, le nombre de personnes infectées est élevé, mais le nombre de décès a été très limité. Cela est également dû au fait que le gouvernement a pris des mesures opportunes très radicales. Moi, par exemple, qui ai plus de 65 ans, je n'ai pas pu quitter la maison depuis 80 jours. Des mesures drastiques auxquelles la population a répondu par un sens civique de l'obéissance et qui font certainement partie des facteurs qui ont fortement limité le nombre de décès. Voyons maintenant ce qui va se passer. En ce qui concerne l'Anatolie, c'est la région la mieux placée de la Turquie, à la fois en termes d'altitude et de grands espaces, on peut donc dire qu'elle se porte plutôt bien.

03 juin 2020, 17:14