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Le père Raniero Cantalamessa durant sa prédication enregistrée. Le père Raniero Cantalamessa durant sa prédication enregistrée.  

Troisième prédication de Carême du père Cantalamessa

Le prédicateur de la Maison Pontificale a poursuivi ce vendredi sa méditation sur la Vierge Marie, enregistrée depuis la chapelle Redemptoris Mater du Vatican.

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Comme les semaines précédantes, le prédicateur de la Maison Pontificale a délivré sa méditation ce vendredi, la troisième dans le cadre des exercices spirituels de Carême de la Curie Romaine. Une cactéchèse enregistrée depuis la chapelle Redemptoris Mater du Vatican, en raison des mesures de confinement. Ce vendredi, le religieux capucin est revenu sur ce thème: «Près de la Croix de Jésus se tenait Marie sa mère».

Voici le texte de sa méditation:

La parole de Dieu qui va nous accompagner dans ce chapitre est celle de l’évangile de Jean : 

Près de la croix de Jésus se tenaient debout sa mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala. Voyant ainsi sa mère et près d’elle le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa mère : “Femme, voici ton fils”. Il dit ensuite au disciple: “Voici ta mère”. Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui (Jn 19, 25-27).

De ce texte si dense, ne retenons pour le moment que la première partie, la partie narrative. Nous laissons pour la prochaine foi le commentaire des paroles adressées par Jésus à son disciple et à sa mère.

Si sur le Calvaire, près de la croix de Jésus, se tenait Marie sa Mère, cela implique qu’en ces jours-là elle était à Jérusalem et donc qu’elle a tout vu, qu’elle a assisté à toute la passion. Elle a entendu le cri : « Pas lui, mais Barabbas ! » ; elle a vu la chair de sa chair flagellée, sanglante, couronnée d’épines, à moitié nue devant la foule, elle l’a vue tressaillir, secouée par les frissons de la mort, sur la croix. Elle a entendu le bruit des coups de marteau et les insultes : « Si tu es le Fils de Dieu... » Elle a vu les soldats se parta­ger ses vêtements et la tunique qu’elle avait peut-être elle- même tissée.

La piété chrétienne n’a donc pas tort quand elle applique à Marie sous la croix les paroles prononcées par la Fille de Sion dans sa désolation : « Vous tous qui passez sur le chemin, regardez et voyez s’il est une douleur comme ma douleur, celle qui me fait si mal » (Lm I, 12). Si saint Paul pouvait dire : « Je porte en mon corps les marques de Jésus » (Ga 6, 17), que peut dire Marie? Elle est la première stigmatisée du christianisme ; elle a porté les stigmates invisibles, imprimées sur son cœur, comme cela s’est produit plus tard, nous le savons, pour des saints et des saintes.

« Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala » : un groupe de femmes, quatre en tout. Marie n’était pas seule ; elle était une de ces femmes. Oui, mais Marie était là comme « sa mère » : ce qui change tout et la place dans une situation toute différente. Je me rappelle des funérailles d’un jeune homme de 18 ans. Plusieurs femmes suivaient le cortège funèbre. Tou­tes vêtues de noir. Toutes pleuraient. Elles semblaient tou­tes pareilles. Parmi elles cependant une restait différente, une à laquelle tous pensaient, que tous sans se retourner regar­daient furtivement : la mère. Elle était veuve et n’avait que ce fils. Elle regardait le cercueil, on voyait ses lèvres répéter sans cesse le nom de son fils. Quand, au moment du Sanctus, les fidèles se mirent à proclamer : « Saint, Saint, Saint, le Seigneur Dieu de l’univers », elle aussi, sans même peut- être s’en rendre compte, se mit à murmurer : Saint, Saint, Saint... A ce moment j’ai pensé à Marie au pied de la croix.

A’ Marie il fut demandé un geste tellement plus diffi­cile : pardonner. Quand elle entendit son Fils prier : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 24), elle comprit ce que le Père céleste attendait d’elle : qu’elle reprenne en son cœur ces mêmes paroles : « Père, pardonne- leur: ils ne savent pas ce qu’ils font. » Elle les dit. Elle pardonna.

Si Marie put être tentée, comme Jésus l’a été au désert, ce fut surtout sous la croix : une tentation des plus insidieu­ses et des plus douloureuses, car Jésus même en était la cause. Elle croyait aux promesses, elle croyait que Jésus était le Mes­sie, le Fils de Dieu. Elle savait que si Jésus avait prié, le Père lui aurait envoyé « plus de douze légions d’anges » (cf. Mt 26, 53). Or Jésus ne fait rien. En se libérant lui-même de la croix, il la libérerait elle de sa terrible douleur. Il ne le fait pas.

Cependant Marie ne crie pas : « Descends de la croix ; sauve-toi toi-même et moi avec toi ! », ni : « Tu en as sauvé beaucoup d’autres, pourquoi maintenant ne peux-tu te sau­ver aussi toi-même, mon fils? » Même s’il est facile de comprendre combien une telle pensée, un tel désir devaient se présenter spontanément au cœur d’une mère. Marie se tait.

Humainement parlant, il y aurait eu pour Marie tant de raisons de crier à Dieu : « Tu m’as trompée ! », ou comme un jour le prophète Jérémie : « Tu m’as séduite et je me suis laissé séduire ! » (cf. Jr 20, 7), et de s’enfuir du Calvaire. Au contraire elle ne s’enfuit pas, mais demeura « debout », en silence. Agissant ainsi elle est devenue, de manière toute spéciale, martyre de la foi, témoin suprême de la confiance en Dieu, à la suite de son Fils.

Cette vision de Marie qui s’unit au sacrifice de son Fils a trouvé une expression sobre et solennelle dans un texte de Vatican II :

Ainsi la bienheureuse Vierge avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la croix où, non sans un dessein divin, elle était debout, souffrant cruellement avec son Fils unique, associée d’un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour[1].

Marie ne se tenait donc pas « près de la croix de Jésus », proche de lui, seulement au sens physique et géographique, mais aussi au sens spirituel. Elle était unie à la croix de Jésus ; elle partageait la même souffrance ; elle souffrait avec lui. Elle souffrait dans son cœur ce que son Fils souffrait dans sa chair. Et qui pourrait penser autrement pour peu que l’on sache ce que signifie être mère ?

Jésus était homme; en tant qu’homme, il n’est, en ce moment, aux yeux de tous, qu’un fils exécuté en présence de sa mère. Jésus ne dit plus comme à Cana: « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue » (Jn 2, 4). Maintenant que son « heure » est venue, il y a, entre lui et sa mère, une grande réalité commune : la même souffrance. En ces moments extrêmes, où le Père lui-même s’est mystérieuse­ment soustrait à son regard d’homme, il n’est resté à Jésus que le regard de sa mère, où il puisse chercher refuge et réconfort. Dédaignera-t-il cette présence et ce réconfort maternel, celui qui à Gethsémani demanda à ses trois disci­ples : « Demeurez ici et veillez avec moi » (Mt 26, 38) ?

Se tenir près de la croix de Jésus

Suivant toujours notre principe-guide, qui considère Marie comme figure et miroir de l’Église, ses prémices et son modèle, nous devons poser la question : Qu’a voulu dire l’Esprit Saint à l’Église, en disposant que soient notée, dans l’Écriture, cette présence de Marie aux pieds de la croix ?

C’est la Parole de Dieu elle-même qui, implicitement, nous montre la manière de passer de Marie à l’Église et nous dit ce que chaque croyant doit accomplir pour l’imiter. « Près de la croix de Jésus se tenait Marie sa mère et près d’elle le disciple qu’il aimait. » Ce récit contient déjà la parénèse, c’est-à-dire l’exhortation. Ce qui arriva ce jour-là, mar­que ce qui doit arriver chaque jour : se tenir à côté de Marie près de la croix de Jésus, comme s’y tenait le disciple que Jésus aimait.

Cette phrase suggère une double leçon: premièrement, qu’il faut se tenir « près de la croix » et, deuxièmement, qu’il faut se tenir près de la croix « de Jésus ». Ces sont deux choses différentes quoique inséparables.

Se tenir près de la croix « de Jésus ». Ces mots nous disent que la première chose à faire, la plus importante de toutes, n’est pas de se tenir près de la croix en général, mais de se tenir près de la croix « de Jésus ». Qu’il ne suffit pas de se tenir près de la croix, dans la souffrance, ni même de s’y tenir en silence. Non ! Cela seul peut sembler héroïque, et pour­tant ce n’est pas le plus important. Ce peut même n’être rien. Ce qui est décisif c’est de se tenir près de la croix « de Jésus ». Ce qui compte n’est pas notre croix mais celle du Christ. Ce n’est pas le fait de souffrir, mais celui de croire et par là de faire sienne la souffrance du Christ. Ce qui est premier c’est la foi. Ce qu’il y eut de plus grand en Marie sous la croix, ce fut sa foi, plus encore que sa souffrance. Paul dit que la parole de la croix est « puissance de Dieu et sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés » (cf. 1 Co 1, 18.24) et il dit que l’Évangile est puissance de Dieu « pour tous ceux qui croient » (cf. Rm 1, 16). Pour tous ceux qui croient et non pour tous ceux qui souf­frent, même si, nous le verrons, les deux réalités vont d’ordi­naire d’un même pas.

Ici nous découvrons la source de toute la force et de toute la fécondité de l’Église. La force de l’Église vient de ce qu’elle prêche la croix de Jésus, un thème qui aux yeux du monde est le symbole même de la folie et de la faiblesse. Par là elle renonce à toute possibilité ou volonté d’affronter le monde incrédule et insouciant avec ses propres moyens qui sont la sagesse des paroles, la force des raisonnements, l’ironie, le ridicule, le sarcasme et tout « ce qui est fort dans le monde » (cf. 1 Co 1, 27). Il faut renoncer à une supériorité humaine, pour que puisse se manifester et agir la force divine conte­nue dans la croix du Christ. L’insistance sur ce premier point est absolument nécessaire. La majorité des croyants n’a jamais été aidée à entrer dans ce mystère qui est au cœur du Nouveau Testament, au centre du kérygme et qui change notre vie.

« Se tenir près de la croix. » Quel signe, quelle preuve aurons-nous que l’on croit réellement en la croix du Christ, quel signe, quelle preuve que « la parole de la croix » n’est pas simplement un mot, un principe abstrait, une belle théo­logie, une idéologie, mais qu’elle est vraiment la croix ? Le signe et la preuve, c’est de prendre sa croix et de suivre Jésus (cf. Mc 8, 34). Le signe, c’est de participer à ses souffran­ces (Ph 3, 10; Rm 8, 17), d’être crucifié avec lui (Gal 2, 20), de compléter, par nos propres souffrances, ce qui manque à la passion du Christ (Col 1, 24). La vie du chrétien doit devenir un sacrifice vivant, comme celle du Christ (cf. Rm 12, 1). Il ne peut s’agir uniquement d’une souffrance acceptée et subie, mais d’une souffrance active vécue en union avec le Christ : « Je traite durement mon corps et le tiens assujetti » (1 Co 9, 27). « Toute la vie du Christ fut croix et martyre, et tu ne cherche pour toi que joie et repos ? », dit l’auteur de l’Imitation du Christ (II,12).

Dans l’Église nous trouvons en effet deux manières de se situer face à la croix et à la passion du Christ : l’une, plus caractéristique de la théologie protestante, basée sur la foi et l’appropriation, qui prend appui sur la croix du Christ, qui ne veut pas d’autre gloire que la croix du Christ. L’autre développée, au moins dans le passé, surtout dans la spiritualité catholique et qui insiste sur souffrir avec le Christ, par­tager sa passion et, comme ce fut le cas de certains saints, revivre en soi la passion du Christ y comprises les stigmates. L’œcuménisme nous pousse à retrouver la synthèse de ce qui peu à peu a fini par être opposé dans l’Église

Il ne s’agit évidemment pas de mettre sur le même plan l’œuvre du Christ et la nôtre, mais d’accueillir la parole de l’Écriture qui enseigne que l’une — soit la foi, soit les œuvres —, sans l’autre, est morte (cf. Jacques 2, 14 ss). Le problème, pourrions-nous dire, intéresse précisément la foi. C’est la foi même en la croix du Christ qui doit pas­ser par la souffrance pour être authentique. La première let­tre de Pierre rappelle que la souffrance est le « creuset » de la foi, que la foi a besoin de la souffrance pour être puri­fiée, comme l’or dans le feu (cf. 1 P 1, 6-7).

En d’autres ter­mes, notre croix n’est pas en elle-même salut, elle n’est ni puissance ni sagesse ; par elle-même elle n’est que pure œuvre humaine, elle est même châtiment. Elle devient puissance et sagesse de Dieu dans la mesure où — accompagnée par la foi et par disposition de Dieu lui-même — elle nous unit à la croix du Christ. « Souffrir - écrivait St. Jean-Paul II après son long séjour à l'hôpital suivi à l’attentat - signifie devenir particulièrement ouvert à l’action des forces salvifiques de Dieu, offertes à l’humanité dans le Christ. »[2] Souffrir unit à la croix du Christ de manière non seulement intellectuelle, mais existen­tielle et concrète. C’est une sorte de canal, de chemin d’accès, à la croix du Christ, non pas parallèlement à la foi, mais ne faisant qu’un avec elle.

 « Elle espéra contre toute espérance »

Mais c’est le moment d’élargir notre horizon.  Pour St. Jean qui nous relate l’épisode, la croix n’est pas seulement le moment de la mort de Jésus, mais aussi de sa « glorification » et de son triomphe. La résurrection y est déjà présente et opérante dans le signe de l’Esprit qui se répand (cf Jn 7, 37 ; 19, 33).

Sur le Calvaire pourtant Marie n’a pas partagé seulement la mort du son Fils, mais aussi les prémices de la résurrection. Une image de Marie au pied de la croix, comme celle inspirée du Stabat Mater, où Marie n’est que « triste, affligée », où elle n’est en somme que la Mère des douleurs, serait bien incomplète car elle ne rendrait pas raison du fait que c’est Jean qui la présente là, et que pour lui, la croix comporte aussi une valeur de gloire et de victoire. Sur le Calvaire, Marie n’est pas seulement la « Mère des dou­leurs », mais aussi la Mère de l’espérance, Mater spei, comme l’invoque une hymne de l’Église.

D’Abraham, saint Paul affirme qu’« espérant contre toute espérance, il crut » (Rm 4, 18). La même déclaration, et avec plus de raison encore, s’appli­que à Marie sous la croix : espérant contre toute espérance, elle crut. Qu’est-ce donc espérer contre toute espérance sinon que   dans une situa­tion humaine totalement démunie d’espérance on n’en reste pas moins à espérer. D’une manière inexplicable pour nous et que peut-être elle-même n’était pas en mesure d’expliquer à soi-même, Marie, ainsi qu’Abraham, a cru que Dieu était capable de ressusciter son Fils « aussi des morts » (cf Hebr  11,19).

Un texte de Vatican II mentionne cette espérance de Marie sous la croix comme un élément déterminant de sa vocation mater­nelle : sous la croix « elle apporta à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité ».[3]

Venons-en à l’Église, c’est-à-dire à nous-mêmes. Des trois événements que l’Église commémore dans le triduum pascal — crucifixion, ensevelissement et résurrection du Seigneur —, « dans cette vie présente – écrit St. Augustin - nous réalisons ce que signifie la crucifixion, tandis que nous tenons par la foi et l’espérance ce que signifient l’ensevelissement et la résurrection »[4]. L’Église, comme Marie, vit la résur­rection « en espérance » : comme pour elle, si la croix est objet d’expérience, la résurrection est objet d’espérance.

Comme elle fut près de son Fils crucifié, l’Église est appe­lée à se tenir proche des crucifiés d’aujourd’hui : les pauvres, ceux qui souffrent, les humiliés et les opprimés. Et comment l’Église accomplira-t-elle cette mission? En espérance, comme Marie. Il ne suffit pas de compatir à leurs peines ni même de chercher à les alléger. C’est trop peu. Quiconque peut le faire, même celui qui ignore la résurrection. L’Église doit apporter l’espérance en proclamant que la souffrance n’est pas absurde, qu’elle a un sens, parce qu’il y aura une résurrection des morts. Elle doit « donner raison de l’espé­rance qui l’habite » (cf. 1 P 3, 15).

Les hommes ont besoin d’espérance pour vivre, comme d’oxygène pour respirer. L’Eglise aussi  a besoin d’esperance pour poursuivre son chemin dans l’histoire et ne pas succomber devant tant des épreuves.  Pendant longtemps et jusqu’à nos jours, l’espérance est restée la sœur cadette, la parente pauvre des vertus théolo­gales. Le poète Charles Péguy a une belle image à cet égard. Il dit que les trois vertus théologales - foi, espérance et charité - sont comme trois sœurs: deux adultes et une encore enfant. Ils marchent ensemble dans la rue en se tenant la main, les deux grands sur les côtés et la petite fille au centre. La petite fille s’appelle bien sûr Espérance. Tous ceux qui les voient disent: "Ce sont certainement les deux adultes qui traînent la fille au centre!" Ils se trompent ! C'est la petite fille Esperance qui traîne les deux sœurs, car si elle s'arrête tout s'arrête [5].

Nous devons, comme nous suggère le même poète, devenir « com­plices de la petite espérance ». As-tu ardemment espéré quelque chose, une intervention de Dieu, et rien n’est arrivé ? As-tu recommencé à espérer de nouveau une nouvelle fois et encore rien? Tout a-t-il continué comme avant, malgré tant de supplications, tant de larmes, peut-être aussi tant de signes que tu allais être exaucé? Continue à espérer, espère encore une fois de plus, espère toujours, jusqu’au bout. Deviens complice de l’espérance !

Devenir complice de l’espé­rance c’est permettre à Dieu de te décevoir, de te tromper ici-bas autant qu’il le veut. Mieux que cela : c’est au fond être content, dans un ultime repli de ton cœur, que Dieu ne t’ait écouté ni la première ni la seconde fois et qu’il continue à ne pas t’écouter, car ainsi il t’a permis de lui donner une preuve de plus, de faire un acte d’espérance de plus, chaque fois plus difficile. Il t’a accordé une grâce bien plus grande que ce que tu lui demandais : la grâce d’espérer en lui. Il a l’éternité pour se faire pardonner le retard par ses créatures !

Mais prenons garde : l’espérance n’est pas simplement une belle et poétique disposition intérieure, difficile si l’on veut mais qui, en fait, laisse inactif, sans engagement concret et donc pour finir demeure stérile. Au contraire, espérer signifie découvrir qu’il reste à faire quelque chose de plus, un devoir à accomplir et que l’on n’est donc pas abandonné en proie au vide ou à une inactivité paralysante.

Quand bien même nous aurions accompli tout notre pos­sible pour changer une situation difficile, il resterait toujours à nous acquitter d’une grande tâche qui nous tiendrait suffisamment engagés et nous garderait du désespoir : suppor­ter avec patience jusqu’au bout. Tel fut le grand « devoir » que Marie sut remplir en tenant ferme l’espérance sous la croix. Sur ce point elle reste toute disposée à nous aider.

La Bible présente de vrais élans ou sursauts d’espérance. Un exemple en est donné dans la troisième Lamentation qui est le chant de l’âme dans l’épreuve la plus désolante. On peut l’appliquer presque au pied de la lettre à Marie sous la croix :

« Je suis l’homme qui a connu la misère et la peine. Dieu m’a fait marcher dans la ténèbre et non dans la lumière. Il m’a emmuré pour que je ne puisse sortir. J’ai beau crier et appeler au secours, il étouffe ma prière. J’ai dit : Finie mon existence, finie mon espérance qui me venait du Seigneur... »

Puis un sursaut d’espérance vient tout renver­ser. L’orant s’exclame pour lui-même : « Les miséricordes du Seigneur, mais elles ne sont pas épuisées ! Aussi, je veux espé­rer en lui ! Le Seigneur ne rejette pas pour toujours ; s’il afflige, il est plein de tendresse. Il reste peut-être encore de l’espoir » (cf. Lam 3, 1-29). Du moment que le prophète décide de reprendre à espérer le ton change : la lamentation devient attente confiance de l’intervention de Dieu.

Tournons notre regard vers celle qui a su se tenir près de la croix espérant contre toute espérance. Invoquons Marie comme Mère de l’Esperance avec les paroles d’un ancien hymne de l’Eglise :

Salve Mater misericordiae,
Mater Dei, et mater veniae,
Mater Spei, et mater gratiae,
Mater plena sanctae laetitiae,
O MARIA!

Salut, ô Mère de miséricorde,

Mère de Dieu et Mère du pardon

Mère d'espérance et mère de grâce,

Mère pleine de sainte allégresse,

O MARIE!

 

[1] Lumen gentium, 58.

[2] Jean Paul II, Salvifici doloris 23 (AAS 76, 1984, p. 231).

[3] Lumen gentium, 61.

[4] Saint Augustin, Lettres, 55, 2, 3 ; 14, 24.

[5] Ch. Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu, dans Œuvres poétiques complètes,, p. 655.

 

27 mars 2020, 10:40