Recherche

Vatican News
Le Pape Jean-Paul II se recueillant au Mémorial de la Paix à Hiroshima, en février 1981. Le Pape Jean-Paul II se recueillant au Mémorial de la Paix à Hiroshima, en février 1981. 

Un bouleversement moral contre les armes nucléaires

Retour sur le développement du magistère des Papes au sujet de la réalité tragique de la guerre, à la lumière de la dévastation de l'attaque nucléaire d’Hiroshima et Nagasaki

Alessandro Gisotti – Cité du Vatican

Il y a un avant et un après Hiroshima et Nagasaki dans l'histoire de l'humanité. Il y a aussi un avant et un après le bombardement atomique dévastateur sur ces villes japonaises dans la manière dont l'Église regarde l'expérience tragique de la guerre à travers le magistère des Papes. La dévastation annihilante causée par les armes nucléaires oblige aussi l'Église à reconsidérer le thème de la guerre avec une nouvelle mentalité. Jamais dans l'histoire, en effet, les hommes n'avaient eu à leur disposition une arme capable d'effacer potentiellement toutes les traces humaines de la surface de la terre.

Pie XII face au drame d'une humanité fracturée

Cette situation sans précédent pèse si lourdement sur le cœur de Pie XII qui, dans son message radio du 24 août 1939, avertissait de manière prophétique: «Rien n'est perdu avec la paix. Tout est perdu avec la guerre».

En août 1945, six ans plus tard, à la fin d'un conflit qui a bouleversé la planète, ces paroles du Pape prennent un nouveau sens tragique. Comme le montrent les bombardements nucléaires américains d'Hiroshima et de Nagasaki, «tout peut vraiment être perdu avec la guerre».

Trois années passèrent et, alors que le monde se divisait déjà à nouveau en deux blocs l'un armé contre l'autre, Pie XII confiait qu'une pensée «pèse constamment sur notre âme, comme sur celle de ceux qui ont un véritable sens de l'humanité». Le 8 février 1948, il reçoit les membres de l'Académie pontificale des sciences. À eux et aux scientifiques du monde entier, il pose une question qui ne nous a jamais abandonnée après ce matin du 6 août 1945: «Quels malheurs l'humanité devrait-elle attendre d'un conflit futur, s'il s'avérait impossible d'arrêter ou d'empêcher l'utilisation des inventions scientifiques toujours nouvelles et plus surprenantes?»

Jean XXIII, prophète de la paix

L'ombre des malheurs évoqués par Pie XII semble apparaître en octobre 1962 quand, pendant la crise des missiles cubains, Moscou et Washington sont à un pas de l'utilisation de la bombe atomique. Il faudra treize longs jours, laissant l'humanité essoufflée, pour trouver une solution négociée.

Le président américain Kennedy et son homologue russe Khrouchtchev s'arrêtent un pas avant l'abîme. S'ils le font, c'est aussi grâce au Pape Jean XXIII qui utilise tous les moyens à sa disposition, de la prière à la diplomatie, pour ouvrir de nouveaux espaces de dialogue. Le futur saint utilise Radio Vatican pour faire en sorte que sa parole de paix atteigne les endroits les plus lointains possibles, de la Maison Blanche au Kremlin. Dans un message radio du 25 octobre, il exhortait les dirigeants des nations à éviter «les horreurs de la guerre» pour le monde. Un conflit dont, précisément à cause des armes nucléaires, «personne ne peut prédire les terribles conséquences».

L'impression laissée par cette crise aura un fort impact sur Jean XXIII, qui a mûri la conviction de la nécessité d'approfondir et de développer la doctrine catholique sur le thème de la guerre et de la paix. En avril 1963, il publie Pacem in Terris, une encyclique qui ne s'adresse pas seulement aux croyants, mais à «tous les hommes de bonne volonté».

La force du document réside précisément dans la capacité d'argument que même un non-croyant peut reconnaître et accepter. À l'ère atomique, observe Jean XXIII, il est aliénant, «étranger à la raison», de penser que la guerre peut être utilisée «comme un instrument de justice». Et c'est précisément pour cette raison que l'arrêt de la course aux armements et le «désarmement intégral» sont plutôt un objectif «exigé par la raison juste».

Paul VI, un Pape lucide sur les dangers de la puissance technique

Paul VI reprend le témoignage de son prédécesseur. Il a dirigé et conclu le Concile Vatican II et s'est engagé à ce que l'humanité ne souffre plus à nouveau de la destruction d'Hiroshima et de Nagasaki.

C'est précisément dans l'un des documents fondamentaux du Conseil, Gaudium et Spes, qu'il est noté que les actions militaires menées avec des armes nucléaires dépassent "les limites de la défense légitime". Au contraire, une fois de plus, en recourant à la raison, on constate que si les arsenaux atomiques en possession des grandes puissances étaient pleinement utilisés, «il y aurait la destruction presque totale des parties opposées». D'où l'avertissement du Pape et des Pères conciliaires de définir «crime contre Dieu et contre l'humanité elle-même» toute guerre qui «vise indistinctement à détruire des villes entières ou de vastes régions et leurs habitants».

L'appel que le Pape Paul VI lancera à l'Assemblée générale des Nations Unies dans son discours historique du 4 octobre 1965 est vibrant. «Si vous voulez être frères, affirme le Saint Père, lâchez vos armes (...) Les armes, surtout les armes terribles, que la science moderne vous a données, avant même de produire des victimes et des ruines, engendrent des cauchemars, de la méfiance et des intentions tristes.»

Et, comme il l'avait déjà fait à l'occasion de sa visite apostolique en Inde l'année précédente, il avait demandé aux dirigeants du monde de «donner au bénéfice des pays en développement au moins une partie des économies qui peuvent être réalisées en réduisant les armements».

Comme Jean XXIII, Paul VI met également la diplomatie du Vatican au service de la paix et du désarmement nucléaire. Le rôle d'Agostino Casaroli, qui s'est rendu à Moscou en 1971 pour déposer le document d'adhésion du Saint-Siège au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, est particulièrement important dans ce domaine.

Le futur cardinal-Secrétaire d'État prendra également la parole à l'Assemblée spéciale de l'ONU sur le désarmement en 1978, en lisant le message envoyé par Paul VI. La question de la guerre et de la paix, répète Paul VI, «se pose aujourd'hui en des termes nouveaux», car pour la première fois les hommes ont à leur disposition «un potentiel amplement capable d'anéantir toute vie sur la planète». C'est pourquoi le désarmement devient un impératif moral.

Jean-Paul II et sa lutte contre la course aux armements

Comme ses prédécesseurs, Jean-Paul II s'adresse aux scientifiques avec une prédilection particulière, leur rappelant la primauté de l'esprit sur la matière, la valeur du progrès technologique qui est vraiment tel s'il est en faveur de l'homme et non contre lui.

Ainsi, dans son discours prononcé au siège de l'UNESCO à Paris le 2 juin 1980, Karol Wojtyla lance un appel passionné invitant les scientifiques à se montrer plus puissants que les puissants de la Terre. «Les hommes de science, engagez toute votre autorité morale pour sauver l'humanité de la destruction nucléaire». L'année suivante, ce Pape «venu de loin» se rendit en Extrême-Orient et le 25 février 1981 visita le Mémorial de la Paix à Hiroshima. Ici, dans un lieu qui, comme Auschwitz, est un avertissement éternel à l'humanité, il prononce un discours mémorable dans lequel il souligne que si se souvenir du passé est «s'engager pour l'avenir», «se souvenir d'Hiroshima est détester la guerre nucléaire».

Toujours à Hiroshima, après sa visite au Mémorial et sa rencontre avec les Hibakusha, les survivants de l'attaque atomique, le Pape polonais s'est à nouveau tourné vers les scientifiques et a souligné la question morale posée par l'existence même des armes capables de détruire l'humanité. Il évoque une «crise morale» après les bombardements atomiques, et dénonce avec force la course aux armements en se demandant s'il est «moral que la famille humaine continue dans cette direction».

Un défi qui, selon lui, «consiste à harmoniser les valeurs de la science et les valeurs de la conscience». «Notre avenir sur cette planète, exposée au risque de l'anéantissement nucléaire, prévient Jean-Paul II, dépend d'un seul facteur : l'humanité doit mettre en œuvre un bouleversement moral». Durant son long pontificat, le Pape Jean-Paul II reviendra à plusieurs reprises sur l'horreur et le non-sens d'une guerre menée avec des armes de destruction massive. Il encouragera sans relâche les efforts de désarmement, jouant un rôle historiquement reconnu à la fin de la guerre froide et l' «équilibre de la terreur» fondé précisément sur la dissuasion nucléaire entre les États-Unis et l'Union soviétique.

Benoît XVI et le souvenir des terreurs de la guerre

De même, Benoît XVI ne manque pas de se souvenir de la blessure profonde infligée à l'humanité entière par les bombardements atomiques. Il appuie l'engagement des Nations Unies en faveur d'un désarmement progressif et de la création de zones exemptes d'armes nucléaires. Particulièrement significatif, ce qu'il écrit dans son Message pour la Journée mondiale de la Paix 2006 où il définit comme «désastreuse» et «fallacieuse» la perspective adoptée par les gouvernements qui «s'appuient sur les armes nucléaires pour assurer la sécurité de leurs pays».

«Dans une guerre nucléaire, en fait, note Joseph Ratzinger, il n'y aurait pas de gagnants, mais seulement des victimes». Quatre ans plus tard, lors du 65e anniversaire du bombardement atomique, Benoît XVI reçoit le nouvel ambassadeur du Japon auprès du Saint-Siège, Hidekazu Yamaguchi. «Cette tragédie, affirme-t-il, nous rappelle avec insistance la nécessité de persévérer dans nos efforts en faveur de la non-prolifération des armes nucléaires et du désarmement».

Le Pape François face à un danger toujours actuel

Des efforts repris et intensifiés par le Pape François pour éviter ce qu'il appelle «un suicide» de l'humanité. Le Souverain pontife argentin n'a pas ménagé ses efforts et, dans le sillage de ses prédécesseurs, a également promu des initiatives concrètes. C'est le cas de la Conférence au Vatican, en novembre 2017, qui réunit autour d'une même table des hommes politiques, des prix Nobel et des scientifiques pour chercher de nouveaux moyens de libérer le monde des armes nucléaires.

Un événement d'une importance particulière également pour le moment choisi: l'escalade de la tension entre deux puissances atomiques, les États-Unis et la Corée du Nord. «Les armes nucléaires, a-t-il déclaré à l'ouverture de la conférence, ne sont pas seulement immorales, elles doivent aussi être considérées comme un instrument illégitime de la guerre».

Au cours de son pontificat, François a approfondi sa réflexion sur le sujet, parvenant à la conviction - exprimée à plusieurs reprises et plus récemment dans son message vidéo pour le peuple japonais à la veille du voyage apostolique - que l'utilisation des armes nucléaires est immorale. Déjà un mois après la Conférence du Vatican sur le désarmement, il a abordé à nouveau la question, lors de la conférence de presse dans l’avion retour de son voyage au Bangladesh, déclarant que «nous sommes à la limite de la légalité de posséder et d'utiliser des armes nucléaires».

Ceci, souligne-t-il, parce qu'aujourd'hui, «avec un arsenal nucléaire aussi sophistiqué, existe ce risque de destruction de l'humanité, ou du moins d'une grande partie de l'humanité». Avec des mots qui semblent faire écho à ceux de Jean-Paul II à Hiroshima, François se demande s'il est «licite de maintenir les arsenaux nucléaires tels qu'ils sont» ou plutôt «de faire des pas en arrière».

L'image la plus évocatrice de cet engagement du Pape François en faveur du désarmement, dans l'attente de sa visite au Mémorial de la paix à Hiroshima et Nagasaki, est sans doute liée à la photo de l'enfant avec son petit frère sur les épaules, mort dans l'explosion nucléaire. Un cliché qui touche profondément le Saint-Père qui l'a reproduit sur une carte et distribué aux journalistes l’accompagnant dans son voyage au Chili, en janvier 2018. «Une telle image, confie-t-il, émeut plus que mille mots». Une image qui, plus que mille mots, questionne les consciences et représente un avertissement impératif que l'humanité ne doit plus jamais connaître la dévastation d'une attaque atomique.

23 novembre 2019, 12:00