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Le 20 décembre 2023, des personnes fuient les combats au Darfour pour se réfugier au Tchad. Le 20 décembre 2023, des personnes fuient les combats au Darfour pour se réfugier au Tchad. 

Soudan: MSF plaide pour des distributions généralisées de nourriture

Après neuf mois de guerre, 25 millions de Soudanais, soit environ la moitié de la population, ont besoin d'aide humanitaire pour survivre. Les deux parties au conflit auraient accepté de se réunir sous l’égide des Nations unies pour en discuter. Une rencontre «indispensable» pour Médecins sans frontières qui déplore un manque d'accès aux populations et d'approvisionnement. Témoignage de Jean-Guy Vataux, chef de mission de l’ONG au Soudan, tout juste rentré de Khartoum.

Entretien réalisé par Marie Duhamel – Cité du Vatican

«Un enfant meurt toutes les deux heures, soit 13 décès par jour» dans le camp de Zamzam qui accueille quelque 300 000 personnes déplacées au Darfour, dans l’ouest du Soudan. La situation y est «catastrophique», s’alarme Médecins sans frontières dans un récent rapport. Elle l’est sans doute dans d’autres camps. Depuis le début du conflit entre l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide, près de 8 millions de personnes ont été contraints à fuir dont plus de 6 millions à l’intérieur du pays. Présent dans 10 des 15 États du Soudan, MSF appelle à ce que les camps dans lesquels ils se trouvent soient «arrosés d’aide humanitaire». Selon les Nations unies, 18 millions de personnes souffrent de la faim actuellement au Soudan.

Mais en raison des combats, mais aussi de problèmes bureaucratiques et de confiance, l’accès aux populations est extrêmement compliqué –et en particulier dans les zones tenues par les paramilitaires des FSR, tout comme l’approvisionnement en matériel médical, explique le chef de mission de MSF au Soudan. Jean-Guy Vataux espère ainsi que l’annonce onusienne d’une rencontre entre les parties au conflit pour parler d’aide humanitaire, se fera au plus vite. Pour l’instant, aucune date n’a été avancée.

Entretien avec Jean-Guy Vataux, chef de mission de MFS au Soudan.

Cette annonce de rencontre sous l’égide de l’ONU est-elle un soulagement, le jalon indispensable à tout travail humanitaire?

Oui, tout à fait. Un accord entre les parties au conflit est indispensable au déploiement de l'aide humanitaire au Darfour et dans le reste du Soudan. Faute d'accord, l'accès risque d'être limité par des problèmes de sécurité en général et par des problèmes de légitimité des interlocuteurs pour certains acteurs, comme par exemple les Nations unies. Cette initiative est indispensable. C'est un premier pas très utile.

Cela signifie-t-il que jusqu'à présent, vous aviez vraiment des difficultés d'accès aux populations qui en avaient besoin?

Oui, bien sûr, l'accès n'est pas suffisant et le volume d'aide humanitaire déployé est ridicule au regard des besoins. L'accès est rendu difficile par les conditions d'insécurité dans les zones de conflit, sur les lignes de front, mais aussi par des obstacles bureaucratiques imposés par le gouvernement principalement, et enfin des soucis pour certains de légitimité, de difficulté à traiter avec un groupe comme les Forces de soutien rapide.

Médecins sans Frontières est présent en divers points dans le pays depuis 1979. Les équipes en place avant le conflit amorcé en avril sont-elles toujours présentes?

À la suite du conflit, nos opérations se sont profondément modifiées, les besoins ayant évolué. Aujourd'hui, les équipes de Médecins sans Frontières sont présentes dans dix États des deux côtés de la ligne de front: du côté gouvernemental principalement, avec de l'aide aux déplacés qui s'y sont réfugiés, mais aussi du côté des Forces de soutien rapide et proche des zones de combats, avec des projets hospitaliers et des projets de chirurgie, par exemple.

Quels types de soins apportez-vous aux populations en fonction des zones où elles se trouvent?

Plus on se rapproche des lignes de front, plus on va avoir tendance à faire de la chirurgie pour les blessés de guerre, qu'ils soient combattants ou non combattants. Dans les camps de déplacés, il s'agit plutôt des soins de santé primaires, des références hospitalières, éventuellement des programmes nutritionnels.

Comment les établissements de santé ont-ils été impactés par la guerre? Nombre d’entre eux seraient hors service au moins à Khartoum, cela-a-t-il des conséquences sur votre travail?  

La grande partie des établissements de santé sont aujourd'hui fermés sur l'intégralité du pays, pas seulement sur les lignes de front. L’Organisation mondiale de la santé estime à 20% le nombre de structures de santé encore fonctionnelles. Mais elles fonctionnent sur un mode très dégradé, avec une qualité des soins plutôt mauvaise, y compris d'ailleurs, il faut le dire, les structures soutenues par MSF. Les difficultés sécuritaires, les obstacles bureaucratiques à l'approvisionnement en médicaments, en matériel médical et en personnel médical rendent l'exercice de la médecine extrêmement compliqué.

Quelles sont les activités en cours dans un hôpital en zone de guerre, par exemple dans la capitale à Khartoum?

C’est un hôpital finalement assez classique, avec une porte d'entrée qui va être une salle d'urgence et ensuite des références vers des services de chirurgie, des services d'obstétrique. La plus grande partie des opérations chirurgicales pratiquées dans les hôpitaux MSF reste les césariennes, avant, évidemment les actes de chirurgie orthopédique liées à des traumatismes de guerre ou pas d'ailleurs. Et puis, il y a des services de pédiatrie, de médecine interne, etc. Ce sont des hôpitaux relativement classiques dans leur organisation. Mais bien sûr, le fait que la guerre soit là transforme un peu le profil des patients qui arrivent souvent très tardivement, car pour certains, ils viennent de très loin, donc dans des états plus graves. Et puis il est vrai qu'on a une surreprésentation, notamment dans les hôpitaux de MSF de l'État de Khartoum, des blessures traumatiques liées aux conflits.

Ils viennent de très loin, à pied, en voiture, en traversant des zones de combat?

Ils viennent en bateau, en voiture, à pied. Le nombre de structures médicales fonctionnelles est tellement faible et, dans certaines zones, il n'y en a pas du tout. Les gens sont amenés à se déplacer parfois plusieurs dizaines de kilomètres. Un exemple, dans le nord du Darfour, l’hôpital d’El-Fasher où se trouve MSF est le seul fonctionnel de tout l'État, un État qui doit être grand comme le tiers de la France. On a donc là des gens qui peuvent venir de très très loin pour obtenir des soins, parfois des soins très simples, mais qui ne sont pas disponibles près de chez eux.

Concernant l'approvisionnement, avez-vous des difficultés à fournir des outils de travail aux médecins et des traitements aux patients?

La principale difficulté pour Médecins sans frontières est de faire passer du matériel médical et des médicaments depuis la zone gouvernementale vers la zone rebelle, puisque le gouvernement, depuis le mois d'octobre, interdit tout passage d'aide humanitaire en général, mais de médicaments en particulier vers les zones rebelles. C'est illégal, cruel et scandaleux. Mais c'est un fait depuis le mois d'octobre.

La principale difficulté pour les personnes soudanaises est qu’il n'y a quasiment plus de médicaments qui pénètrent dans le pays. À Khartoum, vous pouvez avoir une prescription correcte faite par un médecin, mais vous ne trouverez pas les médicaments que ce soit dans les pharmacies privées ou dans les quelques hôpitaux publics qui restent ouverts. Le problème de la disponibilité du médicament est un problème grave aujourd'hui au Soudan.

C'est la situation de Khartoum. On imagine que dans les autres zones de guerre particulièrement touchées, comme le Darfour, c'est encore plus dramatique.

Oui, vous avez raison, le Darfour, pour tout un tas de raisons, principalement logistiques. La disponibilité de produits médicaux y est encore plus faible et le nombre de structures médicales fonctionnelles est sans doute bien inférieur aux 20% annoncés par l'OMS.

Dans un communiqué paru cette semaine, vous alerter sur la situation du camp de déplacés de Zamzam au Darfour où sévit la malnutrition.

C’est une urgence absolue. Le camp de Zamzam est un camp très ancien qui date de la première guerre du Darfour au début du siècle et qui s'est rempli de nouveaux déplacés depuis la nouvelle guerre qui a débuté au mois d'avril dernier. C'est assez difficile d'avoir un recensement précis. On estime à 300 000 personnes le nombre d'habitants aujourd'hui de Zamzam et depuis le début de la guerre, ils ont été coupés de tout accès aux ressources. Il y a une crise économique majeure. Il est très difficile de gagner sa croûte aujourd'hui lorsque vous êtes un déplacé dans un camp au Darfour. Par ailleurs, les biens et la nourriture deviennent de plus en plus chers. L’inflation s’est multipliée par trois depuis l'année dernière. Nous avons un problème massif de développement d'insécurité alimentaire. Sans parler aujourd’hui de famine, il existe un problème grave de malnutrition. 

On fait une enquête pour évaluer la situation il y a deux semaines. Elle montre à la fois des taux de mortalité absolument alarmants de 2,5 pour 10 000 personnes par jour, ce qui représente plus du double du seuil d'urgence et c'est 7 à 8 fois la normale qu'on peut observer hors temps de crise. Ce sont donc des taux de mortalité extrêmement forts. Quant à la malnutrition, elle touche un quart des enfants et 7 % d'entre eux souffrent de malnutrition sévère. La malnutrition sévère met en danger le pronostic vital des enfants dans un délai très court, de quelques semaines. Si ces enfants ne sont pas traités, ils vont mourir. Concernant les femmes enceintes et allaitantes, 40 % d'entre elles sont malnutries.

Nous sommes dans une situation qu'on voit assez rarement, même dans les situations de crise, et qu'on qualifie de «catastrophe». Le mot n’est pas employé à la légère.

Ici, on prend le cas du Darfour, où on a mesuré dans un endroit particulier au nord de la zone mais, il est extrêmement plausible que ce soit la même situation dans d'autres camps de déplacés du Darfour, parce que les mêmes causes s'y trouvent, produisant les mêmes effets. Beaucoup d'équipes MSF sont en train d'essayer de l'objectiver ces situations-là.

Il faut à la fois développer les soins qui vont être rendus disponibles à la population et pour une partie, MSF va faire sa part, mais surtout, vu le niveau de malnutrition, il faut absolument arroser ces camps de déplacés, de nourriture. Il faut un effort massif, principalement du Programme alimentaire mondial, pour reprendre des distributions généralisées de nourriture, les seules à même de stabiliser l'état de santé de la population.

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09 février 2024, 23:05