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Un soldat américain sur la base de Guantanamo, le 9 avril 2014. Un soldat américain sur la base de Guantanamo, le 9 avril 2014.  (AFP or licensors)

Guantanamo, 20 ans après

L’administration américaine reste «engagée dans la fermeture de la prison de Guantanamo Bay» assurait cette semaine le porte-parole du Pentagone. Le centre de détention ouvert par les États-Unis le 10 janvier 2001 à la suite des attentats du 11 septembre, demeure unanimement décrié par les défenseurs des droits de l’Homme. Entretien avec Eric Mirguet, directeur du pôle Programme et plaidoyer de l'ACAT.

Marie Duhamel – Cité du Vatican

Les États-Unis ont approuvé cette semaine la libération de 5 des 39 personnes se trouvant toujours en détention à la prison militaire de Guantanamo. Une commission de révision, composée de huit hauts-fonctionnaires américains, a jugé que ces hommes -incarcérés sans être jamais formellement inculpés-, ne représentaient plus de danger pour les États-Unis.

Le centre de détention de la base navale américaine de Guantanamo, situé dans le Sud-Est de l’île de Cuba, a été ouvert par l’administration du président George W. Bush il y a tout juste vingt ans dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme», engagée après les attentats djihadistes du 11 septembre à New-York. Au total, 780 personnes y ont été enfermées dans des cages, puis dans des cellules répartis en six camps, selon le degré de menace des détenus.

Ces derniers, capturés par l’armée américaine, ont été affublés du statut inédit de «combattants illégaux» pour échapper aux conventions de Genève sur les prisonniers de guerre.

Dès 2004, les ONG de défense des droits de l’Homme dénoncent une zone de non-droit. Dans une déclaration parue lundi 10 janvier à l’occasion des vingt ans de la prison de Guantanamo, douze experts indépendants, mandatés par les Nations unies, parlent de «violations incessantes des droits de l’Homme» et dénoncent vingt années de détentions arbitraires sans procès, accompagnées de torture ou de mauvais traitements.

La peur de révélations choc

«Pendant très longtemps, [ce centre de détention] avait pour but de dissimuler des individus, de pouvoir les soumettre à la torture sans que les gens le sachent» explique Eric Mirguet directeur du pôle Programme et plaidoyer de l'ACAT, Action chrétienne pour l'abolition de la torture. Les États-Unis cherchent notamment à connaître les positions des groupuscules membres de la nébuleuse djihadiste d’Al-Qaïda et la position de son chef, Oussama Ben Laden, responsable des attentats du 11 septembre.

«Aujourd’hui, je crois qu’il n’y a plus de mauvais traitements mais [les détenus] sont le symbole d’une telle période. Les Américains ont très peur que, s’ils sortent, des révélations seront faites sur les personnes impliquées ou sur les lieux ou les tortures ont été menées (…)Et tout cela reste classé sécurité nationale, et ne doit pas être révélé», relève Eric Mirguet qui y voit une des raisons expliquant le maintien des prisonniers en détention hors du cadre légal.

En 2009, deux jours après son arrivée au pouvoir, le président américain Barack Obama affiche sa volonté de fermer Guantanamo. Le démocrate souhaite la mise en place de procédures judiciaires fédérales pour juger les détenus qui y sont enfermés. Problème: beaucoup des éléments dont disposent les Américains contre ces personnes ont été obtenus sous la torture. «Si les détenus étaient jugés, ces éléments seraient écartés par les juges et il n’y aurait plus grand chose contre eux. Il existe le risque qu’ils soient acquittés ou condamnés à des peines très faibles».

À l’issue de ses deux mandats, Barak Obama également tenu en échec par le Congrès, qui refuse le transfert des détenus sur le sol américain, répète que le centre de Guantanamo coûte cher -près de 400 millions de dollars annuel. Il y voit un «outil de recrutement pour les extrémistes».

L'œuvre du temps

Gelés sous Donald Trump, les efforts pour fermer Guantanamo s’accélèrent avec l’administration Biden, comme en témoigne l’annonce de nouvelles libérations ce jeudi. Selon Eric Mirguet, des progrès sont notables, mais reste un dernier verrou : que faire de ceux qui ont torturé ? Pour le responsable de l’Acat, le temps fera son œuvre. Aujourd’hui, les conditions de santé de nombreux détenus sont critiques.

Sur 780 détenus,  douze détenus seront au maximum jugés. Dans de nombreux cas, les charges pesant sur les personnes poursuivies ont été abandonnées, faute de preuves. Des détenus livraient des «versions folles pour arrêter la torture» et «rien de substantiel n’a été obtenu». Eric Mirguet ne voit pas comment cet «échec» peut être considéré comme un «modèle séduisant pour régler les problèmes actuels» liés au terrorisme. 

Aujourd’hui, trois camps restent opérationnels à Guantanamo. Un bloc héberge les détenus libérables et en attente d’un transfert vers un pays qui accepterait de les accueillir ; un deuxième, les personnes se trouvant dans l’attente d’un procès. Dans le dernier se trouvent 14 personnes placées à l’isolement depuis plus de quatorze, sans qu’aucune charge ne soit retenue contre elles, et sans perspectives d’avenir.

Entretien avec Eric Mirguet de l'Acat
14 janvier 2022, 15:03