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Aux Émirats arabes unis, l'énergie nucléaire gagne du terrain

Entretien avec David Rigoulet-Roze est chercheur à l'Institut Français d'Analyse Stratégique (IFAS), chercheur associé à l'IRIS, et rédacteur en chef de la revue "Orients Stratégiques".

Entretien réalisé par Claire Riobé - Cité du Vatican

Les Émirats arabes unis ont annoncé, en marge de la COP26, la mise en marche d’un troisième réacteur nucléaire dans la centrale de Barakah, à l'ouest d’Abu Dhabi. Cette centrale civile, destinée à fournir en électricité les émirats, inquiète certains observateurs, qui voient dans sa mise en œuvre une potentielle stratégie des Émirats visant à développer son programme nucléaire militaire.

Pour David Rigoulet-Roze, au contraire, les enjeux de cette décision sont avant tout écologiques pour les EAU.

Entretien avec David Rigoulet-Roze

«Le projet remonte à 2010, et s’inscrit dans la perspective de la transition énergétique des Émirats. Il y a une stratégie émiratie fondée sur trois volets : le gaz, l’énergie solaire et l’énergie nucléaire. Dans ce cadre, la centrale qui est un projet élaboré par le Korea Electric power corporation (KEPCO) est destinée à assurer à terme 25% des besoins en électricité du pays. Le premier réacteur fonctionne depuis avril 2021, le deuxième a été mis en service en août 2021, et donc le troisième doit être prochainement opérationnel, avec la perspective d’un quatrième qui assurerait une sécurité énergétique pour les Émirats.

Doit-on craindre que cette centrale soit utilisée à l’avenir dans un but militaire ?

Non, les objectifs sont très clairs. D’ailleurs, les Émirats ont donné des garanties en termes de contraintes à l’AIEA, l’Agence internationale de l’énergie atomique. Donc il n’y a pas du tout de suspicion en la matière, nous ne sommes pas du tout dans la même configuration qu’avec le programme iranien. Ce projet a clairement pour but d’assurer des besoins en termes de nucléaire civil.

Alors, évidemment, la maîtrise de la technologie nucléaire peut susciter des interrogations, mais dans le cas des Émirats ce n’est clairement pas l’objectif premier.

Téhéran continue aujourd’hui d’enfreindre les restrictions nucléaires en enrichissant son uranium, tandis que l’Égypte et la Jordanie continuent de développer leur propre programme. Quel regard portez-vous sur cette course au nucléaire au Moyen-Orient?

De fait, cela pose le problème de la maitrise du cycle nucléaire car cette énergie a potentiellement un usage dual, à la fois civil et militaire. Cela relève d’un choix politique. Lorsqu’un pays est soupçonné d’utiliser le nucléaire civil avec d’autres objectifs, cela inquiète les pays voisins. Alors ces derniers peuvent potentiellement être amenés à se lancer dans la course au nucléaire, officiellement "civil", mais avec des calculs sous-jacents qui ne peuvent être évacués, et qui permettrait à terme une utilisation autre. Donc c’est un sujet extrêmement sensible, et c’est là que le rôle de l’AIEA est fondamental, car elle est le "chien de garde" du nucléaire.

Le nucléaire ne peut pas être interdit en terme civil aux pays qui en ont besoin, d’autant que nous sommes dans une logique de transition énergétique à l’échelle mondiale avec les enjeux posés par le changement climatique. Donc il va de soi que le nucléaire est une des options parmi d’autres pour assurer cette économie décarbonée. Mais le problème, effectivement, est qu’il y a bien une dimension politique.

L’énergie produite par la centrale nucléaire de Barakah coûtera aux Émirats quatre fois plus cher que si elle avait été produite à partir du gaz. Ce projet n’a-t-il vraiment qu’un but écologique?

Alors, le problème de l’écologie pour les Émirats est aussi sensible, car ils sont aujourd’hui un grand contributeur au réchauffement climatique : 7e exportateur mondial de pétrole, ils disposent du 1er fonds souverain grâce à leur manne pétrolière et sont le 3e émetteur mondial de CO2 par habitant. Donc il y a ici pour eux un problème d’image dans le contexte de la transition énergétique, qui est un sujet qui les préoccupe depuis longtemps déjà.

Dans le cadre, il est intéressant de voir que les Émirats ont obtenu l’organisation de la COP en 2023. C’est une manière pour eux de montrer qu’ils sont dans une culture de responsabilité. C’est pourquoi leur stratégie ne s’appuie pas seulement sur le nucléaire mais à la fois sur le gaz et les énergies solaires.

Nous pouvons noter que lors d’un voyage récent, le ministre des affaires étrangères émirati à Damas a proposé une coopération - à la fois politique et d’affichage - en terme solaire au régime de Damas.

Il y a une stratégie énergétique 2050, présentée depuis 2017, qui fait suite à la vision 2030 d’Abu Dhabi.  C’est dans ce cadre-là que s’inscrivent ces projets du nucléaire (…). Depuis 2017, les Émirats ont annoncé qu’ils souhaitaient porter à 50% la part des énergies propres dans le mix énergétique national.»

19 novembre 2021, 11:48