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Manifestation en faveur de la libération d'Aung San Suu Kyi, le 13 mars 2021 à Rangoun. Manifestation en faveur de la libération d'Aung San Suu Kyi, le 13 mars 2021 à Rangoun.  (AFP or licensors)

Malgré des libérations d’opposants, le spectre de la guerre civile plane sur la Birmanie

Le pays d’Asie du Sud-Est, près de neuf mois après le putsch militaire du 1er février 2021, demeure en proie à une grave instabilité. Le régime semble néanmoins chercher à donner des gages à la communauté internationale en procédant à la libération d'une partie des opposants arrêtés dans le cadre du mouvement de contestation.

Cyprien Viet – Cité du Vatican

La junte militaire au pouvoir en Birmanie va libérer plus de 5 000 personnes emprisonnées pour avoir protesté contre le coup d’État du 1er février dernier : cette annonce faite ce lundi 18 octobre semble constituer un premier geste d’ouverture d’un régime en difficulté, exclu du prochain sommet de l’ASEAN. Le régime militaire a en effet refusé qu’un représentant spécial de l’organisation des États d’Asie du Sud-Est puisse rencontrer les acteurs de la crise, parmi lesquels l’opposante Aung San Suu Kyi, détenue et visée par de lourdes procédures judiciaires.

Selon l’Association d’assistance aux prisonniers politiques, au moins 7 300 personnes seraient encore détenues et plus de 1 100 civils ont été tués dans la répression. Cette ONG considère l’annonce de ces 5 000 libérations comme une «technique de distraction» destinée à alléger les sanctions internationales, mais qui n’annule pas la campagne de répression violente menée par l’armée.

L’espoir brisé de la démocratisation

La décennie 2010-2020 avait porté l’espoir d’un changement graduel, avec un partage du pouvoir entre l’armée, qui avait conservé le contrôle de certains ministères stratégiques (notamment ceux de la Défense et de l’Intérieur), et la Ligue Nationale pour la Démocratie d’Aung San Suu Kyi, qui sans disposer du titre formel de chef de l’État, assumait la représentation de la Birmanie sur la scène internationale, en tant que ministre des Affaires étrangères et conseillère spéciale du chef de l’État.

Ce fragile équilibre n’était pas dénue d’ambiguités : le conflit avec les Rohingyas avait démontré l’impuissance d’Aung San Suu Kyi face à la répression de cette minorité musulmane, voire sa complicité, selon certains défenseurs des droits de l’homme. Vivement critiquée à l'extérieur mais demeurée populaire et même "iconique" dans son pays, Aung San Suu Kyi avait remporté les élections de novembre 2020. Mais l’armée a annulé le processus électoral et repris le pouvoir en février 2021, répétant un schéma déjà accompli en 1990.

Le risque d’un effondrement du pays

Le mouvement de contestation amorcé dès l’annonce du retour des militaires au pouvoir, d’abord relativement festif, a pris un tour de plus en plus violent au fil des mois. Des actes de guérilla ont été menés dans plusieurs villes et régions. Le régime militaire semble plus fragile que dans les années 1990, l’opposition disposant d'outils de communication et de relais internationaux beaucoup mieux structurés qu’auparavant.

Cette situation de guerre larvée, qui se cristallise sur les conflits ethniques agitant certaines régions du pays depuis plusieurs décennies, s’ajoute à un effondrement économique et institutionnel aggravé par la pandémie de Covid-19, qui a fait de très nombreuses victimes dans le pays, même s’il est impossible d’établir des statistiques précises en l’absence d’un maillage sanitaire et administratif efficace.

Bénédicte Brac de la Perrière, anthropologue au CNRS et spécialiste de la Birmanie, revient sur la situation actuelle du pays et la persistance du mouvement de contestation, même s'il attire beaucoup moins l'attention des médias qu'à ses débuts.

Entretien avec Bénédicte Brac de la Perrière
19 octobre 2021, 11:11