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Camp de déplacés à Marib dans le nord du Yémen, à 120 km de la capitale Sanaa, le 9 septembre 2021. Camp de déplacés à Marib dans le nord du Yémen, à 120 km de la capitale Sanaa, le 9 septembre 2021.  

Yémen: Marib, une ville transformée au fil de la guerre

Septième année de guerre civile à l’extrémité sud de la péninsule arabique. Au Yémen, les combats entre rebelles Houthis soutenus par l’Iran et forces gouvernementales appuyées par l’Arabie saoudite, continue de déchirer le pays.

Entretien réalisé par Delphine Allaire - Cité du Vatican 

Toujours pas passée sous le contrôle des rebelles, qui luttent pour la prendre par les biais aériens ou terrestres, Marib demeure la cible des convoitises. La ville s’est profondément transformée durant ces années de conflit, passée de 30 000 habitants à largement plus d’1.5 million, avec l’arrivée de déplacés internes placés dans des camps de réfugiés à l’intérieur et l’extérieur de la cité, entourée de montagnes. Une région où, malgré les besoins urgents, l’aide humanitaire peine à arriver. 

Quentin Müller, journaliste indépendant, spécialiste du Yémen et du golfe persique, est l’un des rares journalistes francophones parvenu à s’installer légalement au Yémen, où il peut séjourner régulièrement.

Entretien avec Quentin Müller

Comment décririez-vous Marib aujourd’hui?

Pour s’y rendre depuis Seyoun d’où je suis parti dans l’Est, il faut emprunter une route extrêmement gardée. J’ai franchi quarante check-points. Cette route est la dernière qui relie Marib aux autres villes gouvernementales, au reste du pays. Au nord, à l’ouest et de plus en plus au sud, Marib est aujourd’hui encerclée par les rebelles Houthis. 

 

La ville a explosé en termes de volume, constructions et habitations. Elle s’étale à perte de vue. Auparavant, c’était une ville relativement petite, ne disposant que d’une seule route. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Au fur et à mesure que la population a fui les rebelles et s’est réfugiée à Marib, des quartiers et habitations informelles ont été bâtis. Beaucoup ne sont ni reliés à l’électricité, ni à l’eau courante. Des camps de déplacés sont installés à l’intérieur de la ville dans des zones en friches, ou bien à l’extérieur de la cité sur les roches et flancs des montagnes volcaniques environnantes. Marib est très désertique, problématique dès que l’on s’éloigne de l’irrigation des barrages.

Comment l’aide humanitaire parvient-elle à se frayer un chemin à Marib?

Elle est très faible, je ne comprends pas. Beaucoup d’ONG ont leur base à Sanaa dans la partie houthie. J’ai pu suivre Oxfam et Médecins Sans Frontières, qui ont ouvert des antennes à Marib, mais elles ne sont pas suffisantes en termes de moyens humains et financiers. Marib a reçu le quart des déplacés du pays: plus d’un million.  

Comment la guerre entre les puissances voisines, Iran et Arabie saoudite, se perçoit-elle sur le terrain?

Les deux pays ne sont pas extrêmement visibles. Il ne faut pas croire que le front yéménite est constitué de soldats iraniens et saoudiens, nous en sommes loin. La coalition n’est pas visible, au sens où il n’y a pas de soldats déployés de la part des pays du golfe. Il y a des conseillers saoudiens, émiratis, pour appuyer le gouvernement. Les tribus ont possibilité d’appeler les avions saoudiens en cas d’offensive houthie pour des appuis aériens, mais à quel point les Iraniens aident les houthis en leur fournissant des armes, cela me parait compliqué au regard du puissant embargo aérien, maritime et terrestre. En termes humains cela dit, les houthis reçoivent très certainement des conseils des Gardiens de la Révolution. Mais ce n’est pas une guerre entre puissances régionales, la guerre au Yémen est avant tout une guerre civile.

Dans quel état d’esprit se trouve la population de Marib, espère-t-elle encore?

Quelque chose d’assez incroyable et inattendu se produit dans cette ville. Le gouverneur Sultan al-Arada, en poste depuis 2012, fait un travail phénoménal, malgré les déplacés, le manque de budget alloué au vu des besoins. Mais il a réussi à fédérer les tribus qui se faisaient la guerre pour en faire un pion essentiel de la résistance. Il met l’accent sur le développement, construisant des écoles pour les réfugiés, sécurisant la ville -il a restructuré les forces de sécurité, et fermant les magasins d’armes. Bien que Marib soit en siège, j’ai par exemple pu m’y promener la nuit sans aucun ennui sécuritaire. Aussi, y règne une certaine liberté d’expression. Beaucoup de journalistes yéménites sont réfugiés à Marib et écrivent librement sur tous les partis politiques, sans avoir peur de se faire assassiner. Ce n’est pas le cas à Aden.

Bref, malgré les déplacés, les attaques aériennes des Houthis subies de temps en temps, subsiste le sentiment qu’il y a une possibilité après la guerre, si elle se termine, que Marib devienne un exemple pour le reste du Yémen, en termes de cohésion et d’unité nationale.

Comment expliquer le peu d’attention internationale que suscite le Yémen?

Le pays n’attirait pas déjà avant la guerre. Le conflit est extrêmement compliqué, il est difficile de s’y retrouver. Il y a plusieurs Yémen et plusieurs guerres dans la guerre. Par rapport à la France ou l’Italie, ce ne sont pas des pays qui ont beaucoup d’intérêts ni de lien avec le Yémen, à l’inverse des États-Unis et du Royaume-Uni. Nos diplomaties ne s’en mêlent pas vraiment, et suivent les positions des alliés du Golfe. Journalistiquement aussi, la couverture est extrêmement compliquée. J’ai personnellement mis deux ans avant de pouvoir rentrer dans le pays de manière légale, en tant que journaliste. L’insécurité, l’instabilité est tangible, tout comme le coût financier. Je comprends donc que le pays soit ainsi peu couvert médiatiquement. Pourtant, ce n’est pas dans l’intérêt du gouvernement yéménite de rendre les choses difficiles à ce point pour les journalistes.

21 septembre 2021, 12:14