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Peinture murale à Rio de Janeiro indiquant plus de 500 000 morts de la covid 19 Peinture murale à Rio de Janeiro indiquant plus de 500 000 morts de la covid 19 

Covid-19: le témoignage d’un évêque français dans une région rurale du Brésil

Mgr Dominique You est depuis 2006 évêque du diocèse de Santissima Conceição do Araguaia, dans l’État du Pará, en Amazonie. Alors que la pandémie de coronavirus se montre toujours virulente au Brésil, avec de graves conséquences sociales, le prélat nous explique comment l’Église parvient à rester proche de la population.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Face à la pandémie, le Brésil vit un drame sans fin. Ce pays de 212 millions d'habitants devrait atteindre d'ici la fin du mois les 500 000 morts de la Covid-19. Il affiche déjà l’un des taux de mortalité les plus élevés au monde, à plus de 220 décès pour 100 000 habitants. Certains épidémiologistes craignent une troisième vague, encore plus meurtrière en raison des variants et d’un relâchement des mesures survenu trop tôt.

La vaccination a lentement commencé, mais pour le moment, toute la population pâtit des défaillances du système politique et sanitaire. Le président Jair Bolsonaro est critiqué pour son attitude «niant la réalité de la pandémie»: ce sont les mots employés par les évêques brésiliens lors de leur assemblée plénière au mois d’avril dernier.

Prêtre du diocèse de Tulle depuis 1981, Mgr Dominique You a été dix ans aumônier des jeunes à Brives-la-Gaillarde en France. En 1993, il est parti comme prêtre fidei donum auprès des pauvres dans la favella des Alagados de Salvador de Bahia (Brésil). Il a été ordonné évêque auxiliaire de Salvador de Bahia en 2003, puis évêque de Santissima Conceiçao do Araguaia, en Amazonie, en 2006. Il nous décrit d’abord la situation sanitaire dans son diocèse.

Entretien avec Mgr You, évêque de Santissima Conceição do Araguaia

 

On est en zone rurale, on est toujours en retard – déjà l’année dernière – sur les grandes capitales d’État. Les chiffres de l’État du Para, en général, sont en train de baisser, tandis que nous sommes gravement dans le pic. On a été mis en confinement total, avec de nouveau la fermeture des églises ; mais ce nouveau confinement n’a pas duré très longtemps, la mairie a cédé devant les demandes des commerçants. Mais les écoles sont à nouveau fermées, le culte vient d’être rouvert avec une participation à 30%. Dans une ville de 48 000 habitants, on a eu l’année dernière trente décès, mais depuis le mois de mars, il y en a eu 38. Donc il y a une forte progression de la pandémie.

Quelles conséquences sociales observez-vous?

Comme on est très portés sur les petits emplois, informels le plus souvent, il y a une chute considérable du taux d’emploi, une montée du chômage, et aussi la question de l’insuffisance alimentaire. Tant au niveau brésilien que chez nous, on considère qu’il y a 9-10%, c’est-à-dire 19 millions de personnes en insuffisance alimentaire grave, ce qui veut dire la faim.

Comment se passent les soins des personnes malades?

Tout est complètement saturé: il n’y a plus une place en UTI (unité de soins intensifs) à moins de 1000 km. Il faut aller à Bélem à 1000 km, ou à Brasilia. Il peut y avoir, à certains moments, dans la capitale de l’État voisin qui est à 350 km, Palmas, des places disponibles. Je dirais que le taux d’occupation est de 95%... mais c’est très hypothétique.

Dans votre diocèse, comment l’Église accompagne-t-elle les personnes?

L’année dernière, un grand nombre d’actions a été lancé, et beaucoup d’aide alimentaire est arrivée, soit au niveau national soit international. Ces aides n’ont pas continué en 2021, donc c’est à nous de nous débrouiller. Les personnes sont fatiguées, lassées, n’ont pas beaucoup de goût à retrouver la vie de groupe car elles ont peur.

Au niveau de la distribution alimentaire, chaque paroisse fait son effort pour pouvoir distribuer des «paniers de la ménagère». On a eu un atelier de masques et de distribution de matériel sanitaire, mais qui n’a pas pu reprendre cette année. On a toujours un bureau d’offre et de demande de services, c’est-à-dire de petits emplois très provisoires.

Ce qui marche le mieux est peut-être ce qui est virtuel, c’est-à-dire les contacts personnels, les visites aux malades virtuelles, c’est-à-dire par Whatsapp. On a aussi un réseau d’écoute téléphonique et d’accompagnement spirituel qui est assuré par les religieuses et consacrées féminines du diocèse, mais c’est infime par rapport à la nécessité.

La gestion de cette pandémie par le président Jair Bolsonaro a été très critiquée. Quel regard portez-vous sur ce qui s’est passé au Brésil?

Ce qui a été réellement scandaleux, ce sont deux choses. D’une part, une inconscience, et je pense même une volonté politique, de ne pas dépenser d’argent pour les vaccins il y a un an et jusqu’au début de l’année 2021. Finalement le gouvernement a pris conscience de la tragédie qu’il avait provoquée, d’une très mauvaise gestion de la pandémie. Cela a été complété par des attitudes arrogantes du président de la République, sortant toujours sans masque. Le président a cru que cette bravoure pouvait lui attirer de la popularité, et maintenant on mesure le nombre de personnes qui n’ont pas cru au danger. Il avait parlé d’une «petite grippe», c’est une expression qui court maintenant de façon ironique.

L’inconscience, l’irresponsabilité gouvernementale a réellement été extrêmement grave. On en porte encore très lourdement les conséquences. Depuis un mois et demi – deux mois, les vaccins arrivent dans notre zone rurale, avec une relative efficacité. Le gouvernement annonce qu’en septembre, toute la population du Brésil pourrait être vaccinée. Sincèrement je n’arrive pas à y croire. Voilà où est-ce qu’on en est : une grande perte de confiance dans les pouvoirs publics.

Et vous, qu’est-ce qui vous soutient en cette période difficile?

Les visites aux communautés rurales sont merveilleuses. Cette année, on n’a quasiment pas eu besoin – sauf à Conceição – de fermer les portes des églises pour le culte, parce qu’à la fin de l’année dernière, notre État du Pará a reconnu, comme un certain nombre d’États du Brésil, les activités de culte comme «essentielles».

On a fait de sérieux efforts pour arriver à avoir des retransmissions visuelles. Les gens s’en sont fatigué à la fin de l’année dernière. On les a reprises lorsque la pandémie a repris en mars; ça a été très précieux pour les gens, car lorsque les morts sont arrivés dans de petites communautés rurales, il fallait que l’on puisse s’adresser à toute la communauté, même si elle avait encore peur, assez souvent, de se rendre à l’église. Une autre ligne, favorisée par l’année de la famille: on force la dimension d’une présence virtuelle auprès des familles, soit par la prière à la maison, soit par des études dans notre école de la foi à distance, des cours sur la famille, et aussi des cours sur la «leaderance» [direction] de groupe pour substituer les leaders de groupes qui à cause de leur âge sont en situation de risque, et ne peuvent plus assumer aucune activité.

25 juin 2021, 08:44