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Décès de Valéry Giscard d’Estaing, artisan de la construction européenne

Ancien président de la République française de 1974 à 1981, Valéry Giscard d’Estaing est décédé mercredi soir des suites du Covid-19. Plus jeune président élu depuis 1848, il s’est engagé tout au long de sa carrière politique en faveur de la construction européenne.

Xavier Sartre – Cité du Vatican

Hospitalisé à plusieurs reprises ces derniers mois pour des problèmes cardiaques, Valéry Giscard d’Estaing est décédé le mercredi 2 décembre des suites du coronavirus, dans sa maison familiale d’Authon, dans le centre de la France. Il fut le troisième président de la Ve République et le plus jeune élu depuis 1848. Son septennat marqua une évolution profonde de la société française et un engagement plus fort en faveur de la construction européenne grâce à son entente avec le chancelier allemand Helmut Schmidt.

Artisan de la construction européenne

Ce tropisme européen est perceptible dès sa naissance: Valéry Giscard d’Estaing voit en effet le jour le 2 février 1926 à Coblence, en Allemagne, où son père, fonctionnaire, travaille dans l’administration de la Rhénanie, alors occupée par l’armée française. Sa bonne entente avec le chancelier social-démocrate Helmut Schmidt, à la tête du gouvernement allemand de 1974 à 1982, affirme le couple franco-allemand comme moteur de la construction européenne.

Angela Merkel, actuelle locataire de la chancellerie, a ainsi reconnu qu’avec Valéry Giscard d’Estaing, l’Allemagne perd «un ami» et «nous avons tous perdu un grand Européen». Alors président de la République, "VGE" propose l’élection du Parlement de Strasbourg au suffrage universel direct, ce qui sera concrétisé en 1979. Il propose aussi la création du Conseil européen, toujours existant et un des deux piliers de la gouvernance européenne. Il est aussi à l’origine, toujours avec l’Allemagne, de la création en 1979 du Système monétaire européen qui préfigure la création de l’euro, vingt ans plus tard.

Cette dimension a également été soulignée par le président italien, Sergio Matterella : «son rôle dans la définition des institutions communautaires – toujours inspiré par les plus hautes valeurs du constitutionnalisme européen – constitue aujourd’hui un patrimoine politique et juridique dont tous les peuples européens peuvent bénéficier».

Marc Lazar, professeur des universités en histoire et sociologie politique à Sciences Po Paris, revient sur cet engagement européen de Valéry Giscard d’Estaing

Marc Lazar évoque Valéry Giscard d'Estaing, l'Européen

L’engagement européen de Valéry Giscard d’Estaing connaitra un nouvel épisode bien plus tard, quand il fut nommé fin 2001 président de la Convention sur l’Avenir de l’Europe. Pendant 16 mois, il planche sur un texte présenté comme une Constitution pour l’Union européenne. Le projet de compromis alors trouvé est soumis à référendum dans son pays, la France, qui le rejette en 2005, avant d’être refusé également par les Pays-Bas. Cela marque un coup d’arrêt à la construction qu’il impute davantage aux difficultés intérieures de la France qu’à un rejet du projet.

Ce "non" français au texte européen est vécu par Valéry Giscard d’Estaing comme aussi cuisant que sa défaite à l’élection présidentielle de 1981. Donné favori par les sondages, il se voit alors souffler la victoire par le socialiste François Mitterrand qu’il avait battu d’un fil sept ans plus tôt.

Modernisateur de la société française

Son mandat fut marqué par une incontestable modernisation de la société française, avec des mesures de consolidation du pluralisme démocratique, comme l'abaissement de la majorité à 18 ans ou ouverture de la saisine du Conseil constitutionnel à l’opposition, ébauchant là un début de statut pour l’opposition. Il démantela l’ORTF, l’unique organe médiatique français, ouvrant la voie à un paysage audiovisuel libéré en partie de la tutelle gouvernementale. D’autres réformes suscitèrent davantage de débats houleux, comme la dépénalisation de l’avortement, votée contre l’avis d’une partie de sa majorité.

Son arrivée au pouvoir en 1974, après le décès de Georges Pompidou dont il avait été le ministre des Finances, marque un changement de style présidentiel: descente des Champs-Élysées à pied lors du défilé du 14 juillet, ralentissement du tempo de la Marseillaise pour marquer un retour aux origines de l’hymne, photo officielle moins solennelle, devant un drapeau flottant au vent. C’est aussi un président qui dîne chez les Français, joue de l’accordéon en public. Mais cette volonté de se montrer proche des Français échoue à gommer une image distante, voire hautaine qui prend le dessus au cours de son mandat.

Sa quête de reconnaissance de ses réformes et de son legs politique l’animera durant sa seconde carrière politique, après 1981, quand il fut un des principaux animateurs de l’opposition, un des principaux acteurs du centre de l’échiquier politique à travers ses mandats de député et d’élu local et régional. Ses ambitions littéraires le pousseront à briguer un siège à l’Académie française qu’il intégrera finalement en 2003.

Une politique africaine contrastée

Comme tous les présidents français depuis les indépendances des anciennes colonies, il eut des rapports étroits avec l’Afrique. Il tenta de marquer une rupture dans la politique française vis-à-vis du continent. Il mit fin du Secrétariat aux Affaires africaines et malgaches dirigé par Jacques Foccart, le "Monsieur Afrique" du général de Gaulle et de Georges Pompidou. Il fut le premier président français à se rendre en Algérie depuis son indépendance en 1961. «La page est tournée» affirma alors en 1975 son homologue algérien Houari Boumédiène.

Valéry Giscard d’Estaing voulut développer les opportunités économiques avec les pays africains, comme le Gabon, riche en pétrole, ou l’Afrique du Sud où la France construira deux réacteurs nucléaires à partir de 1976. Il s’intéressa aussi beaucoup au Zaïre du maréchal Mobutu. Mais cela n’empêcha pas les interventions armées françaises sur le continent: deux fois au Zaïre, notamment à Kolwezi, en Mauritanie, au Tchad et Centrafrique.

Ses relations avec Jean-Bedel Bokossa, le président centrafricain devenu empereur, dominent malgré tout le souvenir qu’ont les Français de sa politique africaine. L’affaire des diamants, révélée par Le Canard Enchainé, entacha la fin de son septennat et lui coûta en partie sa réélection.

Visites et rencontres au Vatican

Catholique, Valéry Giscard d’Estaing se rendit trois fois en tant que président au Vatican. La première fut en 1975. Il rencontra alors Paul VI. La seconde eut lieu en 1978 le 26 octobre, après l’élection de Jean-Paul II. À cette occasion, il prit possession de son titre de chanoine honoraire de la basilique de Saint-Jean-de-Latran qui échoie à tout chef d’État français. Il se rendit une dernière fois au Vatican, en janvier 1981.

L’année précédente, il accueillit Jean-Paul II lors de sa première visite en France. C’est à cette occasion que le Pape polonais avait, lors d’une messe au Bourget, au nord de Paris, prononcé cette fameuse phrase : «France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ?». Il retourna au Vatican en 2002 en qualité de président de la convention sur l’avenir de l’Europe. Il eut l’occasion de rencontrer également Benoît XVI, lors de la venue du Pape allemand à Paris, au Collège des Bernardins en 2008, et le Pape François, lors d’une dernière visite sur les rives du Tibre, en 2014. 

03 décembre 2020, 15:21