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Muhammad Yunus lors d'une conférence sur le nucléaire - Vatican, novembre 2017 Muhammad Yunus lors d'une conférence sur le nucléaire - Vatican, novembre 2017 

Yunus: le vaccin contre la Covid-19 devra être un «bien commun mondial»

Entretien entre Muhammad Yunus, économiste, inventeur du microcrédit, prix Nobel de la paix 2006, réalisé par Andrea Monda, directeur de L’Osservatore Romano, parue dans l’édition italienne du vendredi 3 juillet 2020.

Andrea Monda – L’Osservatore Romano

«Une fois que nous saurons où aller, il sera beaucoup plus facile d’y parvenir». Muhammad Yunus, économiste, prix Nobel de la paix 2006 et créateur du micro-crédit moderne, fait part de ses idées concernant ce qui est à mener dans un monde potentiellement changé par la pandémie. En attendant, il s’agit de protéger le monde entier contre le coronavirus, grâce à un vaccin qui soit déclaré «bien commun mondial». Il est aussi temps de concevoir un monde très différent.

Vous avez souligné, en écho avec le Pape, qu'après la crise de la Covid-19, il faudra trouver un nouveau modèle. Nous ne pouvons pas revenir en arrière, rien ne sera plus comme avant. À votre avis, de quelle manière ce message peut-il être compris par ceux qui détiennent le pouvoir?

Je suis très heureux de voir que le Pape François pense exactement comme moi. Revenir à l'ancien monde serait un acte de folie, car le monde d'où nous venons est un monde très inhospitalier, un monde terrifiant, un monde qui se tuait avec le réchauffement climatique, la concentration des richesses, l'intelligence artificielle qui enlevait du travail aux êtres humains. À ce moment-là, tout convergeait et il ne restait que quelques années avant que le monde entier ne s'effondre. Du point de vue du réchauffement climatique, il restait très peu de temps avant que le monde ne devienne invivable. Il en va de même pour la concentration des richesses, qui est une bombe à retardement déclenchée, et pouvant exploser politiquement, socialement, avec de la colère, et aussi pour l'intelligence artificielle, à cause de laquelle il n'y aura plus de travail ou d'emploi pour les personnes. Ce n'est pas le genre de monde auquel nous aimerions retourner. C'est cela qui compte. Et le coronavirus nous a rendu un grand service, bien qu'il ait créé une situation terrible pour la planète, car il a arrêté la machine dans sa course à la mort. Donc aujourd'hui, au moins, nous ne courons nul part. Le train s'est arrêté. Nous pouvons simplement regarder autour de nous, nous pouvons descendre du train qui nous emmenait à une certaine fin et décider où nous voulons aller pour trouver la certitude et la sécurité. Nous ne voulons certainement pas revenir en arrière. (...) Ne pas revenir en arrière signifie que nous avons une chance d'aller ailleurs.

C'est ce que vous dites. Mais qu'en est-il si les personnes haut placées et ceux qui prennent les décisions ne l'acceptent pas?

Si les gens veulent aller ailleurs, les décideurs n'ont pas beaucoup de choix. En fin de compte, ce sont les gens qui décident où aller. C'est ça, la démocratie. Si l'opinion publique devient forte, je ne pense pas qu'on puisse l'ignorer. J'essaie d'encourager les jeunes à examiner la situation et à prendre ensuite une décision. Ce sont les adolescents qui défilent dans les rues derrière les banderoles des “Fridays for Future”. Ils disent au monde que nous sommes sur la mauvaise voie. Ils accusent leurs parents d'être irresponsables et de les pousser dans un monde où ils n'ont aucun avenir. Je leur dis “c'est votre chance”.  Vous pouvez construire le monde que vous voulez. Alors, réunissez-vous et faites-le. Il s'agit de convaincre les gens en général et les jeunes en particulier. C'est une question de communication. Si le Pape François prend l'initiative, le message devient immédiatement puissant. Les gens respectent au niveau mondial, quelle que soit leur appartenance religieuse. Souvenons-nous de l'impact que ses vues ont eu sur les négociations de Paris pour parvenir à un consensus sur la crise environnementale mondiale. Son appel au monde a contribué à la réalisation de l'Accord de Paris. Le Pape François peut jouer un rôle très important en ce moment. Je lui demande de jouer ce rôle avec fermeté.

Dans une récente conférence en streaming à l'Université Pontificale du Latran, vous avez souligné que la reprise après la covid-19 est pleine d'opportunités, mais seulement si elle passe par une nouvelle prise de conscience sociale et environnementale, une utilisation de l'économie non pas comme une simple science pour maximiser les profits, mais plutôt comme un outil pour atteindre le bonheur des individus et de la communauté. Comment pouvons-nous atteindre cet objectif ?

En expliquant aux gens quel est cet objectif. Ce qui n'allait pas, pourquoi nous ne devons pas revenir en arrière. Les gens connaissent les dangers de l'ancien monde, mais ils ne sont pas conscients des opportunités créées par la crise du coronavirus pour échapper à ces dangers. Je ne pense pas que l'économie pratiquée dans le monde aujourd'hui mérite d'être qualifiée de science sociale. Elle n'a rien de social. Sa seule préoccupation est la maximisation du profit personnel. Elle ne se préoccupe pas de l'intérêt commun des gens.  Elle se préoccupe uniquement de la manière d'accroître la richesse des nations sans se demander combien de personnes, ou combien peu de personnes, reçoivent cette richesse. Elle ne se préoccupe même pas de la sécurité de la planète. Tout au plus pouvons-nous appeler l'économie une science des affaires, et non une science sociale. Les sciences sociales doivent s'occuper des problèmes de la société, de ce qui est bon pour les gens, de ce qui est bon pour la planète, et elles doivent trouver des idées qui rendront la planète plus sûre. Pour parvenir à un monde nouveau, nous devons redéfinir l'économie et lui donner une orientation sociale. Il doit s'agir d'une économie guidée par la conscience sociale, d'une économie guidée par la conscience environnementale. L'économie actuelle n'a jamais reconnu l'intérêt collectif. Elle ne se fonde que sur son propre intérêt. Si nous incluons l'intérêt collectif dans l'économie, cela devient immédiatement différent. Nous avons besoin de deux types d'économie différents, l'un pour la maximisation du profit et l'autre pour la résolution des problèmes communs des gens, avec un profit personnel nul.  La même personne peut faire les deux. Nous n'avons pas besoin de deux personnes différentes pour le faire. Dans un type d'économie, une personne prend soin d'elle-même et l'autre prend soin de tous les autres et de la planète.  J'appelle ce nouveau type d'économie une économie sociale. C'est l'économie qui s'engage à résoudre les problèmes des gens et de la planète sans aucune intention de gain personnel. Cette nouvelle économie sera la base de la construction du nouveau monde.

Vous avez lancé une initiative en faveur d'un vaccin gratuit et accessible à tous. Comment pensez-vous qu'il soit possible de soustraire la recherche médicale, surtout dans des situations comme celle-ci, à la logique du profit?

Nous devrions approfondir la question. Vous voyez, il n'est pas correct de dire que les entreprises dépensent de l'argent pour développer le vaccin. Dans la plupart des cas, ce sont les universités qui apportent leurs connaissances et leur créativité et les gouvernements qui versent des sommes importantes pour la recherche, en particulier la recherche sur les vaccins. Pourquoi les universités devraient-elles renoncer à leur droit? Pourquoi le gouvernement devrait-il renoncer à son droit?  Je ne refuse pas aux entreprises un juste retour sur leurs investissements. Nous pouvons discuter de l'importance de l'investissement et du rendement approprié. Les entreprises peuvent être payées pour faire du vaccin un bien commun mondial. Mais la propriété doit appartenir aux personnes, et non à une entreprise. Il doit être un actif open source, de sorte qu'il puisse être produit n'importe où, par n'importe qui, en respectant toutes les exigences réglementaires. Si nous voulons le rendre accessible aux gens du monde entier en même temps, il doit être produit partout dans le monde.  Pas seulement à un ou deux endroits, comme nous le constatons actuellement. Une société a déjà déclaré que les premiers vaccins produits seront livrés aux États-Unis, une autre que les premiers seront livrés en Europe. Qu'en est-il du reste du monde ? Si vous ne donnez pas le vaccin au reste du monde, il y aura un autre problème. Une nouvelle méga-activité de production et de vente de faux vaccins sera créée immédiatement. Il faudra du temps pour que le véritable vaccin atteigne des milliards de personnes, c'est donc la difficulté d'y accéder qui conduira à cette situation. Les habitants des pays pauvres seront victimes de ce commerce, car ils ne peuvent pas concurrencer les principaux fournisseurs sur le marché des vaccins authentiques.  Avant qu'une telle situation ne se produise, le monde doit déclarer que le vaccin est un bien commun mondial. Hier, j'ai lancé un appel aux dirigeants du monde entier, qui a également été signé par de nombreuses personnalités importantes du monde entier. Je réitère cet appel par votre intermédiaire, afin de faire pression sur les gouvernements pour qu'ils fassent cette déclaration le plus rapidement possible: faire du vaccin contre la covid-19 un bien commun mondial. Je demande au Pape François de soutenir cette initiative de sa voix puissante.

Comme l'a dit le Pape, la pandémie n'est pas seulement une tragédie planétaire, mais aussi une opportunité de développer un avenir différent. Comment imaginez-vous cet avenir ou comment voyez-vous le nouvel équilibre mondial?

Je suis tout à fait d'accord avec ce que le Pape a dit. Il a fait une déclaration claire : nous ne devons pas revenir en arrière. Le Pape François doit continuer à le répéter avec beaucoup d'audace pour que tout le monde puisse l'entendre et que les gens puissent se remuer et l'écouter. Il est maintenant la voix morale du monde entier. Il est donc très important qu'il continue à insister sur ce point. Oui, il est possible de changer ce monde. Les hommes peuvent faire ce qu'ils veulent. C'est la force de leur volonté qui le rendra possible. Lorsque nous décidons de ne pas revenir en arrière, nous devons développer des politiques, des institutions et des structures pour nous assurer que nous allons dans la bonne direction et que nous y arrivons rapidement. Nous devons demander aux gouvernements de canaliser leurs fonds de sauvetage vers le soutien d'initiatives visant à ne pas revenir en arrière plutôt que d'accélérer le processus inverse. Les ressources ne sont pas un problème: certaines ont déjà été mobilisées à des fins non prévues. L'engagement est de les mettre au service de la bonne cause.  Nous avons besoin qu'un nouveau monde soit construit pour nous. Quel genre de monde ce devrait être? Bien sûr, ce doit être un monde très différent de celui d'où nous venons. Il n'y aura pas de réchauffement climatique dans le nouveau monde. Le Pape François s'est déjà exprimé à ce sujet. Nous devons maintenant en faire une réalité. Il ne s'agit pas simplement d'une déclaration du Pape: nous devons tous nous unir et la traduire dans la réalité. Le nouveau monde sera un monde à émissions nettes de carbone nulles. Ce sera un monde à concentration zéro de la richesse. Ce sera un monde où nous partagerons la richesse au lieu de la monopoliser comme nous le faisons aujourd'hui. Ce sera un monde avec un taux de chômage nul. Le nouveau monde sera presque l'exact opposé du monde actuel. Une fois que nous saurons où aller, il sera beaucoup plus facile de s'y rendre. Pour passer au nouveau monde, nous devons voir quelles activités contribuent au réchauffement de la planète, à la concentration des richesses ou au chômage. Nous devons créer des points de contrôle pour empêcher les mauvaises activités d'entrer dans ce nouveau monde. Nous ne pouvons pas amener l'économie des combustibles fossiles dans le nouveau monde. Nous devons dire: revenez avec les énergies renouvelables si vous voulez rester dans le secteur de l'énergie. Si c'est une entreprise qui produit de la pollution, disons-lui de revenir avec des activités qui créent une économie circulaire.

Pensez-vous que cela puisse arriver? 

Si nous nous décidons, cela peut arriver. C'est une question de décision. Nous sommes confrontés au plus grand défi existentiel. Lorsque la crise est au plus profond, nous devons proposer les solutions les plus audacieuses.

Croyez-vous que la spiritualité soit importante pour ce changement, la force de provoquer ce changement?

Oui, c'est très important. Le coronavirus a tout changé, créant une situation dans laquelle nous ne pouvons pas nous rencontrer physiquement. Nous sommes obligés de rester enfermés dans nos maisons et la distanciation sociale fait désormais partie de nos vies. Privé de proximité physique, cela devient une bonne occasion de réaliser l'unité spirituelle.

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03 juillet 2020, 14:30