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Manifestation contre le gouvernement le 13 juin 2020 Manifestation contre le gouvernement le 13 juin 2020  (ANSA)

Crise au Liban: du précipice à l’espoir

Les crises se succèdent depuis l’automne 2019 au Liban. La hausse des taxes sur le carburant a déclenché la colère d’une large partie de la population, entraînant un rejet de la classe politique accusée d’être responsable de la situation désastreuse du pays. Depuis, la crise financière s’est amplifiée et les manifestations ont perduré.

Entretien réalisé par Xavier Sartre – Cité du Vatican

Blocages de routes, confrontations tendues avec les forces de l’ordre dans plusieurs villes du Liban : ces derniers jours ont été marqués par une nouvelle démonstration de l’exaspération des Libanais à cause de la crise financière qui frappe de plein fouet le pays. Pour éviter que la situation ne se détériore davantage dans les rues, le président Michel Aoun, qui a dirigé lundi soir une réunion du Conseil supérieur de défense, a affirmé que «la répétition de tels actes de vandalisme ne sera pas permise à partir de maintenant».

La colère des Libanais est alimentée depuis plusieurs mois par une dégradation sans fin des finances du pays. Elle a culminé la semaine dernière par une dépréciation record de la livre libanaise face au dollar auquel elle était indexée depuis 1997. Officiellement, le rapport est d’un dollar pour 1507 livres, mais sur le marché parallèle, il a atteint le seuil des 5000 livres, voire les 6000 selon certains médias locaux.

Ce volet n’est que le dernier d’une crise commencée en octobre 2019 à cause d’une hausse de taxe décidée pour renflouer les caisses de l’État. Une partie de la population est alors descendue dans la rue pour exiger le renvoi de toute la classe politique rendue responsable des maux du pays et pour demander «un nouveau pacte social, un nouveau système politique, une sortie du communautarisme débridé», décrypte Karim Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

La combinaison de plusieurs crises

Aujourd’hui, la colère ne semble pas du tout apaisée. «Cette crise est particulièrement inquiétante précisément parce que nous n’en voyons pas l’issue», reconnait-il. «Il y a une concomitance d’une crise systémique, d’une crise politique, et des répercussions régionales» explique-t-il. «La crise financière pourrait prendre plusieurs années pour se débloquer».

Face à l’ampleur du problème, Karim Bitar estime que les mesures prises par le Premier ministre Hassan Diab sont «purement cosmétiques, incantatoires». Mais «ce gouvernement a le mérite d’avoir dressé un état des lieux. Nous avons aujourd’hui un bilan de l’ampleur des dégâts. Les gouvernements précédents n’avaient pas eu le courage de faire ce bilan comptable» précise-t-il. «Nous n’avons pas de plan stratégique macroéconomique qui permettrait de sortir de l’ornière», regrette-t-il.

À ce jour, le Liban doit 84 milliards de dollars, certains analystes évoquent même 100 milliards. C’est pourquoi le gouvernement a entamé des négociations avec le Fonds monétaire international dans l’optique de restructurer sa dette dont le poids est trop important pour être soutenable. Là aussi, le directeur de l’Institut de sciences politiques de l’université Saint-Joseph est pessimiste, les désaccords entre partis politiques étant trop nombreux pour que ces discussions puissent aboutir rapidement.

Repenser le modèle économique et social

Que faire pour que le Liban puisse sortir par le haut? «Idéalement, il faut se servir de cette crise pour repenser entièrement l’économie libanaise, pour sortir de l’économie de rente, pour repenser le modèle social et économique, pour réinvestir les secteurs délaissés comme l’agriculture et l’industrie, pour investir dans de nouveaux secteurs comme l’économie du savoir : le Liban n’a pas assez profité de ses ressources humaines, de sa population particulièrement instruite et éduquée» propose Karim Bitar.

Le changement pourrait aussi concerner le modèle social. Les Libanais qui manifestent sont unis par une «revendication commune de changement, de voir naître un Liban nouveau, mais il n’y a pas encore de feuille de route commune», reconnaît le politologue. Cependant, «l'on a vu émerger depuis octobre 2019, un citoyen libanais qui ne souhaite plus qu’on l’assigne à résidence identitaire parce qu’il a pu naître sunnite, chiite ou maronite, détaille l’universitaire, qui souhaite être respecté dans ses droits et sa dignité en tant que citoyen, qui souhaite débattre sereinement avec les autres citoyens nés dans d’autres communautés et qui souhaite accéder à ses droits économiques et sociaux et qui ne souhaite plus voir bafouer sa dignité par quelques oligarques et hommes politiques ayant capté l’essentiel des ressources du pays au point où le Liban se retrouve dans un état de faillite sans précédent».

Entretien avec Karim Bitar
16 juin 2020, 09:30