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Un vendeur de rue à Sidon (Liban), le 2 mai 2020 Un vendeur de rue à Sidon (Liban), le 2 mai 2020 

Au Liban, un désastre économique accentué par la pandémie

La pandémie de coronavirus représente une crise de trop pour le Liban, le faisant plonger davantage dans le gouffre de la crise économique, avec de graves répercussions sur l’ensemble de la population. Au pays du Cèdre, les manifestations ont repris depuis fin mars, malgré le confinement. Le père Paul Karam, ancien président de la Caritas Liban, livre son regard sur la situation, en appelant surtout à mettre fin au fléau de la corruption.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Le 30 avril dernier, le gouvernement libanais a présenté un plan de relance au Fonds Monétaire International (FMI) s’élevant à plus de 20 milliards de dollars. Le lendemain, le Premier ministre Hassan Diab et le ministre des Finances Ghazi Wazni ont signé la requête officielle destinée au FMI, sans s’exprimer sur le montant attendu ni sur les modalités de cette aide. Mais il est certain que la somme sera cruciale pour tenter d’extirper le Liban d'une grave crise marquée par une inflation galopante et une forte dépréciation de la livre libanaise par rapport au dollar. Le pays croule sous une dette de 92 milliards de dollars, soit 170% du PIB. Les conséquences sociales sont douloureuses, et les manifestants contre le pouvoir sont descendus dans les rues dès la fin mars. Des émeutes se sont déroulées à Beyrouth et à Tripoli, où l’armée libanaise a riposté en faisant usage d’armes à feu.

La crise économique a déjà été l'un des déclencheurs en octobre 2019 d'un soulèvement inédit contre la classe politique, inchangée depuis des décennies et accusée de corruption et d'incompétence. Le nouveau gouvernement, nommé le 21 janvier dernier, a laissé la rue sceptique. Et même si la pandémie de coronavirus a été relativement contenue dans le pays du Cèdre – 784 cas et 25 décès au 8 mai -  la colère continue de gronder et la levée progressive du confinement, qui débutera le 24 mai prochain, donnera sans doute lieu à de nouvelles manifestations.

Le père Paul Karam, chorévêque de l’éparchie maronite de Jbeil au Liban, a été directeur de la Caritas Liban durant six ans, jusqu’au mois de mars dernier. Il revient d’abord sur la manière dont la pandémie a affecté les conditions de vie de la population libanaise.

Entretien avec le père Paul Karam

On remarque une grande progression dans la question des besoins sociaux, des besoins sanitaires, au niveau de la santé, des besoins pour manger, pour survivre, et de plus en plus s’est aggravée la question du chômage: on est en train de passer aux alentours de 54% de la population, plus de la moitié. Tout cela est aussi lié au grand nombre de réfugiés qui se trouvent sur le petit territoire du Liban, et depuis plusieurs années, cela aggrave la situation. Tous ces problèmes se sont cumulés et malheureusement aggravés de plus en plus. Beaucoup ont perdu leur travail, et maintenant dans les paroisses, dans les éparchies de tout le Liban, le problème d’assurer des colis alimentaires devient la priorité des priorités, parce que les gens n’ont pas les moyens financiers pour pouvoir survivre.

Quels sont les besoins les plus urgents en ce moment pour la population ?

Maintenant bien sûr la question se pose au niveau des vivres: assurer des colis alimentaires, des colis hygiéniques, parce que les gens ont perdu leur travail. S’il y en a qui travaillent encore, ils touchent le tiers ou bien la moitié de leur salaire, cela dépend. À peu près 5 000 usines ont fermé [depuis le début de la pandémie], à peu près 2 000 à 2 500 magasins ont fermé, donc imaginez le nombre de personnes qui travaillent dans ces structures et qui sont maintenant au chômage. Malheureusement, au Liban, les chômeurs n’ont rien et ne touchent rien de l’État. Ils viennent frapper à la porte des églises, des paroisses, et des éparchies. Dans notre éparchie de Jbeil par exemple, je peux vous dire que toutes les paroisses se sont efforcées d’assurer certains colis alimentaires. Récemment notre évêque Michel Aoun a pu assurer environ 500 colis alimentaires pour qu’ils soient distribués, selon bien sûr les cas les plus nécessiteux et les plus pauvres, pour que l’on puisse les aider au moins à survire.

Il y aussi le problème des manifestations qui ont repris avec violence depuis quelques jours. Pouvait-on s’y attendre ?

Récemment, le patriarche, dans son homélie dominicale, a bien dit que bien sûr, les manifestants ont le droit de proclamer leur droit minimum de vivre, mais les actions de violence sont inacceptables, car on est en train d’endommager les structures et l’infrastructure. À l’avenir, ceux qui vont restaurer ou réparer ces structures endommagées, c’est finalement la population. Cela touche tout le monde, on va payer de notre propre poche. Donc tous les actes de violence sont condamnés par tout le monde, et notamment par l’Église. Il faut se comporter de façon très logique, très cohérente, proclamer et réclamer les droits, qui sont quelque chose de très important, mais il ne faut pas du tout détruire l’infrastructure et les structures que l’on a.

Comment cette contestation peut-elle évoluer ?

La première chose [à faire], c’est d’arrêter toute sorte de corruption au niveau des services publics, ou bien des ministres, du gouvernement, etc. C’est la question la plus importante. Deuxièmement, selon les médias, de l’argent a été transféré hors du pays. Il faut faire revenir cet argent, pour qu’il soit utilisé pour l’infrastructure et en même temps pour combler le vide économique et le vide qui a touché la population. Troisièmement, il y a eu récemment un certain plan économique de la part du gouvernement. Il faut donc voir, selon les experts économiques, comment ce plan va évoluer. Mais selon notre patriarche, il faut donner une chance à ce gouvernement qui a été récemment constitué pour qu’il puisse travailler. N’oublions pas que la question de la corruption date d’il y a plus de trente années. C’est donc un résultat malheureusement négatif, c’est une situation noire, c’est un avenir qui est sombre. La monnaie libanaise a beaucoup perdu de sa valeur donc imaginez le sort de l’inflation, des salaires, de l’augmentation des prix à tous les niveaux. Et tout cela s’aggrave et affecte les pauvres et les plus démunis.

Selon vous de quoi doivent faire preuve les Libanais en ce moment ?

Je pense que les Libanais doivent être plus responsables et penser à l’avenir, surtout dans le fait de choisir de nouveaux dirigeants politiques dignes, transparents et qui ne sont pas corrompus. C’est la moindre des choses. La deuxième chose: on ne peut pas nier qu’on a remarqué récemment une certaine solidarité au sein de la population. C’est une bonne action, mais elle n’est pas suffisante. Troisièmement, je pense qu’il y a aussi une certaine responsabilité de la part de la diaspora libanaise, pour qu’elle puisse aussi faire des actions hors du pays, à travers ce qu’on appelle le “fresh money” qui peut entrer dans le pays. Cela peut contribuer à faire évoluer l’action économique du pays. Vu la dévaluation de la livre libanaise et l’augmentation du prix du dollar vis-à-vis de la livre libanaise, peut-être que cela pourra aider. N’oublions pas aussi la question des banques, et toute cette protestation lancée contre elles, car la population n’arrive plus à retirer son argent des banques. Eux qui ont travaillé des années et des années pour pouvoir vivre dignement et au moins assurer leur fin de vie.

Toutes ces choses-là vont à mon avis être étudiées et des actions très concrètes vont être prises, que ce soit de la part de l’État ou des institutions ou même de l’Église. C’est donc une action de solidarité commune. Mais n’oublions pas, surtout, la première question que j’ai évoquée: arrêter et éradiquer tout ce qui est de la corruption dans le pays.

Tout cela concerne le plan interne. Quel est votre point de vue concernant la situation régionale ?

Il faut un peu laisser le Liban vivre avec un nouveau souffle, parce que les interférences politiques régionales, au niveau de la politique régionale du Proche et du Moyen-Orient, influencent beaucoup [le Liban]. Il faut donc laisser les Libanais gérer leurs propres problèmes, et ne pas intervenir pour imposer tout ce qui relève de la politique étrangère. Il faut aider, oui, mais il ne faut jamais imposer, cela est primordial. Et je pense que les Libanais, que ce soit au Liban ou dans la diaspora, ont beaucoup manifesté leur vivacité, leur générosité, leur contribution dans l’économie locale dans chaque pays où ils sont, et ils ont même contribué à la vie politique. Donc il ne s’agit pas seulement d’une question de compétences, mais aussi de vraiment éradiquer catégoriquement la corruption, laisser le Liban vivre avec un nouveau souffle, et surtout gérer la question des réfugiés qui sont plus d’un million et demi sur notre territoire, parce que cela influence aussi beaucoup l’économie.

Donc que faudrait-il faire selon vous vis-à-vis des réfugiés ?

Le Liban est vraiment petit, 10 452 km2. La Jordanie fait 9 fois le Liban, la Turquie fait 25 fois le Liban, la Syrie fait à peu près 18 fois le Liban. Donc le Liban ne peut pas tout seul assumer tout cela, et la communauté internationale n’arrive pas à résoudre ce problème qui s’est déclenché le 11 mars 2011 avec la grande vague de réfugiés en provenance de Syrie ou bien d’Irak. C’est donc vraiment une question d’inégalités. Le Liban seul ne peut pas assurer cela, il y a d’autres solutions à trouver, et on ne peut plus attendre la solution politique pour la Syrie. Imaginez la question politique palestinienne: cela fait maintenant 60 ans, 70 ans, et elle n’est pas encore résolue. Est-ce qu’il faut attendre le même laps de temps pour résoudre le problème en Syrie ? C’est inacceptable, vraiment, c’est inacceptable.  

08 mai 2020, 08:19