Recherche

Vatican News
David Sassoli, président du Parlement européen depuis le 3 juillet 2019. David Sassoli, président du Parlement européen depuis le 3 juillet 2019.   (AFP or licensors)

David Sassoli: «L’Europe symbolise l’attention concrète aux personnes»

Lors d’un entretien téléphonique accordé aux médias du Vatican -l’Osservatore Romano, Radio Vatican-Vatican News-, David Sassoli, l’Italien président du Parlement européen, revient en ce 25 avril, fête de la Libération de l’Italie de l’occupation nazie, sur tous les défis qui attendent l’Union européenne en cette période.

Entretien réalisé par Andrea Monda – Cité du Vatican

Récemment, le Pape François a consacré à plusieurs reprises beaucoup d'espace dans ses discours au thème de l'Europe, notamment lors de l’Urbi et Orbi à Pâques. Le Pape déclarait: «Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a pu se relever grâce à un esprit concret de solidarité, qui lui a permis de surmonter les rivalités du passé. Il est d'autant plus urgent, surtout dans les circonstances actuelles, que ces rivalités ne soient pas ravivées, mais que chacun se reconnaisse comme faisant partie d'une famille et se soutienne mutuellement.»

Aujourd'hui, l'Union européenne est confrontée à un défi historique dont dépendra non seulement son avenir, mais aussi celui du monde entier. En tant que catholique, citoyen, représentant politique et président du Parlement européen, quel effet vous ont fait ces paroles du Saint-Père ? 

L'effet d'un juste appel à affronter ce moment historique avec responsabilité, car il est vrai que l'Europe est une communauté d'intérêts, mais elle ne peut être qu'une communauté de destin. Et en ce moment, l'appel du Saint-Père est particulièrement important car il nous demande d'être attentifs à tous les gens. Je crois que c'est le moment où l'Europe des États, des nations, des gouvernements, peut renforcer ses institutions pour être proche de tous les citoyens, ceux du Nord et ceux du Sud. Pour faire quoi ? Tout d'abord, revoir son propre modèle de développement, pour pouvoir mieux protéger les personnes et aussi pour sauvegarder les valeurs que le Saint-Père a appelées de ses vœux et qui sont un élément indispensable pour soutenir les défis que le monde global nous propose. Nous avons une responsabilité qui concerne également l'héritage de valeurs que ces soixante-dix ans nous ont donné : liberté, démocratie, pluralisme. Je crois qu'en ce moment, nous devons être encore plus fiers d'être fidèles aux valeurs européennes parce que le monde en a besoin. 

L'Union européenne se trouve dans la situation de devoir harmoniser l'élan idéal des pères fondateurs, avec le caractère concret, y compris financier, requis à différents moments historiques et politiques. Comment est-il possible de trouver cet équilibre difficile mais nécessaire à chaque fois?

 Nous sommes à un changement de phase et nous aurons besoin de vision et de pragmatisme. L'Europe ne se construit pas seulement en l'imaginant éclairée. L'Europe est un grand espace de débat politique et nous voulons qu'elle le soit de plus en plus. Mais nous voulons aussi que ce soit un domaine de participation et pas seulement de défense grossière des intérêts nationaux. C'est pourquoi l'espace européen peut aussi être un exemple et un modèle pour les autres, non pas en croyant que nous sommes meilleurs que les autres, mais que nous pouvons offrir aux autres un atout important pour tous. Nous devons montrer qu'en liberté, en démocratie, en respectant les droits fondamentaux de l'homme et la valeur de la vie, nous pouvons vivre mieux et améliorer le niveau de vie. Si l'Europe s'effondre, qui d'autre dans le monde aujourd'hui porterait haut la bannière des droits de l'homme ? En ce moment, le monde demande plus de démocratie, et non moins de démocratie.

Le Pape dit: "Donnez une preuve supplémentaire de solidarité en recourant également à des solutions innovantes" ; pour aller plus loin dans le concret : les mesures issues du Conseil européen du 23 avril, je pense par exemple au Fonds de relance, peuvent-elles être considérées comme ces solutions innovantes dont parle le Pape?

 Oui, dans la misère de la politique, le Conseil a fait un grand pas en avant. Nous sommes entrés il y a un mois et demi à mains nues, sans les outils nécessaires pour faire face à une crise si profonde qu'elle laissera des traumatismes importants dans nos sociétés. Aujourd'hui, nous en sortons un peu mieux équipés, avec des interventions qui ont été faites en temps utile, dont certaines étaient attendues depuis longtemps, mais elles ont été faites avec rapidité. Une décision a été prise lors du Conseil de jeudi : ouvrir un "chantier de reconstruction" pour apporter une réponse européenne commune à l'urgence. C'est un pas en avant ; ce n'était pas gagné d'avance. Nous devons maintenant fonder ce plan de reconstruction sur la solidarité. Permettez-moi cependant de dire que nous ne sortirons pas seulement de cette crise en réglant les problèmes matériels. Ils doivent être combinés à une récupération des valeurs, ces valeurs européennes qui sont indispensables aujourd'hui.

Vous avez exprimé la nécessité d'un "plan Marshall" de relance, financé directement par les pays de l'Union. Ce serait une stratégie qui mettrait en évidence la force de l'Union européenne, mais surtout sa capacité à être cohésive et solidaire. Il me semble que c'est un message dont nous avons vraiment besoin : la proximité et non la distance. Dans le rôle que vous jouez, percevez-vous qu'il y a eu un déclic, un changement, que la dimension sociale est entrée au centre de la réflexion de l'Union européenne?

Oui, car semaine après semaine, tout le monde a pris conscience de la profondeur de la crise. Et combien les économies des différents États sont interdépendantes et connectées. L'Europe se construit avec ses crises, a déclaré Jean Monnet. C'est comme ça. Et à chaque moment difficile, tout le monde comprend que l'on ne peut pas y arriver seul, que personne n'est autosuffisant. Nous l'avons dit il y a six semaines : soit nous en sortirons avec une Union européenne mieux équipée et plus forte, soit nous ne le ferons pas. Pour ce faire, nous devons renforcer le niveau institutionnel de l'Union et la rendre capable de diriger la nouvelle phase. Faut-il lutter contre l'égoïsme ? Oui, nous le faisons. Faut-il lutter contre une vieille idée nationaliste qui existe dans tous les pays ? Oui, nous le faisons.

Mais à l'heure actuelle, nous ressentons tous le besoin que le monde soit capable de faire face à cette situation si nos institutions, le cadre démocratique européen, sont plus solides et capables de prendre des décisions rapidement. Il ne s'agit donc pas seulement de solutions à la crise en tant que telle ; nous avons besoin de solutions au changement de phase que cette crise impose à tout le monde. Permettez-moi de vous donner un exemple : nous ne pouvons pas et ne voulons pas renoncer aux libertés et à la démocratie, mais nous devons aussi les adapter, afin qu'elles soient aussi plus capables de réagir rapidement.

Nous devons soutenir un processus de sortie de crise en revoyant notre façon d'être. Renforcer l'Europe, c'est aussi changer l'Europe en adaptant les instruments avec lesquels nous sommes entrés dans la tempête. Je crois que c'est un effort qui concerne Bruxelles, mais il concerne toutes les capitales, tous les pays ; eux aussi doivent changer.

En cela, l'appel fort que nous lance le Pape François est d'autant plus précieux, il a raison et il saisit l'essentiel, car la démocratie est renforcée si elle se tourne vers les gens, vers chaque personne, vers les intérêts et les besoins de chaque personne. L'enjeu est donc de se reconnecter, de retrouver une vocation. Alors c'est vrai, nous avons un plan de reconstruction, un "plan Marshall", qui, cependant, contrairement à la Seconde Guerre mondiale, doit être financé par les Européens et ne sera pas financé par d'autres ; un plan qui, par exemple, doit nous dire combien de changement dans notre modèle économique nous voulons, combien nous voulons investir dans la reconstruction sur le green deal et l'Europe numérique...

Le cardinal Hollerich, archevêque du Luxembourg a-t-il raison, lui qui a récemment déclaré dans "La Civiltà Cattolica": "L'Europe ne peut pas être reconstruite sans une idée d'Europe, sans idéaux"?

Certainement. Nous avons des idéaux, même si nous avons trop de mal à les exprimer. Le problème est que souvent l'égoïsme des nations, un mauvais sentiment nationaliste, l'idée que je suis meilleur que l'autre, nous empêchent de déployer notre potentiel et de manifester notre identité. Je crois que cette crise pourrait être une occasion de nous libérer de nombreuses chaînes.

 

 

25 avril 2020, 16:15