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Église Saint-Sulpice, à la fin de la messe de funérailles de Jacques Chirac, le 30 septembre 2019 Église Saint-Sulpice, à la fin de la messe de funérailles de Jacques Chirac, le 30 septembre 2019  (Copyright 2019 The Associated Press. All rights reserved.)

Obsèques de Jacques Chirac: l'homélie de Mgr Aupetit

Ce 30 septembre était une journée de deuil national en France, en hommage à l’ancien président de la république Jacques Chirac, décédé jeudi dernier à l’âge de 86 ans. Après une messe célébrée dans l’intimité familiale ce matin en la cathédrale Saint-Louis des Invalides, le cortège funéraire a rejoint l’église Saint-Sulpice pour une messe solennelle présidée par l’archevêque de Paris, Mgr Michel Aupetit.

Sur le seuil de l’église, l’archevêque de Paris est venu accueillir la dépouille de l’ancien président, devant la foule émue venue assister à cette messe de funérailles. Le cercueil a remonté la nef alors que résonnait le Requiem de Fauré. «Cette flamme, signe de la vie éternelle, Jacques Chirac l’a gardée», a déclaré Mgr Aupetit au début de la cérémonie, rappelant que «c’est une tradition ancestrale de l’Église de prier avec bienveillance et espérance pour tous ceux qui nous gouvernent».

Dans l’assemblée étaient bien sûr présents Claude Chirac, la fille de l’ancien président, son petit-fils, Martin, mais également le président Emmanuel Macron, trois anciens locataires de l’Élysée - Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy et François Hollande -, et des hommes politiques venus du monde entier, comme Vladimir Poutine, Bill Clinton, Denis Sassou N’Guesso, ou encore Saad Hariri.

À la fin de la messe, la Maîtrise de Notre-Dame a chanté le “Libera me”. Le cercueil a été accueilli par les applaudissements de la foule sur le parvis de l’église Saint-Sulpice. Jacques Chirac a été inhumé cet après-midi dans la plus stricte intimité au cimetière du Montparnasse. Il y repose auprès de sa fille Laurence, décédée en 2016.

Ci-dessous l’intégralité de l’homélie prononcée par Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris:

Nous venons d’entendre saint Paul nous expliquer le sens de la cérémonie que nous sommes en train de vivre: «Frères, j’encourage avant tout à faire des prières et des actions de grâce pour tous les hommes, pour les Chefs d’état et tous ceux qui exercent l’autorité». C’est donc une tradition ancestrale de l’Église de prier avec bienveillance et dans l’espérance pour ceux qui nous gouvernent. Si nous prions pour ceux qui sont chargés de nous diriger c’est parce qu’ils ont la responsabilité du bien commun, de chacune des personnes et de l’ensemble de la communauté afin que tous puissent atteindre leur plein épanouissement. Ce n’est donc pas une prière facultative pour nous, c’est une obligation qui tient à l’amour du prochain. Nous le savons aussi, le bien commun n’est pas l’intérêt général car celui-ci peut supporter le sacrifice et l’oubli du plus faible.

Le président Jacques Chirac avait axé sa campagne de 1995 sur le thème de la fracture sociale, portant ainsi son regard sur ceux qui restent sur le bord de la route. La fracture sociale est un mal qu’il est sans doute difficile de traiter puisque, aujourd’hui encore, certains se ressentent comme exclus. Un des rôles de l’Église est de construire la fraternité, cette fraternité qui constitue un des trois piliers de notre République et qui permet d’édifier une véritable unité entre nous. Cette fraternité est évidente pour les chrétiens puisqu’elle se réfère à l’unique Paternité de Dieu. C’est au nom de cette Paternité que Dieu, dès le commencement de l’humanité fracturée, demande à Caïn qui vient de tuer son frère Abel : «Qu’as-tu fait de ton frère» ?

L’attention aux plus petits, aux plus faibles, aux laissés-pour-compte est une caractéristique du christianisme. Nous l’avons entendu dans cet évangile choisi par la famille : «J’avais faim, tu m’as donné à manger, j’avais soif, tu m’as donné à boire, j’étais nu et tu m’as habillé, j’étais un étranger, tu m’as accueilli, j’étais malade et tu m’as visité, j’étais en prison et tu es venu jusqu’à moi».

Il y avait chez notre ancien président, cet homme chaleureux soutenu par son épouse Bernadette, un véritable amour des gens. Aussi à l’aise dans les salons de l’Élysée qu’au Salon de l’agriculture, beaucoup en le rencontrant se sentaient considérés. Son amour pour sa famille était profond et, bien que pudique, chacun a pu percevoir la tendre compassion qu’il avait pour la vulnérabilité de sa fille Laurence.

Cette attention aux plus faibles a une raison plus profonde encore que la délicatesse de l’affection. Jésus dit «Ce que tu fais aux plus petits d’entre les miens c’est à moi que tu le fais». C’est en raison de l’étincelle divine qui réside dans notre humanité, que toute personne, du commencement de sa vie à la conception, jusqu’à sa mort naturelle, est appelée à être aimée et respectée. Cela nous oblige à un changement de regard qui doit aller bien au-delà des apparences et des postures qui caractérisent nos sociétés humaines. Dieu voit le fond du cœur, il convient de se mettre à son école. En effet, les gestes que nous posons vis-à-vis d’un frère en humanité vont bien au-delà de l’entourage et de la dimension sociale et politique, car ils passent par le Christ et, par lui, atteignent les autres jusqu’aux extrémités du monde.

«Gouverner c’est prévoir» cette célèbre citation d’Émile de Girardin, le président Jacques Chirac l’a illustré à plusieurs reprises. En septembre 2002, lors du Sommet de la Terre, avant la prise de conscience écologique forte d’aujourd’hui, il avait dit : «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs».

De même, en février 2001, au forum mondial des biotechnologies, il avait vu la nécessité d’une conscience éthique : «Face à l’importance des enjeux et à la rapidité des progrès, il est essentiel que les avancées de la science s’accompagnent partout d’une conscience démocratique et d’une réflexion politique et morale aussi large que possible».

Enfin, lorsque la France pouvait être engagée dans une guerre injuste et dangereuse pour l’équilibre mondial, il a su librement se démarquer des pays amis qui voulaient entraîner notre patrie dans une aventure imprudente. Puisse-t-il être entendu aujourd’hui sur tous ces sujets.

Mais si nous sommes ici, si nous célébrons cette messe de funérailles demandée par la famille et, je le crois, par tout le pays, c’est pour présenter cet homme à la Miséricorde de Dieu. Saint Paul nous l’a redit dans la première lecture : «Dieu veut que tous les hommes soient sauvés». Si tous les hommes «naissent libres et égaux en droit», on sait aussi qu’ils ne naissent pas forcément égaux dans la réalité de leur existence. Tout dépend de la façon dont ils sont accueillis, acceptés, aimés et des conditions dans lesquelles émerge leur jeune vie. En revanche, la mort est bien le lieu commun de notre humanité et, au fond, l’égalité véritable de notre condition humaine.

Saint Jean de la Croix, ce grand mystique espagnol, nous l’avait révélé : «Au Ciel nous serons jugés sur l’amour». Si nous présentons notre ancien président à Dieu avec tant de confiance, c’est parce que nous savons que seul l’Amour peut juger l’amour. Le Christ, Jésus de Nazareth, nous a révélé l’immensité de cet amour de Dieu qui dépasse infiniment nos connaissances expérimentales et nos capacités intellectuelles de connaître l’au-delà du réel qui nous entoure.

Pour finir, je voudrais citer cette phrase du président Chirac, tellement d’actualité, qu’il a prononcée pour la visite du Pape saint Jean-Paul II en 1980 : «C’est en ces lieux, sous le commandement des tours de Notre-Dame, à portée de la chapelle où Saint-Louis a honoré la Passion, au pied de la Montagne sainte-Geneviève où flotte encore le souvenir de l’antique bergère de Nanterre, patronne de la capitale, sous le regard de la prestigieuse Sorbonne où tant de docteurs ont enseigné, c’est en ces lieux que la France sent le plus fortement battre son cœur».

Les événements récents et dramatiques survenus à Notre-Dame nous ont montré combien cette intuition était vraie. Adieu et merci M. Chirac.

Mgr Michel Aupetit,
archevêque de Paris

 

30 septembre 2019, 17:57