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Des forces armées à Guayaquil, le 14 janvier. Des forces armées à Guayaquil, le 14 janvier.   (ANSA)

«Des chemins de paix doivent être tracés» pour le président de Caritas Équateur

Selon Mgr Antonio Crameri, évêque du vicariat apostolique d'Esmeraldas, (nord-ouest de l'Équateur), les autorités doivent prendre la mesure de la violence qui ébranle la société équatorienne, en réduisant notamment la corruption et en investissant dans les «périphéries» du pays.

Osservatore Romano

L'Équateur, au moins pour la durée de l'état d'urgence jusqu'à début mars, est aux prises avec un «conflit armé interne» contre 22 organisations criminelles transnationales liées au trafic de drogue. Cette définition utilisée par le président équatorien, Daniel Noboa, suffit à cerner l'ampleur de la crise sécuritaire que traverse le pays. Une crise qui a culminé avec la reprise en main par les autorités des sept pénitenciers où des émeutes avaient éclaté simultanément, et un tragique bulletin de guerre: des villes mises à feu et à sang, plus de 1700 narcotrafiquants arrêtés, plus de 200 agents libérés après avoir été pris en otage pendant plusieurs jours, et au moins 13 victimes. 

Mais cette vague de violence a des racines profondes et est loin d'être résolue, comme en témoignent les récentes opérations menées par l'armée dans la prison de Guayaquil et l'assassinat du magistrat César Suárez qui enquêtait sur l'assaut des narcotrafiquants contre une chaîne de télévision dans cette même ville portuaire du sud-ouest, véritable épicentre de la violence. «Il y a maintenant un calme assez étrange dans le pays», déclare Mgr Antonio Crameri, évêque du vicariat apostolique d'Esmeraldas, sur la côte nord-ouest du pays, et président de Caritas Equateur, à L'Osservatore Romano. La situation reste très critique, explique-t-il, le calme actuel semble être une parenthèse avant une contre-attaque du côté obscur. 

La loi du talion

Originaire du canton du Tessin, Mgr Crameri connaît bien l'Équateur, où il s'est installé il y a 23 ans. Au moment des violences, il était à Guayaquil. «Que se passera-t-il après la fin de l'état d'urgence ?» se demande le prélat, qui souligne que ce qui s'est passé n'est que l'aboutissement de problèmes profonds: «On applique la loi du talion, œil pour œil, dent pour dent, mais nous sommes sur un chemin qui ne mène pas à une solution. Nous insistons sur le fait qu'il faut changer le récit: les voyous ont mis le pays à feu et à sang, en semant la peur, mais la guerre n'est pas nécessaire et les chemins de la paix doivent être tracés». Mgr Crameri explique qu'il a envoyé une lettre au président Noboa - après le décès d'un détenu à la prison d'Esmeraldas le 14 janvier, officiellement d'un arrêt cardiaque, mais il n'est pas exclu qu'il soit également dû aux violences subies - pour demander que les interventions des forces armées se fassent toujours dans le respect des droits de l'homme et de la dignité de la personne.

Selon l'évêque, «il ne faut pas tout mettre dans le même sac» car dans les prisons, il n'y a pas que des terroristes, même si le pouvoir des patrons du narcotrafic reste un problème majeur au sein des prisons. «Les criminels, dit-il, ont transformé les prisons en centres opérationnels de la pègre et, même à Esmeraldas, les jacuzzis et les piscines aménagés pour les patrons à l'intérieur des pénitenciers en témoignent : cela montre qu'il y a déjà quelque chose qui ne va pas dans le système». Comme cela est déjà apparu en février 2021, lorsqu'après 48 heures d'émeutes dans le pénitencier d'El Litoral, à Guayaquil, les corps de 79 détenus tués violemment lors d'affrontements entre gangs rivaux ont été retrouvés.

Réduire la corruption

Le simple fait que des fusils et d'autres armes puissent entrer dans les prisons, ou encore l'évasion d'un célèbre trafiquant de drogue d'une prison de haute sécurité quelques jours après son transfert, comme dans le cas de José Adolfo Macías Villamar, sont des preuves que quelque chose ne fonctionne pas dans le système pénitentiaire. «Pour réussir à éradiquer les problèmes dans les prisons, il faut réduire la corruption, ajoute Mgr Crameri, indiquant que les prisons doivent être "transformées en lieux de réhabilitation"». À cet égard, le prélat raconte un épisode survenu lorsqu'il était curé en Équateur: «En parlant à un paroissien qui venait d'être libéré de prison, lui demandant comment il allait, il m'a répondu : "Vous sortez de prison plus mal que vous n'y êtes entré". Pour moi, cela en dit long sur les problèmes des prisons en Équateur».

Au cours de ces 23 années de mission, Mgr Crameri a assisté à la transformation de l'Équateur. Esmeraldas a toujours été une province violente, mais dans le passé il s'agissait surtout de violences entre bandes rivales dans les quartiers, alors qu'aujourd'hui nous parlons d'une «mafia organisée avec des liens transnationaux». Ces dernières années, l'Équateur est devenu le principal centre d'exportation des drogues produites par ses deux pays voisins, le Pérou et la Colombie, les groupes de trafiquants de drogue contrôlant le commerce, en particulier dans le port de Guayaquil sur l'océan Pacifique. Parallèlement à la puissance écrasante des trafiquants, la violence a augmenté: pour la seule année 2023, 7 800 meurtres ont été enregistrés, soit environ le double de l'année précédente. 

“L'Etat équatorien doit investir dans les périphéries”

C'est dans ce contexte difficile que s'inscrivent les efforts de Daniel Noboa, 37 ans, devenu président en novembre dernier à l'issue d'élections une nouvelle fois entachées de violences avec l'assassinat du candidat Fernando Villavicencio. Le président équatorien a annoncé son intention d'organiser un référendum sur la lutte contre la criminalité et de poursuivre une réforme restrictive du système pénitentiaire.

Cependant, Mgr Crameri identifie un autre aspect essentiel sur lequel il faudrait agir. «L'Etat doit investir dans les périphéries : par exemple, Esmeraldas est l'une des provinces les plus oubliées et les pauvres, s'ils n'ont pas d'opportunités, sont plus exposés à tomber dans le cercle vicieux des mafias et de la violence». «En tant que Caritas, poursuit le prélat, nous essayons d'être présents sur la question de la protection des droits de l'homme. Dans la Costa, qui est l'une des trois régions de l'Equateur, nous mettons en œuvre depuis quelques mois ce que le Pape François a appelé l'"hôpital de campagne" : nous essayons d'offrir une assistance psychologique aux victimes de la violence. Le réseau Caritas tente également d'aider les personnes menacées de mort ou d'extorsion, qui sont obligées de quitter leur maison et de reconstruire leur vie. Nous visons à mettre en œuvre une "pastorale de la présence", afin de témoigner, même dans les périphéries pauvres et violentes, qu'un autre mode de vie est possible».

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20 janvier 2024, 12:36