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Les catacombes et la Grotte de saint Paul à Rabat, Malte. Les catacombes et la Grotte de saint Paul à Rabat, Malte.   (©Konstantin Aksenov - stock.adobe.com)

Saint Paul à Malte, un naufragé du temps présent

Le 36e voyage apostolique de l’évêque de Rome à Malte les 2 et 3 avril se déroulera sous le signe de la spiritualité paulinienne. Saint Paul, apôtre des nations, premier des missionnaires en Méditerranée, s’est échoué sur le rivage maltais à l’hiver 60, selon les Actes des apôtres. Décryptage de la symbolique de ce naufrage avec la bibliste Chantal Reynier.

Entretien réalisé par Delphine Allaire - Cité du Vatican

Paul aujourd’hui considéré comme «le père des Maltais» est à l’origine de la christianisation de l’archipel. Après son naufrage, il est accueilli avec humanité par les autochtones, mettant là en relief un modèle d’accueil de l’étranger et d’évangélisation dans les confins, Malte se situant dans l’Antiquité aux limites de l’Empire romain. Comment relier le naufrage de saint Paul au voyage du Successeur de Pierre? Entretien avec Chantal Reynier, exégète biblique, spécialiste des voyages de saint Paul. Elle a récemment publié Marie de Magdala, collection Personnages de la Bible, aux éditions du Cerf.

Entretien avec Chantal Reynier, exégète biblique, spécialiste de saint Paul

Dans quelles circonstances saint Paul fait-il naufrage sur l’île de Malte?

Lorsqu’il est transféré de Césarée à Rome, il essuie une terrible tempête entre la Crète et Malte. Dans cette dérive d’environ 1 000 kilomètres, il échoue sur le rivage maltais. Cet épisode intervient à la fin des Actes des Apôtres, chapitres 27 et 28. Auparavant sont décrits les différents voyages missionnaires de Paul, d’Antioche à Chypre, en passant par l’Asie mineure et l’Europe. «Des boucles de voyage» qui le ramenaient vers Césarée, Jérusalem ou Antioche. Petit à petit, il fonde des communautés en Asie mineure, l’actuelle Turquie, en Grèce ou en Macédoine. Il est arrêté à Jérusalem au retour de l’un de ces voyages. Un procès s’ensuit et il doit comparaître à Rome, étant citoyen romain.

Nous arrivons hélas à la mauvaise saison où la mer Méditerranée connaît des turbulences météorologiques. Contrairement aux sages lois de la navigation, le cargo de Paul et ses compagnons part. Il s’abrite en Crète et repart, c’est là qu’une tempête surgit et l’emmène vers Malte. La destination finale est pourtant Rome. Il prendra ensuite un troisième bateau pour rejoindre la caput mundi.

 

Que représente selon les Écritures cette symbolique du naufrage?

Cette traversée maritime d’épreuves très difficiles a d’abord un soubassement historique plus que probable. Cette page des Actes est en effet capitale pour l’Histoire de la navigation dans l’Antiquité au Ier siècle.

L’une des possibles lectures de cet épisode serait de l’assimiler à la montée de Jésus vers Jérusalem au moment de la Passion. Paul s’approche de Rome, et nous connaissons la fin de sa vie en martyre. Paul, en tant qu’apôtre des nations, va enfin toucher Rome, perçue à cette époque comme le centre du monde.

Dans la stratégie paulinienne, toucher Rome permet à l’Évangile de rayonner ensuite dans tout l’Empire romain. Tout part de Rome et tout y retourne. Paul joue sur ce dynamisme. Le passage par Malte représente le passage par les confins. Malte est une île, éloignée des côtes. L’apôtre des nations se devait d’atteindre cette limite pour que l’Évangile soit annoncé partout.

“Toucher Rome permet à l’Évangile de rayonner dans tout l’Empire romain. Tout part de Rome et tout y retourne.”

Une fois à Malte, comment Paul parvient-il à évangéliser l’île?

L’étonnement et le paradoxe c’est qu’après 14 jours de tempête, tous les passagers sont sauvés, comme Paul l’avait annoncé. Dans l’Antiquité, cela relève de l’exploit. Le rivage est toujours un lieu d’effroi pour les Anciens, car la population de l’île fait en principe main basse sur tout ce qu’elle peut récupérer des bateaux échoués, se débarrassent des passagers ou les réduit en esclavage. Dans le cas de Paul et de ses compagnons, ils ne subissent aucun dommage. Au contraire, ils sont accueillis et reçoivent l’hospitalité des Maltais, qualifiés dans les Actes des Apôtres de «barbares». Cela ne signifie pas qu’ils sont des sauvages, l’auteur veut nous faire comprendre qu’il touche là une limite.

Les Maltais reçoivent Paul avec philanthropie et humanité. Il y a ensuite l’épisode de Paul mordu par un serpent, et qui en réchappe. Le naufragé est toujours vu négativement, les Maltais sont païens et donc cela veut dire que les dieux ne l’ont pas protégé. Pour eux, que la morsure du serpent ne le tue pas, prouve que Paul est protégé des dieux. Il acquiert une certaine notoriété, aussi en effectuant des guérisons, dont le père de Publius (ndlr, le gouverneur romain de Malte). Paul s’impose comme la figure du thaumaturge.

“Paul s’impose comme la figure du thaumaturge auprès des Maltais”

Quelles traces subsistent encore aujourd’hui du passage de Paul à Malte?

On ne trouvera des traces du christianisme à Malte qu’à partir du IVe siècle, donc comment les premières communautés se sont constituées, nous sommes dépourvus du point de vue de la documentation. Il n’y a pas de Lettre de saint Paul aux Maltais. Mais ensuite, les chrétiens maltais évoqueront toujours saint Paul comme figure de référence du point de vue de l’Évangile. La présence de Paul va marquer les mémoires, l’île va se couvrir d’églises et basiliques en hommage à l’apôtre des gentils; une multitude de chapelles, de rues. L’inspiration paulinienne est très présente à Malte, aussi dans l’art.

Pourquoi selon vous le Pape François souhaite-t-il mettre en avant ce modèle paulinien d’évangélisation, en quoi fait-il écho à notre temps?

La présence du Pape à Malte s’inscrit très bien dans les pas de saint Paul, d’abord de par l’aspect «des limites». Ne pas se contenter de rester dans l’Église, dans les murs, dans le centre. Il y a l’aspect de la philanthropie, l’humanité dans l’accueil des étrangers. C’est un signe très fort. Il y a aussi la dimension du salut. Nous voyons bien dans les Actes des apôtres comment tous les hommes embarqués dans le bateau sont sauvés, et en même temps la présence de Paul sur l’île va permettre de sauver les malades. Il y a cette notion de salut, qui est pour tout homme, quelle que soit son origine, sa religion, sa géographie. Cette symbolisation peut nous servir à relire le voyage du Pape dans cette perspective.

30 mars 2022, 16:00