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Le Pape à Assise, lors de la rencontre du 12 novembre 2021 avec les pauvres. Le Pape à Assise, lors de la rencontre du 12 novembre 2021 avec les pauvres.  (Vatican Media)

Étienne Villemain: "Le pauvre est celui qui se reconnaît dépendant"

Surnommé affectueusement par le Pape François "l'enfant terrible", le Français Étienne Villemain est à l'origine de la Journée mondiale des pauvres, qui en est à sa 5e édition cette année.

Olivier Bonnel - Envoyé spécial à Assise, Italie 

La journée mondiale des pauvres s’est tenue ce dimanche 14 novembre. Une journée instituée par le Pape François en 2017 et dont le thème cette année était tiré de l’Évangile de Saint Matthieu: «Des pauvres vous en aurez toujours avec vous». Partout, sur les cinq continents, des événements ont eu lieu impliquant des gens de la rue, des prostituées, des prisonniers ou des personnes handicapées, avec pour volonté de rappeler que ces personnes vulnérables sont au premier rang dans le cœur de Dieu.

Outre la célébration de la messe ce dimanche matin à la basilique Saint-Pierre, le Pape a adressé un bouleversant message aux participants au à la prière mondiale organisée par l'association Fratello.

Déjà à Assise, de vendredi à dimanche, plusieurs centaines de personnes vulnérables se sont réunies pour célébrer autour du Pape un moment de fraternité, de témoignage et de prière. Etienne Villemain, père de famille, a fondé il y a quelques années l’association Lazare qui organise des colocations avec des personnes précaires puis Fratello, un mouvement qui vient de fêter ses cinq ans d’existence et qui cherche à remettre ces petits au cœur de l’attention de la société comme de l’Église.

Interrogé à Assise par Olivier Bonnel, il revient sur cette pauvreté qui est nécessaire selon lui, pour la redécouvrir et en saisir même la dimension sacrée.

Entretien avec Étienne Villemain

Les pauvres, ce n’est pas une caste, une catégorie de certaines personnes qui ont du mal à boucler les fins de mois. Évidemment, ce sont ces personnes qui sont fragiles, vulnérables, mais c'est aussi chacun de nous. Pour moi, le pauvre, c'est celui qui se reconnaît dépendant de ses frères et sœurs, ou de quelqu'un de plus grand que lui. Le nom "Journée mondiale des pauvres", il y a beaucoup de gens que ça a choqué, mais en fait nous sommes, chacun de nous, des pauvres, et si on se reconnaît pauvre, alors, ça veut dire qu'on est en manque, et Dieu peut combler ce manque.

Trop souvent, en fait, on est trop pleins de nous-mêmes. Cette Journée mondiale des pauvres, c'est fait pour nous "appauvrir", pour laisser la place au Seigneur. Ça ne doit pas être une journée mondiale, ça doit être tous les jours la Journée mondiale des pauvres, mais trop souvent, on l'oublie. Donc, comment faire pour que cette journée change notre vie? Les pauvres, comme disait Mère Teresa, «il y en a partout, donc cherchez-les, trouvez-les, aimez-les». Autour de nous il y a des pauvres, et parfois le pauvre n'a pas le visage qu’on imagine.

Qu'est-ce qui est choquant  dans l’appellation "Journée mondiale des pauvres"? C’est parce que la pauvreté justement c'est quelque chose qui dérange, qui est choquant, qu'on ne veut pas voir?

Oui, c'est évident que la Journée mondiale des pauvres ça choque beaucoup de gens. Parce que "pauvre", en effet certaines personnes trouvent que c'est stigmatisant. Alors que pour moi, c'est un mot sacré! Jésus n’est pas venu pour les riches, il est venu pour les pauvres, pour les malades, pour les estropiés, les boîteux, les tordus, que nous sommes tous d'une certaine façon.

En fait, effectivement, au premier abord, ça peut être un peu choquant, mais en fait si on se reconnaît tous pauvres, il y a rien de choquant. Je dirais au contraire que le mot "pauvre" a même une dimension sacrée. Autrefois, au Moyen-Âge, quand on croisait un pauvre, le père abbé lui lavait les pieds, il le considérait vraiment comme Jésus, c'était quelqu'un de sacré. Et puis, petit à petit, on est passé de l'institutionnel, parfois, à l'instrumentalisation, où la personne devient un matériau et on a complètement perdu la dimension sacrée de la personne. Avec la Journée mondiale des pauvres, on voudrait retrouver la dimension sacrée. Au travers du pauvre, c'est Jésus qui se cache. Mettre les pauvres au cœur, alors, ça change radicalement les choses.

Il y a quelque chose qui me choque profondément: trop souvent, les pauvres sont à la porte de l'église. On est des bons chrétiens, on va à la messe, et qu'est-ce qu'on voit à la porte de l'église? Un pauvre. Mais en fait, ce n'est pas la place des pauvres! La place des pauvres, c’est au cœur de l'église! C'est un peu comme si on avait une ruche. Si on met la reine en dehors de la ruche, alors, toute la ruche va crever!

Vous avez fait une allusion aux épreuves que traverse l'Église, notamment en France. On parle évidemment des abus sexuels. C'est aussi un appel à redécouvrir les pauvretés de l'Église?

Je crois qu’au travers de tout ce qu'on traverse, dans l'Église, on a été trop souvent trop sûrs de nous-mêmes, un peu imbus de nous-mêmes. À travers cette épreuve, surtout pour les victimes, on doit changer notre regard et notre capacité d'écoute. Il faut qu'on donne la parole aux plus petits, aux plus pauvres, à ceux qui ont été martyrisés. Ce sont des gens autour de nous, très proches. On en connaît tous, malheureusement.

Toutes ces personnes abusées, maltraitées, il faut qu'on leur donne la parole. Il faut qu'on donne la parole aux gens qui sont aujourd'hui à la porte de nos églises, qui ne sont pas accueillis, les gens qui ont du mal, qui sont trop petits, et en leur disant: «mais en fait, Jésus est venu pour toi».

Cette journée ne nous appartient pas. Elle est à l'Église. Nous, on a été invités et on veut aider chacun de nos contemporains à faire une expérience transformante. Quand je rencontre un pauvre, et que ça change ma vie, après, toute ma vie est différente. Et je pense à de nombreuses personnes qui sont venues seulement pour un événement, et qui, depuis, se sont engagées pour des repas, des visites à des personnes fragiles, qui ont développé énormément de choses.

Les choses doivent commencer de façon petite. C’est comme la vie, ça commence tout petit, et puis c'est appelé à grandir. Mon plus grand désir, c'est que chacun de nous fasse l'expérience de l'amour de Dieu au travers des pauvres. Parce qu’en fait, si je change, si vous changez, si chacun de nous change, bah c'est gagné!

Le but de notre vie sur Terre, c'est d'aimer. On se rend compte qu’on ne sait pas aimer. Mais avec la grâce de Dieu, avec l'amour des pauvres… Les pauvres sont des aspirateurs à amour, ils ont besoin de se sentir aimés, de se sentir reconnus, et quand ils sont avec vous, il vous aspirent, et finalement, ça transforme le cœur. Et chacun peut se dire: en fait, je suis capable d'aimer beaucoup plus que ce que j'imaginais, parce que c'est par grâce. Et on le demande à l'Esprit Saint. «Saint Esprit, je ne sais pas aimer, je suis un pauvre moi aussi, viens m'apprendre à aimer», et là, il montre des chemins tout à fait originaux.

Je suis bouleversé, parce qu’il y a quinze ans, on a commencé en vivant avec trois gars de la rue, et aujourd'hui, les colocations impliquent plus de 500 personnes dans le monde entier. Il y a des milliers de personnes qui sont passées par les colocations, il y a cette Journée mondiale des pauvres, avec 20 000 personnes cette année.

Ce que je vois, c’est qu’en fait Dieu se sert des petits et des pauvres pour montrer que sa grâce agit à travers nos incapacités. Trop souvent, nous regardons les gens qui lancent les projets, alors qu'en fait, le seul qu’il faut regarder, c’est Jésus.

14 novembre 2021, 15:29