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Les évêques de France réunis à Lourdes, le 8 novembre 2021. Les évêques de France réunis à Lourdes, le 8 novembre 2021.  (AFP or licensors)

Face aux abus, les évêques de France s’engagent à de profondes transformations

Dans son discours de conclusion de l’assemblée plénière d’automne de la Conférence des évêques de France, ce lundi 8 novembre à Lourdes, Mgr Éric de Moulins-Beaufort a assuré de son engagement à répondre à la souffrance des victimes d’abus sexuels en engageant toute l’Église dans un processus de renouvellement de sa gouvernance.

Cyprien Viet – Cité du Vatican

«L’ensemble des résolutions que nous avons votées constitue un vaste programme de renouvellement de nos pratiques de gouvernance à l’échelle des diocèses et à l’échelle de l’Église en France», a expliqué le président de la conférence épiscopale. Il a reconnu avec humilité que les évêques avaient besoin d’aide extérieure pour réagir de façon équilibrée à l’immense choc provoqué par la publication du rapport de la Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Église, le 5 octobre dernier, qui a révélé l’ampleur du phénomène, avec notamment une évaluation globale de 330 000 personnes victimes d’agressions sexuelles dans un contexte ecclésial depuis 1950 en France.

Un chemin de purification et de reconstruction doit maintenant s’engager. «Grâce à la CIASE, nous constatons et c’est un constat effrayant, que les relations fortes, les relations structurantes de l’humanité peuvent toujours être perverties et le sont dans une proportion que nul ne peut dire négligeable», a expliqué Mgr Éric de Moulins-Beaufort, en reconnaissant que le sacerdoce presbytéral peut être sujet à des distorsions et à des perversions, parfois destructrices. «La grâce de l’ordination n’assure pas un caractère stable, une honnêteté parfaite, une délicatesse de cœur remarquable, elle ne préserve pas même des démons destructeurs et dominateurs qui peuvent habiter une âme», a-t-il expliqué.


Une reconnaissance de responsabilité, premier pas vers la consolation

«Vendredi matin, nous avons reconnu notre responsabilité institutionnelle et décidé d’engager un chemin de reconnaissance et de réparation ouvrant pour les personnes victimes la possibilité d’une médiation et d’une indemnisation. Nous l’avons fait en pensant à chacune et à chacun d’eux, à chacun de ces enfants, petits garçons, petites filles, adolescents, adolescentes, qui pleurent en secret dans le fond de leur âme et jusqu’au dernier jour de leur vie d’adultes», a assuré l’archevêque de Reims. «Nous avons franchi cette étape en réalisant que, sans le vouloir, nous étions complices, nous laissions s'exercer des actes inqualifiables», face auxquels les enquêtes et procédures lancées dans certains diocèses n'apportaient pas de réponse suffisamment rapide et efficace.

«C’est pour cet enfant qui pleure, petit garçon, petite fille, adolescente ou adolescent, que nous avons réfléchi, travaillé, décidé: "Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait"», a redit Mgr de Moulins-Beaufort, citant le 25e chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu.

«Nous sommes devenus prêtres pour apporter humblement quelque chose de la consolation du Christ, pour assurer beaucoup de la proximité de Dieu, et certainement pas pour que des hommes ou des femmes pleurent à cause de nos fonctionnements paroissiaux.» L’heure est donc à une profonde réforme de l’institution. «De la prise en considération première des personnes victimes, nous avons reçu la liberté d’ouvrir le travail sur nos fonctionnements ecclésiastiques ou ecclésiaux de manière large», a-t-il expliqué.

Dans ce contexte, le processus synodal ouvert par le Pape François, et dont la phase diocésaine est prolongée jusqu’au 15 août, est une opportunité à saisir. «L’Église catholique est tout entière lancée dans un processus synodal. Il démarre doucement et inégalement, a reconnu Mgr de Moulins-Beaufort. Qu’il démarre au moment où notre Église de France reçoit le choc du rapport de la CIASE et est obligée de regarder sa face sombre nous paraît providentiel.»

Appauvrissement et purification

«Nous allons vers un appauvrissement de notre Église. En plus d’un sens, nous le désirons, nous l’attendons», a expliqué le président de la CEF. «Il était bon pour nous d’éprouver qu’il valait la peine sans doute d’être humiliés, appauvris, diminués, si cela peut nous aider à mieux rencontrer les pauvres, les exclus, les méprisés, puisque le Seigneur que nous voulons suivre est venu en priorité pour eux.»

«Nous sommes libérés de pouvoir manifester que notre Église, celle à laquelle nous appartenons et que nous voulons servir, ne peut pas être une institution préoccupée d’elle-même, engoncée dans l’auto-glorification», a expliqué Mgr Éric de Moulins-Beaufort, qui a livré plusieurs pistes de réflexion pour une libération de la parole dans l’Église et une meilleure fluidité des relations entre prêtres et laïcs. «Croiser des regards différents, recevoir l’apport d’un regard féminin, chercher les moyens de consulter le peuple de Dieu, tout ceci nous semble plein de promesses pour progresser, pour grandir dans l’attention à chacun dans toutes les dimensions de son être», a-t-il expliqué.

Sur la question précise de la lutte contre les abus, il a lancé un avertissement sur le risque de confusion autour de la notion de paternité spirituelle du prêtre. «Nous devons redoubler de vigilance, être lucides, ne pas nous laisser tromper par les mots que nous employons. Il me semble en particulier que la métaphore de la paternité devrait être scrutée, car il y a une paternité incestueuse qu’il faut rejeter avec horreur.»

«La vraie paternité ne saurait jamais consister à ce que l’un fasse de l’autre sa chose ou le traite comme tel ni à ce que l’un maintienne l’autre en étant de minorité, tandis que la juste fonction paternelle conduit nécessairement à l’âge adulte et à l’émancipation», a-t-il expliqué. 


Développer la coopération avec les autorités judiciaires

Sur le volet judiciaire, il a expliqué que les protocoles de coopération entre les diocèses et les parquets, déjà mis en place par exemple à Paris, devraient se généraliser. «Nous avons tout à gagner à conclure des protocoles avec les procureurs, à nous en remettre avec confiance aux services de la justice de notre pays. Le pardon de Dieu ne peut servir de prétexte à quiconque qui aurait commis un crime ou un délit pour échapper à la justice des hommes», a expliqué le président de la CEF avec clarté et fermeté, en reconnaissant que les évêques ne sont pas «formés pour être des enquêteurs, ni des procureurs ou des juges d'instruction»

«Nous disons de tout cœur notre amitié fraternelle aux prêtres de nos diocèses. La phase nouvelle de l’histoire de notre Église où nous entrons devrait être une belle aventure. Nous savons, que ce chemin conduit de la mort à la vie, de la dispersion à l’unité dans la communion», a expliqué Mgr Éric de Moulins-Beaufort, invitant à regarder l’avenir avec confiance. «Nous rentrons dans nos diocèses sans doute fatigués par cette session pleine d’émotions, de douleurs, d’inquiétudes, de fraternité, d’intenses moments de partage. Nous rentrons libérés, je crois, et pleins de l’humble vertu de l’espérance», a-t-il enfin assuré. Il a reconnu que les évêques ont besoin d'aide, et il a demandé au Pape, «puisque nous sommes nommés par lui, de venir à notre aide, en envoyant quelqu'un en qui il a confiance examiner avec nous la manière dont nous avons traité et traitons les personnes victimes et leurs agresseurs».

Lien vers le texte et la vidéo intégrale du discours

08 novembre 2021, 12:41