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Un homme observe l'incendie de Notre-Dame-de-Paris, le 15 avril 2019. Un homme observe l'incendie de Notre-Dame-de-Paris, le 15 avril 2019.  (AFP or licensors)

La préservation du patrimoine religieux, une passion française

L’incendie de Notre-Dame-de-Paris, en avril 2019, a réveillé l’intérêt de nombreux Français pour la préservation de leurs églises, en ville comme à la campagne.

Cyprien Viet – Cité du Vatican

Parfois liés à des actes de malveillance, d’autres fois à de simples incidents techniques, les incendies d’églises en France suscitent régulièrement une vive émotion. Récemment, l’incendie de l’église Saint-Pierre-Saint-Paul dans le quartier de Wazemmes à Lille, alors que la toiture venait d’être restaurée, s’est ajouté à une liste déjà longue d’édifices religieux endommagés ou détruits, le plus emblématique étant bien sûr la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, en avril 2019. D'autres édifices très anciens ont également été la proie des flammes ces dernières semaines, comme l'église Saint-Pierre de Romilly-la-Puthenaye, un village de Normandie, le 17 avril dernier.

La couverture médiatique croissante suscitée par les dégradations et incendies de lieux de culte montre cet attachement paradoxal à ces lieux sacrés, de la part d’une population pourtant de plus en plus déchristianisée. Les maires ruraux sont régulièrement confrontés à des difficultés concernant l'entretien des églises de campagne, dont certaines n’ont accueilli aucune messe depuis plusieurs décennies. Les arbitrages budgétaires sont délicats à assumer de la part de communes souvent pauvres en ressources. Le choix de raser ou de désaffecter certaines églises provoque souvent de vives réactions, parmi les catholiques comme, plus largement, parmi la population attachée à ces édifices incarnant une certaine continuité de l'Histoire, au-delà des transformations politiques, des guerres, des modes et des changements sociologiques.

Le père Gautier Mornas, responsable du Service pour l’Art Sacré au sein de la Conférence des évêques de France, est en même temps curé d’une paroisse rurale dans le diocèse de Périgueux. Il remarque des améliorations encourageantes dans l’investissement de la population pour la préservation des églises et dans la coopération avec les pouvoirs publics, de plus en plus attentifs à la protection des lieux de culte.

Entretien avec le père Gautier Mornas

«Les infractions sont, numériquement, quantitativement, les mêmes depuis des décennies. En revanche, je crois que c'est la sensibilité du public à ces questions qui fait qu'aujourd'hui l'on relève beaucoup plus facilement un épisode qui, il y a encore vingt ans, serait passé relativement inaperçu, parce que la question est devenu sensible.

Je crois qu'il y a aussi un avant et un après Notre-Dame de Paris, que la symbolique des flammes sur l'église-mère d'un pays fait qu'on a le regard bien évidemment un peu plus aiguisé sur tout ce qui touche au patrimoine religieux.

Concernant le fléchage des aides financières, est-ce que l'événement de l'incendie de Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019, a entraîné un regain d'intérêt pour le patrimoine religieux dans son ensemble, ou, au contraire, est-ce que cette focalisation sur Notre-Dame de Paris a quelque peu "déshérité" les églises de campagne et les lieux de province moins riches?

Je ne me réjouis pas du tout de l’incendie de Notre-Dame, mais, à toute chose malheur étant bon, je crois que sa face lumineuse, a été, d'une manière générale, de faire redécouvrir l'immense patrimoine religieux que nous avons en France. Notre-Dame a été l'arbre abattu qui a permis de découvrir la forêt, et de réaliser ou de se dire, ou de se redire, que la France est un pays qui compte près de 100 000 églises et que près de 44 000 églises, cathédrales et chapelles sont encore affectées au culte.

L’incendie de Notre-Dame a été l'occasion de découvrir la quantité et la qualité du patrimoine religieux de la France, et dans le même temps, de découvrir dans certains cas, qu'une partie de ce patrimoine était vraiment en très mauvais état. Le ministère de la Culture s’est saisi de la question: dans les six mois suivant l'incendie de Notre-Dame, il y a eu un tour de toutes les cathédrales de France pour vérifier la sécurité de chacune. À l’époque, j'étais recteur d'une cathédrale et je me souviens très bien que, dans les quatre mois, j’ai reçu la visite du préfet, des pompiers, de la commission de sécurité de la préfecture, etc… Cela s’est fait dans toutes les cathédrales de France.

Et puis finalement les maires des petites communes, qui parfois se désespéraient d'avoir une telle charge financière sur leurs épaules, ont eu l’opportunité de se tourner vers le mécénat pour rénover leurs églises, grâce à cet intérêt renouvelé pour le patrimoine religieux. Je crois que cet incendie de Notre-Dame, au-delà d'avoir mobilisé à l'échelle internationale des partenaires pour la rénovation de la cathédrale, finalement, par capillarité, va profiter à l’ensemble du patrimoine religieux français.

Vous évoquez la question du mécénat. On a beaucoup parlé ces dernières années en France du "Loto du patrimoine" lancé par Stéphane Bern. Est-ce que cela a apporté aussi des fruits concrets pour des églises dans le monde rural?

Oui, de mémoire, sur les 18 ou 20 sites retenues par Stéphane Bern, un bon tiers sont des lieux de culte. C’est à la fois la démonstration que les lieux de culte, les édifices religieux, font partie des éléments constitutifs du patrimoine de notre pays, et dans le même temps, qu'il y a un véritable souci aujourd'hui pour la préservation de ce patrimoine qui, avec celui de l’Italie et peut-être de l’Espagne, est peut-être et sans doute le plus riche et le plus varié d’Europe, du monde.

Sur le plan politique, est-ce qu'il y a des points de contact réguliers entre la Conférence épiscopale est le ministère de la Culture pour suivre cette question de la préservation du patrimoine religieux?

Ce sont à la fois le ministère de la Culture et le ministère de l'Intérieur, car ils ont des compétences croisées: le ministère de la Culture pour tout ce qui relève de la propriété de 95 % des cathédrales de France, mais aussi bien sûr le ministère de l'Intérieur pour tout ce qui relève de la préservation du mobilier de ces églises. C’est l’une des richesses aussi de notre administration: permettre que des policiers, des gendarmes, qui relèvent du ministère de l'Intérieur, soient mis à la disposition du ministère de la Culture, en tant que spécialistes dans la prévention du vol d'objets de culte, mais aussi dans la prévention du recel, de la revente, du trafic de biens culturels et cultuels.

Nous avons tous les mois un point sur les objets volés dans les lieux de culte, et sur ceux qui sont retrouvés et peuvent être rendus à leur propriétaire légitime. Cela montre l’intérêt évident des pouvoirs publics pour la préservation du patrimoine.

Comment faire face au risque d'une "muséification" des églises, qu’elles ne deviennent que des vestiges du passé ou des lieux culturels, et non plus des lieux d'expression d'une fois vivante? Comment la Conférence épiscopale et les diocèses travaillent pour éviter de figer les églises dans une simple représentation d’un patrimoine ancien?

Ce que je perçois avec ma double casquette de directeur de l’Art sacré à la Conférence des évêques et de curé d'une paroisse dans le Périgord, c'est qu’il faut faire attention à ne pas se dire que ce qui rend une église "vivante" ou "utile", c’est uniquement le culte. Parce que, de tout temps, une église a toujours été plus qu’un lieu de culte.

Alors je ne suis pas non plus en train de dire qu’une église doit être ouverte à tous les vents et à toutes les propositions. Il y a bien évidemment des choses qui peuvent se vivre dans une église, qui ne sont absolument pas cultuelles mais qui, dans une dimension culturelle, respecteront sa vocation initiale, de même qu'il y a des choses qui pourraient s’apparenter à du culte mais qui seraient beaucoup plus violentes. Ce qui fait qu’une église est vivante, c'est qu’elle est ouverte tous les jours, tous les matins, et fermée tous les soirs, qu'une communauté s’y retrouve régulièrement pour prier, et que cette église, même si elle n'est pas visitée régulièrement par le pasteur ou par un groupe de chrétiens actifs, manifeste un lien avec une communauté vivante.

Dans ma paroisse du Périgord, sur quinze clochers, trois sont extrêmement vivants. J'y passe toutes les semaines volontairement, et par définition, il y en a 12 autres où je suis moins présent. Mais je veille à ce qu’il y ait au moins 10 églises qui soient ouvertes tous les matins et fermées tous les soirs, à ce qu’il y ait un affichage toutes les semaines, et j'y célébre la messe le samedi soir durant une partie de l'année. On peut considérer ainsi que ces églises continuent à vivre.»

 

07 mai 2021, 13:04