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Gaël Giraud, l’économiste «Laudato si’»

Le cri de la Terre et le cri des pauvres s’unissent pour nous interpeller. C’est ce que mit en exergue l’encyclique du Pape François Laudato si’, publiée il y a cinq ans. Cette plainte, Gaël Giraud l’a entendu il y a une vingtaine d’années, en allant au Tchad. Le prêtre jésuite, économiste, réfléchit depuis de nombreuses années sur les liens qui unissent économie, finance et écologie afin de bâtir un modèle économique qui respecte la personne humaine et préserve l’environnement des conséquences du réchauffement climatique.

Xavier Sartre – Cité du Vatican

Sarh, troisième ville du Tchad, dans le Sud du pays, sur les rives de la rivière Chari. C’est dans cette cité qui compte cent mille habitants aujourd’hui que Gaël Giraud débarque il y a vingt-cinq ans pour y effectuer ses deux années de service civil. Il y enseigne les mathématiques et la physique au sein du collège jésuite Saint-Charles-Lwanga. Pour ce jeune homme au parcours universitaire brillant, qui deviendra par la suite chercheur au CNRS, le temple de la recherche scientifique française, cette expérience est un choc et une révélation.

Gaïl Giraud
Gaïl Giraud

«Là, j’ai vu physiquement, déjà à l’époque, le manque d’eau dans une zone qui était encore une savane, ainsi que l’avancée extrêmement rapide de la désertification», confie l’économiste jésuite. «Cela m’a fait comprendre de manière très concrète, moi petit Parisien issu du mandarinat français, que la question de la désertification, et donc du réchauffement climatique, du manque d’eau, de l’érosion des sols, de la biodiversité, était quelque chose d’extrêmement concret», poursuit-il.

Les enfants des rues, ou le cri des pauvres

Ce séjour de deux ans dans une ville qui n’avait pas d’électricité, l’a également confronté à une autre réalité, humaine cette fois : les enfants des rues. S’il passe la première année de son volontariat au sein de la mission des jésuites de Sahr, il décide de passer la seconde dans les quartiers, dans les conditions matérielles des habitants les plus pauvres.

Gaïl Giraud et les enfants de Balimba
Gaïl Giraud et les enfants de Balimba

Chaque matin, il se rend au puits pour y tirer de l’eau, prépare le thé sur le kanoune. Jour après jour, il côtoie les enfants qui vivent dans la rue. Pas ceux qui y mendient, comme le prescrivent les madrasas où ils étudient, mais ceux qui n’ont plus de famille, ou qui ont été obligés de la quitter pour ne plus peser sur les épaules le plus souvent de leur mère.

Gaël Giraud s’installe ainsi dans les ruines du cinéma Rex pour dormir avec eux. C’est comme cela que naît le Centre de Balimba, aujourd’hui installé à quelques kilomètres hors de la ville. Une quarantaine d’enfants, pas plus, y sont accueillis. Ils y sont nourris, logés et alphabétisés. Les plus violents d’entre eux ne vont pas à l’école mais reçoivent une éducation sur place, par des instituteurs qui viennent exprès.

La prise de conscience que tout est lié

Cette expérience «m’a permis de voir très concrètement ce que signifie pour les plus déshérités d’être les victimes du réchauffement climatique», explique-t-il. «Au fond, quand le Pape François dit dans l’encyclique Laudato si’ que le cri de la Terre et le cri des pauvres sont un seul et même cri, c’est l’expérience que les enfants de la rue au Tchad m’ont déjà fait faire vingt ans plus tôt», précise le prêtre.

Rentré en France, Gaël Giraud entreprend de devenir jésuite et suit donc une formation théologique, tout en poursuivant son travail d’économiste. «Petit à petit, cette expérience tchadienne, et ce que je comprenais de l’économie se sont unifiés pour que je me rende compte en fait que ma tâche était de comprendre en tant qu’économiste l’impact extraordinaire du changement climatique sur la population».

Pollution
Pollution

Une foi questionnée et confirmée

La réflexion personnelle et les travaux du père Gaël Giraud ont été influencées par sa foi. «L’expérience de foi chrétienne nourrit en moi une espérance contre tout espoir qui fait que je n’ai pas le réflexe ou pas immédiatement le réflexe de me cacher dans la dénégation» de la situation environnementale et de la catastrophe en marche. En même temps, sa foi a évolué.

«Je perçois beaucoup plus aujourd’hui la fragilité de la Création, explique le jésuite, et le fait que la Création est placée entre nos mains et que nous en avons une responsabilité d’intendants ; c’est ce qu’écrit le Pape François dans Laudato si’. Nous n’en sommes pas les propriétaires ; l’unique propriétaire de la Création, c’est Dieu». Or Dieu lui-même «ne veut pas un rapport de propriétaire au monde mais un rapport de serviteur». Et c’est cette voie que nous devons suivre estime l’économiste.

Laudato si’, un événement

Gaël Giraud a donc accueilli l’encyclique Laudato si’ comme «une extraordinaire surprise». Ce texte est selon lui «l’événement ecclésial le plus important depuis Vatican II». Très vite, note-t-il, tout le monde s’est rendu compte que «c’était la première fois qu’une institution internationale, en l’occurrence l’Église catholique, prenait position de manière aussi claire, aussi informée, aussi juste au niveau mondial sur la question fondamentale de la crise écologique qui est celle de notre génération».

Dans ce contexte, Gaël Giraud en est convaincu : «nous, les chrétiens, nous avons un rôle, une responsabilité dans la résolution de cette crise extrêmement grave». Pour lui, une des causes anthropologiques de la situation actuelle, est la conception apparue au XVIe et XVIIe siècle en Europe de l’homme maître et possesseur de la Nature. Or, l’anthropologie chrétienne diverge de cette conception. Il faut entendre le sens de «dominer la Terre» dans le Livre de la Genèse, comme celui de servir la croissance de la Création. C’est ce que nous enseigne l’encyclique du Pape François. Mais «c’est exactement le contraire de ce que nous faisons», constate le jésuite.

Charge donc aux chrétiens, forts de cette tradition biblique et spirituelle incarnée notamment par saint François d’Assise, d’aider à se libérer de cette anthropologie du XVIe XVIIe siècle «pour inventer ensemble les solutions à la crise écologique». C’est ce qu’il va tenter de faire dans le cadre de sa nouvelle mission que lui a confiée la Compagnie de Jésus : créer et développer un centre de justice environnementale au sein de l’université Georgetown à Washington, aux États-Unis. 

02 mars 2021, 07:52