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La paroisse de Trappes, creuset d’une fraternité concrète et décapante

Le père Étienne Guillet, 44 ans, prêtre du diocèse de Versailles depuis 2006, vit son sacerdoce avec enthousiasme dans cette ville de banlieue parisienne, dans la continuité de la fraternité humaine prônée par le Pape François.

Cyprien Viet – Cité du Vatican

Trappes est une ville de 32 000 habitants, située à seulement 10 kilomètres de Versailles, mais avec une sociologie très différente de la préfecture des Yvelines, perçue comme socialement homogène voire "chic". La commune de Trappes, qui s’est agrandie au fur et à mesure de l’arrivée des travailleurs migrants attirés par les usines de la région parisienne, a au contraire vu sa population s’agrandir et se métisser au fil des années. Actuellement, 70 nationalités sont présentes dans la ville, dont 45 parmi les paroissiens.

Le multiculturalisme a dynamisé la communauté chrétienne, de dimension modeste mais «en bonne forme», se réjouit le père Guillet, qui recense entre 500 et 600 paroissiens réguliers. Le Cap-Vert, le Congo, la Côte d’Ivoire, l’Inde, avec de nombreux catholiques issus de la communauté tamoule de Pondichéry, Madagascar, ou encore l’Outre-Mer française constituent une grande partie des effectifs.

Le père Guillet en visite dans une famille tamoule.
Le père Guillet en visite dans une famille tamoule.

«La paroisse est à l’image de cette ville jeune», dans laquelle «les chrétiens sont minoritaires mais vivent leur foi d’une façon rayonnante», explique le curé, qui ne voit aucune contradiction entre le fait de s’assumer franchement minoritaire et celui de vivre sa foi librement et avec enthousiasme. «La mosquée de Trappes accueille 3000 personnes, et notre église n’a que 400 places : nous ne sommes pas sur les mêmes échelles!», reconnaît le père Guillet, qui vit néanmoins un ministère profondément heureux dans ce contexte du catholicisme populaire.

Les paroissiens de Trappes en visite à la mosquée.
Les paroissiens de Trappes en visite à la mosquée.

Le diocèse de Versailles, un territoire joyeusement contrasté

Cette partie de la réalité diocésaine n’est pas marginale, même si elle ne correspond pas à l’image de "diocèse riche et privilégié" que beaucoup se font quand ils observent les données sociologiques du diocèse de Versailles, qui conserve un remarquable vivier de séminaristes et de jeunes prêtres, souvent issus de familles bourgeoises. C’est le cas du père Étienne Guillet, qui avait fait une école de commerce avant d’entrer au séminaire. Mais cela ne l’empêche pas de vivre aujourd’hui son sacerdoce en milieu populaire avec beaucoup de bonheur, dans la dynamique d’un diocèse où le multiculturalisme est une réalité vivante et dynamisante. «Notre ancien évêque, Mgr Aumonier, disait souvent: "Je suis l’évêque de Versailles, mais je suis aussi l’évêque de Trappes, l’évêque des Mureaux", une façon de déplacer le regard. Il était très attaché à ces paroisses, parce qu’elles sont vivantes, elles disent une jeunesse de l’Église. Il avait repéré que beaucoup de choses s’inventent dans ces quartiers, et s’inventent dans la paix», explique le père Guillet, qui regrette l’image négative accolée à ces territoires de banlieue parisienne.

Il organise régulièrement des rencontres avec ses confrères de six autres paroisses en milieu populaire, afin de réfléchir ensemble aux questions qui touchent les populations de leur quartier, comme la migration, la précarité, la place de la jeunesse et son avenir professionnel, sans misérabilisme mais, au contraire, avec enthousiasme. «C’est génial d’être curé dans ces quartiers, car il y a une aventure d’Évangile», s’exclame le père Guillet. «Nous parvenons en paroisse à bien vivre dans la paix selon l’Évangile, à 45 pays différents, dans des styles de vie différents… Tout le monde ne se comprend pas très bien, mais cette communion, cette concorde, elle fait signe pour tout notre environnement. Cette vie possible dans la diversité, que je crois voulue par Dieu, c’est un cadeau que nous voulons partager à notre environnement, à ceux qui habitent autour de nous, et qui ne sont pas forcément chrétiens. On sent du bout des doigts, dans des lieux comme ça, combien une paroisse a une vocation pour le monde. Et une vocation heureuse!», insiste-t-il.

La bénédiction des enfants et de leurs cartables, à l'occasion de la messe pour la rentrée scolaire.
La bénédiction des enfants et de leurs cartables, à l'occasion de la messe pour la rentrée scolaire.

«J’ai été heureux d’entendre des gens qui ne venaient jamais à l’église me dire l’été dernier: "On sent que vous vous entendez bien, à l’église paroissiale de Trappes". Cela veut dire que dans une ville complexe, pas toujours harmonieuse, nous, nous sommes signe d’harmonie. Le Christ nous réunit, et cela a vocation à s’élargir. Mais c’est très traditionnel, au fond, car l’Église a vocation à annoncer la paix de Dieu à tout son environnement», rappelle-t-il.

Les intuitions du Pape François rejoignent la vie quotidienne des paroissiens

«Nos paroissiens ne vont pas forcément directement lire les déclarations et les textes du Pape François, mais ils ont bien compris ses appels à ne pas être centrés sur nous-mêmes, à ne pas succomber à la tentation d’un autre communautarisme qui serait un communautarisme catho, en étant bien entre nous, dans les fêtes paroissiales, dans le caté paroissial, dans l’entre nous», explique-t-il.

Le 19 février 2020, dans le cadre d’un pèlerinage paroissial à Rome organisé peu avant le confinement, certains d'entre eux avaient pu rencontrer le Pape François à la fin d’une audience générale. Avec l’aide de l’évêque auxiliaire de Versailles, Mgr Bruno Valentin, qui faisait la traduction du français à l’italien, le Pape a pu mener une conversation improvisée avec la délégation. «Le Pape nous a posé beaucoup de questions: "Est-ce que vous y arrivez avec les musulmans? Comment vont vos enfants? Est-ce que vous arrivez à leur transmettre la foi?"». Les paroissiens de Trappes ont été très émus par son attention et son écoute.

Ce pèlerinage fut un moment exceptionnel aussi pour ses paroissiens, qui ont ainsi pu prendre conscience de l’engagement fraternel de l’Église à Rome aussi, notamment à travers les actions de la Communauté de Sant’Egidio. «C’est exactement ce qu’on vit», se sont-ils dit. Les appels du Pape à vivre la fraternité humaine ne sont donc pas déstabilisants pour les paroissiens de Trappes. «Ils se reconnaissaient pleinement dans ce message, dans ce souffle», explique le père Guillet.

Bâtir une relation de confiance avec les musulmans

«Lors de l’appel du Pape pour l’accueil des migrants, plusieurs musulmans sont venus me voir au presbytère en me disant: "On a entendu ce qu’a dit votre Pape. Et cette démarche de lien entre les cultures, de lien avec les plus fragiles, et de lien entre les religions, nous, ça nous parle et on veut le faire avec vous"». Des amitiés se sont durablement créées, et certains musulmans viennent régulièrement déjeuner au presbytère. «J’ai envie de faire route avec les chrétiens», disent certains musulmans liés au père Guillet, notamment dans le cadre de l’aide aux réfugiés.

«Cela nous a donné un horizon de dialogue, qui n’est peut-être pas partagé avec tous, mais avec une partie importante des responsables musulmans et de la population. Ça nous a donné une base heureuse pour établir un dialogue permanent, dans une ville qui n’est pas simple, qui a été traversée par des tentatives mortifères», reconnaît le père Guillet, en précisant qu’au moins 60 jeunes de Trappes sont partis faire le djihad en Irak et en Syrie, dont beaucoup ne sont jamais revenus.

Une opération d'aide alimentaire organisée conjointement par les catholiques et les musulmans de Trappes.
Une opération d'aide alimentaire organisée conjointement par les catholiques et les musulmans de Trappes.

«La ville n’est pas violente en superficie, mais elle a ses réseaux souterrains, qui sont réels», observe le père Guillet. Cette donnée ne le décourage pas. «Une fois que ce terrain est reconnu comme cabossé et fragile, traversé par des forces pour lesquelles je n’ai aucune amitié, soit on pleure, on est désespéré et fataliste, soit on se retrousse les manches, en se faisant des alliés. Et dans la communauté musulmane, nous avons de nombreux alliés, qui ont pleuré de voir notre ville endeuillée par tant de jeunes partis faire le djihad. C’était un secret honteux pour notre ville. Personne ne voulait cela. Nous avons donc tout un réseau d’amis, y compris parmi les musulmans, pour tirer dans l’autre sens, par l’éducation, l’amitié, les projets de solidarité. Ce n’est pas une fatalité qu’une ville dérape», explique le père Guillet. «Il y a aujourd’hui un corps-à-corps pour que cette ville aille mieux, pour que les gens se parlent, ne se replient pas. Que ceux qui seraient tentés par une idéologie folle soient arrimés au dialogue. En six ans j’ai l’impression que cette ville va mieux, que les gens se parlent, que les choses sont moins clivées», explique-t-il.

Une dynamique «intelligente et constructive» s’est aussi créée avec la nouvelle équipe municipale, en responsabilité depuis les dernières élections. Le curé quadragénaire et le maire trentenaire, de culture musulmane, se tutoient et se téléphonent régulièrement. L’équipe municipale ne prend pas de haut les religions, ce qui traduit une évolution générationnelle et idéologique importante dans cette ville marquée par une culture politique de gauche, où les relations entre l’Église et la municipalité n’ont pas toujours été faciles. Mais les crispations d’autrefois ne sont plus d’actualité.

«Après l’attentat de Nice, tous les responsables religieux musulmans et les membres du conseil municipal sont venus à la sortie de la messe de la Toussaint et nous avons planté ensemble un olivier. Que nous soyons tous réunis, religieux et politique, pour se dire que la paix nécessite de se retrousser les manches ensemble, c’était unique», raconte le père Guillet.

Un olivier a été planté devant l'église paroissiale de Trappes après la messe de la Toussaint 2020, en présence des élus locaux et des représentants du culte musulman.
Un olivier a été planté devant l'église paroissiale de Trappes après la messe de la Toussaint 2020, en présence des élus locaux et des représentants du culte musulman.

Assumer pleinement sa foi dans le respect des autres croyants

Au-delà de ces temps forts et de la gestion de crise, la relation entre chrétiens et musulmans se vit au quotidien, notamment au sein de l’école Sainte-Marie de Trappes, qui accueille une grande majorité d’élèves musulmans «dans une annonce de la foi chrétienne explicite et sans la moindre gêne, avec un immense respect des enfants musulmans, mais de façon très claire», explique le père Guillet. «J’y vais souvent. Lors des célébrations, je met mon aube et mon étole, et nous lisons l’Évangile en nous adressant aux petits chrétiens, mais aussi aux musulmans en leur disant que "cette Parole a peut-être quelque chose d’heureux pour votre vie, même si vous n’êtes pas chrétiens"». «Pour nous, une école de 350 enfants, où petits chrétiens et petits musulmans grandissent ensemble, dans une démarche confessante et respectueuse, c’est une immense plateforme de rencontre», explique le père Guillet, qui est notamment inspiré par la pensée spirituelle du bienheureux Pierre Claverie, l'évêque d'Oran martyr en 1996.

La paroisse de Trappes a également un patronage, qui accueille tous les soirs des enfants musulmans du quartier et des réfugiés pour un soutien scolaire. «Tous ces petits qui passent à l’ombre du clocher auront vu l’Église comme un lieu amical qui les aura aider à grandir. Si on peut être un signe de l’autorité du Christ, dont l’Évangile parlait dimanche dernier, en aidant ces petits chrétiens et ces petits musulmans à grandir, c’est top, et c’est très excitant d’être curé sur ces terrains très endoloris par l’histoire, car c’est prophétique et cela peut aider à remonter la pente», explique le curé de Trappes, avec une verve enthousiaste. «Comme dans d’autres lieux, comme au Proche-Orient, l’Église, même petite, elle a un rôle à jouer. Si on a l’expérience d’une concorde "ad intra", et que le Christ nous appelle à voir en tout homme un ami, cela donne de la motivation pour se lever le matin.»

La proximité avec les forains et les gens du cirque

En plus de sa charge de curé, le père Étienne Guillet est aussi l’aumônier des artisans de la fête, c’est-à-dire les les forains et les gens du cirque. «Mettre ensemble des hommes qui ne croiseraient pas» dans d’autres espaces fait partie du «patrimoine génétique» de l’Église, insiste le père Guillet, qui aime cette phrase de la "Prière eucharistique pour la réconciliation des peuples", dans laquelle le célébrant dit au Seigneur: «Nous te reconnaissons à l’œuvre quand des gens qui ne se parlaient pas acceptent de faire ensemble une partie du voyage». Pour lui, l’Église s'incarne là, dans ce chemin.

Célébration d'un baptême d''enfants d'une famille de cirque, sous un chapiteau.
Célébration d'un baptême d''enfants d'une famille de cirque, sous un chapiteau.

«Je vois mon ministère de prêtre comme un ministère de réconciliation et de communion», explique le père Guillet, qui a voulu profiter de Noël pour donner une occasion d’activité à des circassiens. «Le monde du cirque, déjà précaire, est en immense difficulté face à la pandémie de coronavirus. Alors j’ai invité deux familles de cirque à animer la veillée de Noël. C’était magnifique!», se souvient-il avec émotion, en précisant qu'il ne s'agissait pas seulement d'un divertissement mais d'une démarche pleine de sens pastoral. «Ce sont des nomades, nous sommes des sédentaires. On ne se croise pas trop, on a même peur les uns des autres, mais sous le toit de l’église, on a prié ensemble toute la nuit de Noël. Est-ce que ça changera l’avenir? Pas sûr. Mais ça peut changer des regards, au moins pour mes paroissiens. Ils ont vu cette famille de cirque comme une famille amie. Certains paroissiens qui avaient des préjugés contre les gitans ont découvert qu’ils étaient chrétiens et que l’on pouvait célébrer Noël ensemble.»

La phrase de saint Paul «Il n’y a plus ni Juifs, ni Grecs, ni hommes, ni femmes, ni esclaves, ni hommes libres» mériterait d'être actualisée. «Nous, si nous continuons à conjuguer cette fraternité humaine à laquelle le Seigneur Jésus nous invite, il faudrait ajouter "Il n’y a plus de nomades, ni de sédentaires, il n’y a plus de gadjés et de gitans". On se reconnaît frères! Les chrétiens doivent tenir une fraternité plus forte que les étiquettes et les stigmatisations. La nuit de Noël, les paroissiens de Trappes n’ont pas vu des "gitans", il ont vu une famille, avec des garçons jongleurs et acrobates, avec le papa et la maman… Ils ont rencontré des vraies gens !», se réjouit le père Guillet.

Le père Guillet avec deux jeunes artistes de cirque.
Le père Guillet avec deux jeunes artistes de cirque.

La pandémie, un nouveau contexte relevé avec sérénité

Au cours de l'année écoulée, le contexte de la pandémie de coronavirus, qui a bouleversé les rythmes de vie de la planète entière, n’a pas empêché la paroisse de continuer à vivre comme un réseau de fraternité actif et dynamique. Le père Olivier Rousseau, vicaire de la paroisse de Trappes, le séminariste Géraud Patris de Breuil et le diacre Alain Oura travaillent en lien avec le curé, les religieuses et les membres du conseil pastoral, pour que personne ne soit oublié. «Nous avons établi la liste des personnes isolées, environ 80 personnes identifiées, auxquelles on téléphone à tour de rôle. La priorité, en accord avec l’évêque, a aussi été d’apporter la communion aux malades. Et surtout, on ne reste pas au presbytère, on fait le tour des quartiers pour visiter physiquement nos paroissiens, pour casser la solitude, tout en gardant la distance de sécurité pour ne pas prendre de risque inutile.» Les malades du coronavirus sont également visités à l'hôpital, dans le respect des mesures sanitaires.

Malgré la suspension des messes en public lors des confinements, une vie de foi profonde s'est poursuivie, de façon naturelle pour toutes ces personnes animées par la piété populaire et familiale. «Quand le clocher cale, l’église domestique prend le relais. Toutes les familles ont des coins prière, des Jésus, des Marie, des Joseph, des bougies, dans toutes les maisons. Donc, quand la paroisse a dû fermer ses portes, presque tous ont continué à prier en famille, tout simplement. C’est admirable!», s'émeut-il, tout en précisant que quand l’église a pu rouvrir ses portes, tout le monde est revenu. «Pour eux, ça n’avait pas été un drame. La communion leur avait un peu manqué, mais la vie en Dieu, la vie en Jésus, elle avait continué, tranquillement. Avec le chapelet, la prière des enfants, la messe à la télé, des groupes WhatsApp de méditation de la Parole de Dieu que chaque famille animait à tour de rôle à 7h du matin, avec le souci des pauvres et des voisins, on a continué à avancer».

L'urgence de la fraternité

Cet engagement pour la fraternité n’est pas aussi consensuel qu’il pourrait le sembler à première vue. «Tout le monde n’est pas dans cette ligne-là, y compris dans la communauté chrétienne, reconnaît le prêtre. On ne se fait pas que des amis en disant cela, on n’est pas forcément en sécurité en disant cela. Mais on est là pour engager nos vies! L’Évangile est une aventure, qui a son épaisseur avec sa part de risque.»

Pour les mois à venir, la dynamique tiendra en un mot d’ordre: «Déconfinons nos cœurs». Quels que soient l’ampleur des défis à relever et les nouvelles fragilités sociales qui apparaîtront dans la ville de Trappes, l’urgence de la fraternité s’imposera avec encore plus d'acuité. «Si on ne croit plus dans cette amitié, si on n’engage plus nos forces dans la rencontre, le corps social va se fracturer. Mais ce n’est pas le plan de Dieu. Le Royaume de Dieu que j’ai cru discerner en lisant l’Évangile, il n’est pas comme cela. Il est dans une humanité réconciliée», insiste le père Guillet, un prêtre profondément heureux, doublement ancré, dans la Parole de Dieu, et dans le service d'une humanité consolée et rassemblée.

02 février 2021, 12:00