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"Lorsqu'on écrit, il s'agit de trouver sa voie et de trouver sa voix", indique frère Gilles "Lorsqu'on écrit, il s'agit de trouver sa voie et de trouver sa voix", indique frère Gilles  (©Mazur Travel - stock.adobe.com)

Gilles Baudry: la poésie, «chant de l’être» à transcrire selon la musique des mots

L’Avent, temps propice à l’intériorité et à la méditation, peut être l’occasion de retrouver la saveur de la poésie, notamment à travers la Parole de Dieu. Tel un guide pour cette escale poétique, le moine et poète Gilles Baudry, enraciné dans l’inspirante terre bretonne, nous parle d’une manière d’écrire – et d’être – qu’il explore depuis une quarantaine d’années.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

«La poésie est une solitude, et nous sommes des moines qui échangeons des silences» écrivait Jean Cocteau dans l’une de ses lettres, qui pourrait, si le temps ne comptait plus, s’adresser au frère Gilles Baudry.

Originaire de la région nantaise, entré à l’abbaye bénédictine de Landévennec (Finistère) en 1973, frère Gilles prononce ses vœux définitifs en 1981, après avoir enseigné trois années au Togo. «Le virus de la poésie, raconte-t-il, m’a été inauguré par René-Guy Cadou», dont il a lu les écrits à une vingtaine d’années, avant d’approcher ceux de Jules Supervielle et de Pierre Reverdy, puis bien d’autres. L’aventure littéraire fut fructueuse et continue encore, avec plusieurs recueils publiés notamment aux éditions Rougerie. Mais le succès littéraire n’est pas là le premier but du poète, davantage épris de gratuité et de discrétion afin de mieux scruter ce que les choses et les êtres dessinent par leur existence, au-delà de leur écorce.

À ceux qui ne la «pratiquent» pas ou plus, la poésie peut sembler un monde élitiste, une bizarrerie éthérée, une provocation inutile. Elle ouvre pourtant la porte à un souffle vivifiant, telle une respiration, aussi fugace qu’indispensable.

Le temps de l’Avent est favorable à cette rencontre avec le monde des vers et de la prose finement ciselée. Relire d’inoubliables sonnets, des quatrains inattendus, des poèmes de son enfance, mais pas seulement... Goûter aussi les hymnes liturgiques, les psaumes, les lectures de l’Ancien Testament et celles de l’Évangile. Toute la liturgie de ces quatre semaines – et au-delà - est en effet tissée de textes à la tonalité poétique. Inspirés par l’Esprit créateur, ils creusent en nous le sens de l’écoute, la patience et l’humilité… qualités indispensables à l’artisan-poète.

Frère Gilles nous décrit d’abord en quoi consiste cette «vocation».

Entretien avec frère Gilles Baudry

«Ce qui est au départ de tout, de la philosophie comme de la poésie, c’est l’étonnement, l’émerveillement, dirions-nous en tant que croyants, chrétiens. Pour moi la poésie est un chant de l’être, ce chant de l’être qui est en nous et qu’il faut traduire. La vocation du poète est finalement assez proche de celle du traducteur: il va essayer d’exprimer le mieux possible, ou le moins mal, avec des mots – car il est artisan des mots, et en même temps serviteur de la parole. Ce n’est pas tellement la beauté, surtout pas la joliesse, mais plutôt la justesse qu’il faut essayer de trouver. Je crois avec Paul Valéry que tout le problème est d’arriver à un équilibre entre le son et le sens. Je suis très sensible à la tonalité, au ton. C’est du côté de l’être: cette petite musique que nous avons en nous, il faut essayer de la donner, de la rendre, c’est pour cela que je parlais de traducteur, il faut rendre le texte qui est en nous de façon obscure. Le plus difficile, c’est la simplicité profonde.

Mais cela est-il accessible à tous? Et y a-t-il des choses qui empêchent d’être poète?

Nous sommes dans un monde d’argent, de chiffres, de rendements, et la poésie demande de la lenteur, de l’attention. Le poète attend, souvent. Il s’agit d’être là, devant les choses, devant le monde, ce que nous ne le savons plus, ou de moins en moins. La difficulté des gens par rapport à la poésie, c’est que peut être que dans leur enfance, on leur a fait étudier les poèmes comme une chose qu’ils devaient dire par cœur, sinon on leur tapait sur les doigts. C’est donc une très mauvaise initiation! C’est par le goût, la beauté, la saveur,  l’émerveillement... Ensuite, ce qui a, je pense, perverti la poésie, c’est l’époque des poéticiens, qui a duré environ trente ans. Cela a dégoûté les gens, car il fallait faire le plus hermétique possible. Ce sont des gens qui écrivaient à l’insu du lecteur.

Qu’est-ce que la poésie peut apporter dans l’épreuve que l’on vit aujourd’hui?

Devant cette société du «tout technologique», du «tout médiatique», l’homme va étouffer. Il va y avoir une asphyxie de l’être. Quand je lis l’Évangile, la Bible, c’est toujours cette respiration que j’essaie de trouver. [La poésie peut permettre], peut-être, de retrouver cette vie intérieure que nous avons en nous, mais qui est comme une source que nous avons obstruée. Nous l’avons perdue, nous avons tendance à la perdre… Être connecté en permanence vous enlève toute vie intérieure, car vous n’êtes ni à vous-même, ni aux autres, ni à Dieu, encore moins. Ce qui compte est le consumérisme, au détriment de cette attention-là, aux êtres, aux autres et à ce qu’il y a de meilleur en soi. Je pense que si la poésie ne touche pas le meilleur de nous-mêmes, elle ne sert à rien finalement.

La poésie est-elle inséparable de la prière?

Il y a des poètes athées ou agnostiques. Mais quand même, malgré tout, ils ont le pressentiment d’autre chose, de quelqu’un, d’au-delà de leurs mots. Il ne peut pas être un homme suffisant. J’ai beau écrire depuis longtemps, devant la page blanche je suis toujours un débutant permanent. Si cette qualité, cette esprit d’enfance que l’on retrouve dans la prière bien sûr, ne sont pas là, alors il vaut mieux ne pas écrire. La création a besoin de cela aussi.

Le temps de l’Avent est une invitation à cette disposition intérieure d’écoute, d’attente: c’est donc un temps favorable pour la poésie?

Oui, et je conseille aux auditeurs de lire Isaïe, le grand Isaïe, le grand prophète Isaïe. Cela paraît utopique, mais il a une espérance qui vous soulève; elle est courageuse, héroïque quelquefois, mais elle est là. Vous savez, le matin, quand je me réveille, je regarde l’étoile du matin: elle est là, après la nuit, elle est fidèle. L’étoile du matin dans la Bible, dans l’Apocalypse notamment, c’est le Christ. Et le prologue de saint Jean, il faut aussi le lire en ce moment, c’est admirable.

Qu’est-ce que la poésie de la Bible vient affûter, vient creuser en nous?

Notre soif, notre faim - de Dieu, ou indirecte. La grande question de Pierre Emmanuel [poète français du 20e siècle ndlr], qui le hantait à la fin de sa vie, était: «qu’est-ce qui peut bien donner faim de Dieu aux hommes ?». N’est-on pas gavés? On a tout, mais on n’a rien peut-être. La poésie, la foi, la prière, c’est du domaine de l’être. Pas de l’avoir, ni du paraître, mais de l’être. C’est la grande conversion que nous avons à opérer, je pense.

Finalement, plus qu’une écriture, ou en plus d’une écriture, la poésie est une manière d’être?

Oui, et puis il faut vous dire une chose: quand vous méditez l’Évangile, c’est un miroir. Vous pouvez vous voir, mais à travers ce livre-miroir de Dieu. Vous lisez mais vous êtes lu en même temps par la Parole de Dieu. C’est la différence avec un roman, ou bien un autre texte. Cette poésie de la Bible affleure très souvent… Pas uniquement bien sûr, il y a des livres moins drôles, qui sont des batailles, ou du côté juridique, historique, dialectique aussi, chez saint Paul. Mais chez saint Paul, ce qui me plaît le plus sont ses doxologies, qui vous soulèvent - l’épître aux Éphésiens par exemple –, qui traduisent une transcendance de Dieu, mais une transcendance qui s’abaisse sans bassesse… Il n’y a pas de bassesse, c’est comme si le Ciel se penchait sur vous. Il y a cela aussi dans les psaumes, bien sûr.

N’y a-t-il pas un danger de tomber dans une sorte de mièvrerie, dans quelque chose très sentimental?

Oui bien sûr. Il y a eu toute une poésie – surtout autrefois, moins maintenant – qui était dans la joliesse, mais pas dans la beauté, c’est toute la différence. Elle ne prenait pas en compte la blessure du monde. Mais le sentiment joue aussi dans la foi, il faut aller à Dieu effectivement mais aussi affectivement, sinon notre cœur n’est pas là où il est. Vous savez, aujourd’hui les gens ont besoin non pas de discours, de documents, mais d’une parole de vie qui les met en chemin. Et les mots nous mettent en chemin. Comme à Emmaüs. D’ailleurs, le Christ voit ses deux disciples qui dépriment, et bien il met ses pas dans leurs pas, il les écoute. Il a une parole, mais c’est une parole partagée, car ensuite Il intervient. Ce chemin ensemble est très important, même s’ils Le voient seulement à la fraction du Pain. Mais il faut les deux: la Parole de Dieu, c’est tout le chemin vers l’Eucharistie, puis la rencontre. Ils Le voient, et au moment où ils Le voient, Il disparaît. Ils n’ont pas besoin de Lui, puisqu’Il est en eux: c’est l’Église, et ils sont le corps de l’Église.

Le Christ donne cette Parole de vie, Il est Lui-même cette Parole de Vie; Il voit au-delà des apparences: est-ce cela qui vous fait dire que le Christ est poète?

Oui, complètement, Il transparaît. C’est Sullivan, je crois, qui a cette formule – il ne pensait peut-être pas au Christ, mais moi j’y pense – il dit qu’il faudrait «être consubstantiel à sa parole». Si quelqu’un l’a réussi, c’est le Christ, entièrement. Il n’a pas de théorie toute faite, d’en-haut, qu’Il pense appliquer dans la journée, comme un homme politique, pas du tout. Il y a une fraîcheur, une limpidité de Jésus, c’est étonnant. Alors on Lui pose une question, et souvent Il ne répond pas directement à la question, Il renvoie la question pour les [ses interlocuteurs] creuser justement, pour qu’ils aillent plus loin. C’est vraiment le Poète qui est la source, Il a l’oreille du sourcier. Le Christ a déplié la Parole en paraboles, et c’est par là qu’on arrive à la source.» 

05 décembre 2020, 06:30