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Informer pour sauver les jeunes pakistanaises enlevées et converties de force

L’antenne française d’Aide à l’Église en détresse (AED) sensibilise au sort de Maira Shabbaz, une jeune Pakistanaise de 14 ans enlevée en avril puis convertie à l’islam et apparemment prostituée par son ravisseur, serait parvenue à s’échapper.

Entretien réalisé par Marie Duhamel - Cité du Vatican

Chaque année, environ un millier de jeunes filles chrétiennes, mais aussi sikhs et hindous, sont enlevées puis converties à l’islam et mariées de force, selon la commission Justice et Paix de la conférence épiscopale pakistanaise. À Paris, l’AED sensibilise au sort de ces mineures âgées de six à quatorze ans, afin qu’elles ne disparaissent pas dans l’oubli.

Journaliste à l’Aide à l’Église en détresse, Thomas Oswald suit en particulier le parcours de Maira Shabbaz.

Cette jeune chrétienne de quatorze ans a été enlevée en avril par des hommes armés, dans la rue et devant des témoins, alors qu’elle se rendait à son travail à Faisalabad dans la province du Penjab, à l’est du pays. Elle aurait été ensuite convertie de force à l’Islam et contrainte de se «marier» à son ravisseur. Celui-ci lui avait fait signer des documents trompeurs, la menaçant de publier sur internet la vidéo de son viol si elle ne lui obéissait pas.

Dans un premier temps, la justice saisie par sa famille a exigé sa libération, mais le jugement a été cassé début août. La Haute Cour de Lahore a estimé que Maira s’était volontairement convertie et mariée. Elle a alors été rendue à l’homme qui l’avait enlevée, avant de parvenir il y a quelques jours à s’enfuir. Elle vivrait actuellement dans un lieu tenu secret avec sa mère et ses frères et sœurs. Pour éviter que son ravisseur la retrouver, elle ne souhaite apparemment pas voir de médecins après avoir pourtant subi de lourds sévices.

Thomas Oswald revient sur les conditions de captivité de Maira, mais aussi des centaines d’autres jeunes pakistanaises enlevées comme elle chaque année.

Entretien avec Thomas Oswald, journaliste à l’Aide à l’Église en détresse,

Malheureusement, tout est possible. Maira a manifestement été prostituée par son ravisseur. Donc, certains en tirent de l’argent. Elles sont évidemment violées, c’est pour cela qu’ils les kidnappent. Apparemment, elles sont assez fréquemment répudiées à leur majorité. Donc les hommes qui ont profité d’elle,  les laissent à la rue. Une autre jeune fille est enceinte de son ravisseur, on ne sait pas ce qu’il se va passer pour elle et son enfant.

Clairement, les hommes qui font ça sont des bandits. C’est tout à fait flagrant dans le cas de Maira Shabbaz. Ils sont arrivés à deux avec des armes ils l’ont saisie, ils ont tiré en l’air. C’est vraiment la razzia. Ces hommes se sont emparés de cette jeune fille sans même respecter les formes puisque plusieurs personnes ont assisté à la scène. Ces hommes l’ont emmené et s’en est suivie toute l’affaire judiciaire.  Ces jeunes filles sont démunies face à la loi, sans compter que dans la plupart des cas personne ne vient les réclamer.

Que prévoit la loi pakistanaise concernant ces jeunes filles ?

La loi pakistanaise est très claire : on ne peut pas épouser de mineures. Donc en s’appuyant sur ce point-là, ces jeunes filles peuvent se justifier devant la justice. Il suffit d’avoir un certificat de naissance  ou un document de l’école qui démontre leur âge et c’est fini. En principe, elles ne pourraient être ni converties ni mariées.

Pourquoi la loi n’est-elle pas respectée ?

Ce qui explique que cela continue, c’est que les juges subissent des pressions terribles. Il y a eu des cas où le ravisseur arrivait avec 200 hommes costauds. Donc la pression était assez évidente. Il y aussi probablement des juges idéologues qui considèrent que ces lois, qui sont assez récentes – celle sur le mariage des mineures date de 2014- , viennent de l’Occident et que l’État se plie aux lois de l’Occident. Ils estiment par conséquent que ces lois ne les concernent pas vraiment. Chez eux, c’est la charia et rien d’autre.

L’Église pakistanaise est mobilisée pour défendre ces jeunes filles et informer sur leur sort. Est-ce que l’information est aujourd’hui la meilleure défense selon vous ?

Le plus souvent au Pakistan, que ce soit pour les cas de blasphème ou de mariages et conversions forcées, la loi est bafouée dans le sens où ces cas sont mis sous le tapis. Les personnes disparaissent. Ils se sont suicidés en prison ou on entend plus parler d’eux. Dans le cas des blasphèmes, c’est tout à fait flagrant: à ce jour personne n’a été exécuté pour blasphème mais il y a déjà eu des morts et des disparus. On s’arrange pour que ces cas disparaissent.

Il y a d’abord une mission d’information, qui est très importante, car même si le Pakistan a l’air d’être un pays lointain et fermé, il est tout de même perméable à l’influence de l’international et a besoin de relations internationales. Cela a été évident dans le cas d’Asia Bibi par exemple, s’il n’y avait pas eu les manifestations médiatiques internationales, elle serait probablement soit morte, soit en prison. Cette action d’informer permet d'empêcher de passer un sujet sous le tapis, et à partir de là, ces jeunes filles récupèrent une chance.

Mais cela ne pose pas de problème que cette information soit une information occidentale ?

La situation est toujours un peu dangereuse, et met les victimes en position de cinquième colonne de l’Occident. C’est pour cela que nous-mêmes à certains moments nous sommes obligés de nous taire, par exemple pour Asia Bibi, durant plusieurs années nous avons cessé de communiquer car cela l’aurait desservie. 

Actuellement, il faut vraiment parler de ces jeunes, car sinon elles vont disparaître. Sur place au Pakistan, ceux qui peuvent vraiment faire bouger les choses sont les Pakistanais eux-mêmes, et si possible pas ceux des minorités religieuses, car ils sont trop peu nombreux ni légitimes aux yeux de la majorité des Pakistanais. Le fond du problème est finalement le mépris à l’égard de tous ceux qui ne sont pas musulmans de l’islam majoritaire sunnite, le mépris pour les autres.

Depuis la libération d’Asia Bibi, avez-vous remarqué une recrudescence de ces enlèvements et de ces conversions forcées ? 

C’était en effet une crainte que nous avions, mais en fin de compte il n’y a pas eu d’augmentation des exactions contre les chrétiens après la libération d’Asia Bibi, ou alors s’il y en a eu, le lien avec cette libération n’a pas été fait. Ce que l’on peut espérer justement, c’est que les extrémistes musulmans voient qu’ils ne sont pas tout puissants, qu’ils ne peuvent pas obtenir tout ce qu’ils veulent, et surtout qu’on entende enfin la voix des Pakistanais qui veulent vivre dans un état normal.

Pourquoi les chrétiennes, plus que les sikhs ou les hindous, sont victimes de ces enlèvements ? 

Il est vrai que les sikhs ou les hindous ont peut-être des communautés qui ont eu peu plus défenses, cela est possible mais cette généralité ne rend pas justice de la complexité du Pakistan. La communauté sikh est importante, assez belliqueuse historiquement; les hindous ont l’Inde à côté, un pays avec lequel le Pakistan est à couteaux tirés; les chrétiens, eux, n’ont personne. 

03 septembre 2020, 13:38