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Basilique Saint François d'Assise, à Assise en Ombrie. Basilique Saint François d'Assise, à Assise en Ombrie.   (ANSA)

Les conseils d’une sœur clarisse pour vivre à l’heure du confinement

Assise, en plein cœur de la région italienne de l’Ombrie. C’est là, à deux pas du célèbre sanctuaire, que se trouve le monastère Sainte-Colette, habité par une communauté de clarisses colettines françaises. Sœur Thérèse-Myriam, la prieure, nous livre son témoignage ainsi que de précieuses suggestions spirituelles, psychologiques et pratiques, pour vivre de manière équilibrée cette période de confinement à laquelle l’Italie et de nombreux pays sont en ce moment contraints.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Rester dans un même lieu, seul ou en famille; avoir peu de contact avec le monde extérieur; habiter le temps présent et expérimenter une certaine régularité; prier en silence; attendre au long des jours l’heure des retrouvailles... et si notre mode de vie pendant le confinement se rapprochait soudainement de celui des moines et moniales du monde entier? Si la vie monastique relève d’un choix libre, par amour de Dieu et de toute l’humanité, et non d’une contrainte comme l’est cette mesure gouvernementale, nous pouvons nous sentir aujourd’hui plus proches des contemplatifs, cloîtrés que nous sommes dans nos villes et nos habitations.

«Ce confinement peut être l’expérience de la fuite de la fuite de nous-mêmes»

Sœur Thérèse-Myriam, prieure du monastère Sainte Colette d’Assise, partage quelques précieux éléments de la sagesse monastique, qui peuvent nous permettre de traverser cette rude période en gardant l’équilibre. Il s’agit aussi, comme au monastère, de vivre chaque instant en présence du Seigneur, Père aimant et fidèle. Mais avant cela, la religieuse clarisse explique ce que le confinement, en vigueur depuis le 9 mars dernier en Italie, a changé pour sa communauté.

Entretien avec sœur Thérèse-Myriam

Pour nous, vraiment, ça ne change pas grand-chose !.. On a une forme de vie qui est vraiment très fonctionnelle pour ce type d’opération. Pour nous, cela a simplement modifié le fait d’être beaucoup plus attentives aux petits rapports que nous avons avec l’extérieur, donc tout ce qui peut entrer et sortir. Mais autrement, le rythme de vie reste le même, les espaces sont les mêmes. Et peut-être qu’au contraire, on profite de ce temps de Carême avec un plus grand silence, donc on le prend vraiment comme un cadeau du Seigneur en ce sens-là. Mais avec un grand climat de gravité. Ce que nous laissons entrer, ce sont certaines nouvelles que nous pouvons avoir, des nouvelles qui alimentent beaucoup notre prière, notre intercession, notre compassion, et nous essayons vraiment d’être disponibles en ce sens. Nous recevons aussi beaucoup d’intentions de prière de personnes qui sont touchées, de leurs familles ; nous prenons à cœur de prier, de porter, de soutenir comme nous le pouvons... et aussi dans une grande impuissance. Tous les soirs par exemple, nous avons un temps de prière particulier à cette intention-là.

Sentez-vous que vous avez une mission particulière en ce moment?

Pour moi c’est vraiment une question. D’un côté, il y a un peu cette surprise de voir beaucoup de personnes qui se tournent vers nous, en nous disant « vous vivez ce que vous avez à vivre », comme si notre forme de vie aujourd’hui avait quelque chose qui pouvait apporter un réconfort aux autres, dans cette modalité de vivre le temps et l’espace qui est très particulière. Et donc de dire à ces personnes qu’il y a peut-être un cadeau dans cette redécouverte de la simplicité de la vie, dans une vie toute simple, gratuite, qui peut s’émerveiller des petites choses. D’autre part, pour moi c’est la question de l’intercession, la question de la compassion aussi, et la grosse question douloureuse, c’est de sentir ces personnes qui sont malades et qui tout à coup se retrouvent à l’hôpital et loin de leur famille, et qui font le passage loin de leur famille - c’est ce dont, il me semble, on a le plus peur dans notre vie.

Comment peut-on être une présence aimante, même à distance? Comment, dans cette impuissance, y a-t-il un espace où le Seigneur peut peut-être prendre toute sa place, où sa tendresse va pouvoir se déployer? Mais c’est vraiment très mystérieux, c’est très douloureux.

 

On peut donc parler de la solitude qu’expérimentent beaucoup de personnes en ce moment. Comment l’apprivoiser et lui donner un sens?

D’abord il ne faut pas être étonné que ce soit un combat, que la solitude ne soit pas facile. Il y a des heures où on apprécie, et d’autres fois où l’on se rend compte que notre cœur est un vrai champ de bataille. Déjà, passer de la peur à la curiosité de ce que l’on peut découvrir. En ce sens-là, il y a un cadeau qui nous est fait, de s’apprivoiser soi-même, de vivre avec sa propre intériorité, de laisser nos émotions s’exprimer... et d’expérimenter aussi que cette écoute n’est pas forcément dévastatrice. Ça demande peut-être d’avoir un espace pour l’écrire, de l’exprimer par de la musique, du dessin, ou autre chose qui peut être un espace de découverte de soi-même, et voir qu’il y a, à travers des choses peut-être négatives, des choses qui sont aussi très belles en nous. Il me semble aussi qu’il y a cette dimension de la relation avec son propre corps. C’est sûr que dans un espace limité, le corps parle beaucoup. Donc là aussi, il faut apprendre à déchiffrer les signaux de notre corps. 

Et pour les familles, comme pour les communautés, il peut y avoir des tensions...

Alors ça, oui, j’imagine !.. D’après les échos que j’ai eus, les familles sont aussi contentes d’avoir ce moment pour se retrouver tous ensemble ; on imagine aussi qu’avec la tension, avec ce que ça change pour chacun, il y a des moments où cela doit éclater. Il me semble qu’il peut être intéressant d’en parler ensemble, la communication est fondamentale ; et de prendre des moyens pour cette communication. Des moyens aussi pour se construire une petite règle de vie ensemble. Une règle de vie, c’est important pour chacun, pour les personnes seules comme pour les personnes qui sont en communauté. C’est-à-dire de délimiter aussi quels vont être les espaces et les moments que l’on va consacrer plutôt à la relation avec soi-même, plutôt à la relation avec les autres, plutôt à la relation avec le Seigneur. Et je crois qu’en famille comme en communauté, s’autoriser une alternance de solitude et de présence aux autres est fondamental. Respecter aussi le besoin de solitude qu’a l’autre, un besoin de solitude dans le sens non pas d’isolement, mais d’intégration des paroles qui ont pu être dites. Et dans ce sens-là, une alternance de silence et de paroles aussi, il me semble, peut-être très bénéfique. Et des moments de jeu ! Le moment de jeu pour moi est fondamental. Ça peut être de toutes petites choses : se faire deviner des mots, en faisant des mimes, en faisant des pendus, en faisant des dessins... Je crois qu’il y a aussi un appel à la créativité qui peut être vraiment fondamental.

C’est aussi notre rapport au temps qui est changé : on vit au jour le jour, il y a une certaine monotonie qui s’installe, voire une crainte pour l’avenir... Comment ne pas sombrer dans l’ennui, la dispersion, l’angoisse?

Là aussi, il me semble que dans une règle de vie, il est important de qualifier les différents moments de la journée. Vous évoquez le terme de dispersion, il me semble que c’est quelque chose qu’on risque nécessairement de vivre. La monotonie, je dois dire qu’au monastère je ne l’ai jamais expérimentée !.. Parce que lorsqu’on vit bien chaque instant, quand on apprend à vivre l’instant présent, chaque instant est porteur d’une surprise. Cela demande à la fois une certaine structuration du temps et une certaine souplesse, une attention aux appels de l’Esprit, à ce qui peut se présenter aussi. Je crois que cela permet aussi de faire en fin de journée une relecture, et de relever ce qui s’est passé de beau, ce qui a été plus difficile, ce qui s’est bien passé, ce qui s’est mal passé, et pourquoi. Et revaloriser ne serait-ce le fait que le jour, c’est le jour, la nuit, c’est la nuit. Dans la société qui est la nôtre, ce sont des faits qui sont absolument bouleversés, dans le sens où l’on pense que l’on est vraiment au-dessous de tout ça, alors que la nuit, le soir, c’est vraiment cet espace privilégié où l’on apprend à s’abandonner, on apprend déjà à mourir, d’une certaine manière. Le matin on est ressuscité, on repart ! Je crois qu’il y a aussi une possibilité de passer du chronos au kairos. Le chronos,  c’est le temps du chronomètre, c’est celui qui nous fait peur, qui nous stresse. Le kairos est le temps donné, le temps privilégié, le temps où Dieu se manifeste, le temps précieux. Il a beaucoup de goût.

Concernant l’espace, ce confinement nous limite dans nos déplacements. Rester chez soi, au-delà du respect des consignes, peut-il avoir du bon?

C’est quelque chose qu’il m’a fallu apprendre au monastère, en venant d’une vie où l’on voyageait beaucoup. Passer d’une étape où l’on reste peu de temps dans chaque endroit, à une forme de vie où l’on reste dans un seul espace, et on y reste longtemps. C’est vrai que c’est un défi, dans la mesure où cela demande d’habiter soi-même. Apprendre à être vraiment là où je suis... Il me semble que c’est vraiment un cadeau. C’est un défi, parce que notre corps, lui, va commencer à nous parler, donc il faut apprendre à apprivoiser ce qu’il nous dit, sans le majorer, sans le diminuer non plus. Et ensuite, habiter tout simplement chaque espace de notre maison. Cela peut être intéressant, même dans un petit espace, de qualifier chacun des espaces : dans cet espace, par exemple, je peux faire un coin prière, c’est là que je rencontre le Seigneur ; là, je ferai un travail manuel... Pour créer aussi une diversité dans l’espace, pour ne pas vivre une superposition d’activités, car le risque, c’est d’être un peu dans la confusion, et ça, c’est très fatigant. Alors que dans la diversité, dans la qualification des espaces, il y a quelque chose qui peut être très reposant.

Les croyants voient aussi leur manière de vivre la foi modifiée. Avez-vous des conseils pour entrer dans la relation seul à seul avec le Seigneur?

Pour moi, la foi doit être intégrale. Je pense tout de suite à la Vierge Marie, à sa modalité toute simple d’être dans sa maison, en imaginant à Nazareth l’Enfant Jésus à côté d’elle. Dans ces petits gestes du quotidien, il y a quelque chose de très spirituel qui peut être vécu. Les pages de l’Evangile sont pleines de ces petits gestes du quotidien, que Jésus a sans doute appris auprès de la Vierge Marie. Déjà, ce petit quotidien tout simple nous apprend quelque chose de Dieu. Ensuite, la solitude ne peut bien se vivre que sous le regard du Seigneur, qui n’est pas un regard envahissant, qui n’est pas non plus un regard de jugement. Cela demande de convertir beaucoup de ce que l’on a pu intérioriser. On a beaucoup de phrases à l’intérieur de nous – «attention, ne fais pas ceci, attention, ne fais pas cela !», «Si tu ne fais pas cela...», «Tu t’es encore trompée, mais tu es nulle...», etc. On a nos litanies intérieures, qui n’ont vraiment rien à voir avec la litanie des saints, mais qu’on se répète toute la journée. On a vraiment nos petits rituels qui ne nous font pas du bien.

Toutes les normes qui nous sont données, c’est «pour ne pas faire entrer le virus dans nos maisons». Je me dis qu’il y a de petits virus qui entrent dans notre cœur, des petites pensées qui sont rentrées, et qui sont vraiment désastreuses. Ça demande toute une thérapie pour retrouver ce regard du Seigneur qui est sur nous, qui est quelque chose de l’ordre d’une tendresse, d’une grande bonté, d’un accueil total de ce que nous sommes. Dans une période où l’on ne voit pas grand-chose, songer au fait que le Seigneur, Lui, nous regarde, que le Seigneur est en train de poser un regard sur nous de manière incroyablement douce, incroyablement compatissante.

Merci beaucoup ma sœur pour toutes ces indications... avez-vous quelque chose à ajouter?

Une phrase sur la vie monastique dit : «au monastère, on fuit le monde». Il me semble au contraire qu’au monastère, on fuit la fuite du monde. Cette expérience de confinement peut être l’expérience de la fuite de la fuite de nous-mêmes. Apprivoiser ce que nous sommes pour pouvoir ensuite offrir ce que nous sommes en cadeau aux autres. Faire tout ce que nous pouvons, et demander au Seigneur de faire de nous des réserves de paix, de sérénité, d’espérance, de compassion, pour ceux qui sont en première ligne du combat en ce moment. Et donc d’avoir aussi un moment, une modalité, de passer un coup de téléphone à un médecin que nous connaissons, à une infirmière qui est à l’hôpital, à un malade que nous connaissons, pour pouvoir leur offrir ce que nous avons, cette sérénité que nous aurons puisée auprès du Seigneur. Et puis offrir aussi notre prière pour ceux qui sont malades, pour ceux qui sont seuls, et pour ceux qui sont en train de mourir.

 

25 mars 2020, 08:18