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La vieille-ville de Bari, Pouilles, Italie La vieille-ville de Bari, Pouilles, Italie  (www.sopotnicki.com, JES Studio)

Rencontre de Bari: guérir les blessures et réconcilier les mémoires

La rencontre organisée cette semaine à Bari, au sud-est de l’Italie, sur le thème “Méditerranée, frontière de paix”, s’achève ce dimanche 23 février avec une messe présidée par le Pape François. Celui-ci prendra connaissance du document final préparé par les 60 évêques provenant d’une vingtaine de pays qui participent à ce mini-synode.

Entretien réalisé par Cyprien Viet – Envoyé spécial à Bari

De Marseille à Tripoli en passant par Beyrouth, Bagdad ou Barcelone, de nombreuses villes du Bassin méditerranéen sont représentées par leurs évêques, qui témoignent de situations et de défis très différents, mais qui sont conscients de l’interdépendance des pays bordant la mer Méditerranée. Ils sont donc soucieux de construire une dynamique de communion plus forte entre eux et entre leurs Églises, mais aussi, plus largement, entre toutes les populations qui partagent cette identité méditerranéenne.

L’Église d’Algérie, terre des «martyrs du plus grand amour»

Parmi les participants figure l’archevêque d’Alger, Mgr Paul Desfarges, qui a témoigné de l’expérience de sa petite Église dans un grand pays, l’Algérie, marquée par de profonds bouleversements depuis quelques mois, avec un mouvement populaire pacifique qui a mis en lumière l’aspiration du peuple à sortir d’une logique d’assistanat et de clientélisme.

le 8 décembre 2018, la béatification de Pierre Claverie et de ses 18 compagnons, martyrs de la guerre civile algérienne des années 1990, avait rencontré un écho surprenant en Algérie. Cette célébration, à laquelle les victimes musulmanes de ces violences ont été pleinement associées, a permis d’ouvrir un espace de parole et de consolation, 20 ans après une loi d’amnistie qui a permis de sortir de la guerre mais qui a aussi bloqué la mémoire de ces évènements dramatiques.

Interrogé à  Bari, Mgr Paul Desfarges témoigne de cette opportunité de consolation et de réconciliation que l’Église peut offrir aux peuples de la Méditerranée, en infusant la dynamique de l’Évangile dans des sociétés marquées par le sens de la rencontre et de l’altérité.

Entretien avec Mgr Paul Desfarges

J’ai été heureux de découvrir combien tous nos pays du pourtour de la Méditerranée sont marqués par ce qui a été appelé ce matin une théologie de la Méditerranée, une culture de la Méditerranée. C’est peut-être le soleil qui fait ça: nos pays sont dans le soleil au bord de la mer…  ce qui a été noté, c’est que nous sommes tous marqués par une théologie où la rencontre, l’hospitalité, la religion populaire, l’émotion, la sentimentalité ont leur place, et moi bien sûr, je me retrouvais bien dans notre Église où la rencontre de l’autre, où l’autre partie de notre vie, de  notre identité. J’étais content de sentir que c’est quelque chose qui se partage sur tout le pourtour méditerranéen. La Méditerranée a été depuis longtemps un lieu de rencontres, d’échanges, de partage, et les pays de la Méditerranée ne pouvaient pas s’isoler les uns les autres, ils étaient tous appelés à vivre ensemble. Chacun garde sa différence, mais en même temps dans la rencontre, c’est ce qui a été dit ce matin, dans les petits groupes… Peut-être que la Méditerranée est un lieu où a surgi cette théologie de l’universalité qui est le cœur de l’Évangile. C’est pour tout homme : tout homme est vraiment frère de tout homme, tout homme est de la même pâte humaine que tous les autres.

Donc j’étais heureux de noter que finalement, nous, notre petite Église, apparemment très minoritaire et un peu spéciale dans sa composition - plutôt étrangère même s’ils y a quelques frères et sœurs algériens-chrétiens -, faisait vraiment partie de cet ensemble et que nous avions quelque chose à dire. L’autre, on ne peut pas vivre sans lui, et vivre avec lui, ça fait du bien, ça ouvre, ça enrichit.

Peut-être que c’est tout cela qui peut nous aider à perdre nos peurs. Jésus nous a dit : «n’ayez pas peur !», l’Évangile nous dit « n’ayez pas peur!» et nous, Église du pourtour méditerranéen, nous avons envie de dire à nos fidèles et à nos peuples « n’ayons pas peur des autres ». On ne peut que s’enrichir avec eux.

 Je rebondis sur ce que vous avez dit sur Bari: on sent que le monde est un peu fracturé entre l’Europe, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, qui ont des langages différents, qui n’ont pas les mêmes codes culturels, et vous parliez justement de la peur. Cette rencontre entre des évêques du Sud de l’Europe, du Nord de l’Afrique, du Moyen-Orient… c’est aussi une occasion de cicatriser, de retisser des liens qui ont pu être blessés par l’Histoire ?

Oui je crois. Ça fait aussi partie de notre vie en Algérie de travailler à la réconciliation des mémoires. L’évocation de nos frères et sœurs béatifiés participe à cette réconciliation de la mémoire, à cette guérison des blessures, parce que justement nos frères et sœurs sont morts martyrs, plus du martyre de l’amour que de la haine de la Foi; [eux qui sont] vraiment des martyrs de l’amour, du grand Amour, ont pu être associés au martyre d’autres musulmans et musulmanes, qui eux aussi ont donné leur vie par amour de leurs frères, de Dieu, par leur foi en Dieu, par amour de leur peuple, de leur pays, et qui ont perdu leur vie en fidélité à leur Dieu, à leur foi et à leur pays. Il me parait très important de pouvoir sentir que dans nos pays du Nord et du Sud de l’Afrique et de l’Europe, nous avons quelque chose à vivre ensemble. Ce qui nous unit et nous met en communion, ce qui peut guérir, on en a parlé aussi ce matin entre évêques de la Méditerranée, c’est le pardon. La grâce de l’Évangile, c’est l’Évangile de la grâce, du pardon, justement. On peut se réconcilier: ne restons pas figés dans nos blessures anciennes. Il faut en parler, il faut reconnaître le mal, le malheur, en le disant.

On peut prendre le chemin de la réconciliation parce qu’encore une fois, on a besoin les uns des autres. On ne peut plus s’enfermer! On voudrait s’enfermer, mais on ne peut pas. Alors acceptons au contraire de nous ouvrir les uns aux autres.

Dans son discours d’ouverture, le cardinal Bassetti a parlé des martyrs de la Méditerranée et il a cité longuement le testament spirituel de Christian de Chergé. On a beaucoup dit que ces 19 martyrs étaient des modèles pour l’Algérie, mais finalement ce sont aussi des modèles qui peuvent infuser pour tout le bassin méditerranéen, dans une meilleure compréhension de cette altérité entre chrétiens et musulmans ?

Ça m’a touché de voir comment le message de la fraternité qui a été délivré sur le siège de l’Algérie et d’Oran  est diffusé bien au-delà. Ce sont des martyrs de la sainteté de la vie ordinaire, ce que le Saint-Père a appelé «la sainteté de la porte d’à-côté»: ça parle à tout le monde. Nous ne pouvons pas, encore une fois, passer à côté de nos frères et sœurs avec lesquels nous partageons la vie au quotidien.

Et nos dix-neuf frères et sœurs martyrs le sont au milieu d’autres martyrs, qui eux aussi, en ayant une autre foi, vivaient cette même volonté d’attacher un prix important à la vie humaine de tout être humain. Et non seulement d’y attacher du prix, mais de la connaître, de la rencontrer.

Alors oui, j’ai été touché que l’on en parle autant dans notre rencontre, mais ça ne m’étonne pas: c’est un beau témoignage pour aujourd’hui. Encore une fois, ils ne sont pas si extraordinaires que ça, ces 19. Moi je les ai connus: cette sainteté d’hommes et de femmes qui avaient leurs défauts, leurs difficultés, mais ils avaient donné leur vie à Dieu et ils la donnaient à leurs frères tous les jours, dans la rencontre toute simple… comme beaucoup d’hommes et de femmes le font tous les jours, sans qu’on leur fasse de grands discours! C’est ce que j’ai rappelé ce matin, la spiritualité de la vie ordinaire: prendre un café, se laisser inviter par une famille musulmane avec un ami musulman… on se rend compte qu’on porte les mêmes soucis, les mêmes inquiétudes, en même temps les mêmes désirs. on a les mêmes soucis de ses enfants, de ses voisins. Rencontrons-nous, accueillons-nous et on pourra avancer. Mais ne nous barricadons pas, c’est la pire des choses!

22 février 2020, 07:53