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Messe dans l'église St Anthony à Colombo, au Sri Lanka, en juin 2019, après les attaques de Pâques. Messe dans l'église St Anthony à Colombo, au Sri Lanka, en juin 2019, après les attaques de Pâques.  (AFP or licensors)

Les chrétiens, le groupe religieux le plus persécuté au monde selon l'AED

S’appuyant sur une enquête de terrain menée de juillet 2017 à juillet 2019, le rapport annuel publié par l’Aide à l’Église en détresse (AED) le 26 novembre 2019, décrit la détresse des communautés chrétiennes opprimées à travers le monde en raison de leur foi, en Asie, en Afrique ou au Moyen-Orient. Le titre de ce document, «Persécutés et oubliés?», se veut un appel fort lancé à la communauté internationale.

Priscille Pavec - Cité du Vatican

«C’est un fait bien établi que la religion la plus persécutée au monde est aujourd’hui le christianisme, même si beaucoup de gens n’en sont pas conscients», affirme le cardinal Joseph Coutts, archevêque de Karachi, au Pakistan, en introduction du rapport. Il précise que la persécution d’une religion prend des formes multiples : «il peut s’agir d’attaques directes et brutales comme celles menées par l’État Islamique (Daech) en Irak et en Syrie, mais aussi des formes plus subtiles telles que les discriminations, menaces, extorsions, enlèvements, conversions forcées, déni de droits ou restriction à la liberté».

En Asie du Sud-Est: ultranationalisme et régimes autoritaires

Le rapport de l’AED révèle qu’en Asie du sud et de l’est, la situation des chrétiens s’est beaucoup détériorée. Cette région du monde est aujourd’hui la plus exposée en matière de persécutions. Selon Benoît de Blanpré, directeur de l’AED France, «trois menaces majeures ont été identifiées en Asie du Sud-Est: l’extrémisme musulman, l’ultranationalisme, les régimes ultra autoritaires». Il rappelle d’une part «les attentats qui ont eu lieu aux Philippines au début de l’année 2019 ou le tragique attentat du jour de Pâques au Sri Lanka». Ce dernier, revendiqué par l’État Islamique, a fait 258 morts.

Outre le terrorisme islamique, l’ultranationalisme menace les chrétiens. Au Pakistan, les persécutions sont fréquemment soutenues par les autorités étatiques, stipule le rapport 2018 de Human Rights Monitor, publié par les évêques du pays. En Inde, les catholiques sont menacés par les nationalistes hindous. Le rapport décrit également la manière dont certains régimes autoritaires, comme celui de la Corée du Nord, empêchent les chrétiens de pratiquer leur foi. Benoît de Blanpré met en garde contre la tentation de croire que le régime s’est assoupli depuis le «rapprochement entre les États-Unis et la Corée du Nord». En réalité, explique-t-il, «la situation est dramatique pour les chrétiens à qui on demande d’avoir une dévotion totale à la dynastie des Kim. Toute autre forme d’expression religieuse est très sévèrement réprimée. Les contrevenants peuvent être exposés à la torture physique». Même aux Philippines, pays catholique, le président Rodrigo Duterte a littéralement invité à «tuer les évêques» qui s’opposent à lui.

Au Moyen-Orient : l’hémorragie n’est pas terminée

Après des années de violences inouïes perpétrées à leur encontre, les chrétiens semblent bénéficier d’une période de répit au Moyen-Orient.

En Égypte, le rapport évoque l’engagement pris par le président Al-Sissi en février 2017 de lutter contre les «miliciens islamistes» qui décrivaient les coptes comme leurs «proies favorites». Concernant l’engagement des autorités vis-à-vis des chrétiens, Mgr Angaelos, archevêque copte orthodoxe de Londres, rappelle qu’au mois de novembre 2018, l’État égyptien a délivré 340 permis pour la construction d’églises. Il précise cependant que dans les zones rurales, les attaques anti-chrétiennes demeurent des «évènements réguliers».

En Irak et en Syrie, le recul des persécutions s’explique par la défaite militaire de l’État islamique. Sur ces terres, l’exode des chrétiens n’est pourtant pas terminé. L’Irak, qui comptait 1,5 millions de chrétiens en 2003, n’en abrite plus aujourd’hui que 150 000. Le rapport révèle qu’en l’espace d’une génération, la population chrétienne a diminué de 99% à Mossoul, ville où le christianisme est présent depuis près de 2000 ans. Les entretiens réalisés par l’AED avec des chrétiens syriens et irakiens réfugiés au Liban ou en Jordanie montrent qu’ils ne veulent pas rentrer dans leur pays. La crainte des persécutions demeure trop forte, ainsi que celle d’une marginalisation au sein de la société. Si l’État islamique a perdu une bataille militaire dans la région du Moyen-Orient, il pourrait avoir réussi malgré tout, à en expulser ceux qu’il surnomme les «adorateurs de la croix».

En Afrique : la terreur djihadiste

L’ensemble du continent africain est aujourd’hui le théâtre d’actes de violence terroriste. Les attentats se multiplient au Burkina Faso, au Niger et en République Centrafricaine, où les religieux pris en otages, les églises attaquées, leurs paroissiens massacrés. Au Soudan, le Congrès national, parti politique sunnite au pouvoir jusqu’en avril 2019, a lui-même mené des persécutions intenses en attaquant ou confisquant 70 églises catholiques. De même, en juin 2019, le gouvernement érythréen a fermé les 21 derniers hôpitaux catholiques qui prenaient en charge 170 000 personnes chaque année.

Les extrémistes islamistes, quand ils ne tuent pas les chrétiens, les contraignent à devenir musulmans. Le cardinal Désiré Tzarahazana, archevêque de Toamasina, révèle qu’à Madagascar, les islamistes radicaux «achètent les gens». Il confie à l’AED son impression d’une «invasion» notamment orchestrée par les pays du Golfe, avec des projets de construction de plus de 2 600 mosquées. Au Nigeria, Mgr Wilfred Anagbe, évêque du diocèse de Makurdi, affirme qu’«il existe clairement un ordre du jour pour islamiser toutes les zones majoritairement chrétiennes», tandis que dans le nord du pays, Boko Haram poursuit ses exactions contre les communautés chrétiennes.

L’AED conclut ce rapport alarmant en soulignant, malgré tout, «l’engagement sans précédent» de la communauté internationale auprès des chrétiens persécutés au cours des deux dernières années. Elle souligne l’exemple d’Asia Bibi, condamnée à mort au Pakistan et libérée grâce à une mobilisation massive des médias internationaux. Benoît de Blanpré souligne d’ailleurs l’importance d’informer les pays occidentaux des exactions perpétrées contre les chrétiens. Il explique que c’est le premier devoir de l’AED : «informer (…) publier des articles pour faire connaître la situation de nos frères et sœurs persécutés dans le monde et identifier les zones où les menaces et les oppressions sont majeures». Puis, poursuit le directeur de l’AED France, vient «le temps de la prière» et enfin celui de l’action: «formation des séminaristes, soutien aux communautés religieuses féminines, achat de matériel liturgique, achat de bibles pour l’évangélisation… Toute une série de projets qui, très concrètement, permettent aux chrétiens dans le monde de vivre leur foi et d’en témoigner autour d’eux».

Cependant, dans de nombreuses régions, les chrétiens demeurent menacés d’une possible extinction. Le rapport se conclut sur cette interrogation: «Si le Pape François se rend en Irak en 2020, comme annoncé en juin 2019, quel vestige de la communauté chrétienne y trouvera-t-il?»

Entretien avec Benoît de Blanpré
30 novembre 2019, 18:50