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Hommage à Frère Roger (1915-2005)

Il y a tout juste 13 ans, le 16 août 2005, Frère Roger, fondateur de la Communauté de Taizé, était assassiné par une déséquilibrée dans son église, au terme de la prière du soir.

Cyprien Viet – Cité du Vatican

Beaucoup de jeunes chrétiens, notamment ceux qui étaient rassemblés à Cologne pour les premières Journées Mondiales de la Jeunesse du pontificat de Benoît XVI, se souviennent du frisson d’émotion et d’effroi ressenti ce 16 août 2005 à l’annonce de cette terrible nouvelle: «Frère Roger est mort… Il a été assassiné.»

Quelques mois après Jean-Paul II, les jeunes perdaient une autre figure de référence pour leur chemin de foi, et cette fois, dans des circonstances choquantes et incompréhensibles, sans avoir eu le temps de se préparer au deuil. Frère Roger, 90 ans, frêle et physiquement vulnérable mais toujours chef spirituel de sa communauté de Taizé, avait été tué à l’arme blanche par une déséquilibrée, Luminita Solcan, alors qu’il s’apprêtait à sortir de l’église où il venait de participer à la prière du soir.

Le choc fut rude pour les milliers de jeunes présents sur la colline de Taizé, dont beaucoup étaient justement en chemin vers les JMJ de Cologne. Mais l’héritage spirituel de Frère Roger lui a largement survécu, et dès les premières heures du deuil, c’est dans la prière et le recueillement que les frères de la communauté et les jeunes présents à Taizé préparèrent ses obsèques, célébrées le 23 août suivant en présence de nombreuses personnalités politiques et religieuses venues de toute l’Europe, reconnaissantes pour sa contribution à la paix sur le continent.

Une vie donnée pour la réconciliation des chrétiens

Dans le contexte tragique de la Seconde guerre mondiale, Roger Schutz, fils d’un pasteur suisse, avait fait le choix étonnant de quitter le confort de son pays neutre pour s’aventurer en France, afin de prêter assistance à une population en souffrance. Avec sa sœur Geneviève, il se fixera dès 1940 à Taizé, petit village de Bourgogne, où il cachera des réfugiés juifs. De 1942 à 1944, il sera contraint de retourner en Suisse pour des raisons de sécurité, mais aussitôt les combats terminés, il revient à Taizé, prêtant cette fois assistance à des prisonniers de guerre allemands.

En 1949, la Communauté de Taizé commence à se structurer avec les vœux des sept premiers frères. Progressivement, la communauté s’étoffera, intégrant jusqu'à une centaine d’hommes issus des Églises catholique, protestantes et orthodoxe. L’objectif est de manifester la possibilité de la communion entre des chrétiens institutionnellement séparés, mais finalement invités à travailler ensemble à la réconciliation. Dès les années 1950, des petits groupes de jeunes commencent à être accueillis sur cette colline de Bourgogne, puis, de façon plus organisée et systématique à partir des années 1960, le rythme de cette vie communautaire attirera de plus en plus de jeunes chaque été, jusqu’à 100 000 par an. Dans le même temps, Frère Roger multiplie les déplacements à l’étranger, notamment en Europe de l’Est, auprès de la jeunesse dont la foi est souvent entravée par le système communiste. Certaines de ses rencontres se feront dans la clandestinité et le silence. «Je me tairai avec vous», dit-il alors aux jeunes qu’il rencontre et soutient.

Un «petit printemps» pour l’Église

Alors qu’au début, ses initiatives suscitaient perplexité voire hostilité, Frère Roger gagnera progressivement la confiance et l’amitié de nombreux responsables religieux. Jean XXIII l’apprécie et l’invite à participer au Concile Vatican II comme auditeur, qualifiant même Taizé de «petit printemps». Ce village de Taizé devint mondialement célèbre en 1986, avec la visite du saint Pape Jean-Paul II, qui prononcera cette phrase qui résonne encore aujourd’hui : «On passe à Taizé comme on passe près d’une source.» Leur amitié s'était forgée au temps du Concile, et s'était renforcée grâce au soutien apporté par Taizé aux chrétiens de Pologne.

Jean-Paul II et Frère Roger se sont tous les deux éteints en 2005, mais ils restent des figures spirituelles dont la pensée est toujours vivante pour des millions de chrétiens, et dont les intuitions demeurent d’actualité. De son vivant, malgré certaines polémiques sur une certaine "catholicisation" de Taizé dénoncée par des personnalités protestantes, et malgré les réserves manifestées au sein de l'Église catholique face à l'expression d'un œcuménisme trop audacieux qui risquerait de remettre en cause la légitimité de certains sacrements ou de certaines institutions, la dimension prophétique de Frère Roger était largement reconnue et appréciée.

Lors des obsèques du saint Pape polonais, le 8 avril 2005, le cardinal Joseph Ratzinger en personne lui avait donné la communion, bien que Frère Roger soit resté un fils de l'Église réformée, envisageant son rapprochement avec l’Église catholique «sans rupture de communion avec quiconque», et dans une logique de dépassement des clivages confessionnels. Benoît XVI lui rendra hommage lors de son arrivée à Cologne, et il adressera un message et une bénédiction apostolique pour les obsèques de Frère Roger.

La postérité de Frère Roger

Sous la conduite depuis 2005 de Frère Aloïs, un prêtre catholique allemand, la Communauté de Taizé continue à accueillir des milliers de jeunes venus du monde entier chaque été, et elle organise également des rassemblements internationaux dans différentes villes européennes à chaque fin d’année. La prochaine édition se tiendra à Madrid du 18 décembre 2018 au 1er janvier 2019.

Mais le message de Taizé dépasse largement les frontières européennes, comme le prouve l’organisation d’une rencontre à Hong Kong la semaine dernière, ou à Beyrouth en mars 2019. L’héritage de Frère Roger, dont les intuitions étaient nées dans l’effondrement apocalyptique de l’Europe durant la Seconde guerre mondiale, continue donc à toucher la jeunesse actuelle qui, au-delà des frontières et des différences religieuses, culturelles et linguistiques, a soif de paix, de réconciliation et d’espérance.

16 août 2018, 11:52