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Mgr François Gnonhossou, SMA, Evêque de Dassa-Zoumé/Bénin (Ph. : JP Bodjoko, SJ/Vaticannews) Mgr François Gnonhossou, SMA, Evêque de Dassa-Zoumé/Bénin (Ph. : JP Bodjoko, SJ/Vaticannews) 

Monseigneur Gnonhossou : « Le Pape nous rappelle la base de notre humanité de vivre en frères »

Evêque de Dassa-Zoumé, au Bénin, Mgr François Gnonhossou insiste sur la valeur de l’écoute de l’autre, telle que le rappelle le Pape François dans l’encyclique « Fratelli tutti ». Entretien.

Jean-Pierre Bodjoko, SJ* – Cité du Vatican

Comment avez-vous accueilli « Fratelli tutti », la nouvelle encyclique du Pape ?

Je l’ai accueillie avec grande joie et satisfaction, surtout en ce temps d’épreuve sanitaire mondiale, où nous cherchons tous des voies et moyens pour sauver l’homme de la menace que constitue ce virus. C’est une encyclique qui vient nous demander de relever notre tête, afin de voir et de savoir que nous sommes tous frères. Cette encyclique est venue à point nommé, d’autant plus que le Pape nous donne à comprendre le sens de la vie fraternelle. Cette dernière n’est pas seulement limitée à une religion, à une race ou à un pays. Mais, en tant qu’êtres humains, c’est une vertu que nous devons tous vivre et témoigner par tous les moyens.

Au huitième chapitre, le Pape parle justement de la religion au service de la fraternité dans le monde. Comment vivez-vous concrètement cette fraternité dans votre pays, le Bénin, où il y a notamment beaucoup de musulmans ?

Si nous voulons vivre la fraternité, cela veut dire que nous nous limitons seulement à la religion. Il y aura donc quelque chose qui manquera. La fraternité vient avant toute religion et s’adresse à l’humanité, à l’être humain. Je suis très fier de voir que la devise de la Constitution de notre pays est « Fraternité, Justice et Travail ». En nous donnant cette devise, nos aînés pensaient qu’il faut vivre comme des frères et non pas comme des adeptes ou des membres d’une religion donnée. J’ai eu la joie d’écouter beaucoup de confrères et collègues évêques notamment Monseigneur Benjamin, archevêque de Dakar, au Sénégal, un pays majoritairement musulman et Monseigneur Mathieu Madega du Gabon. Nous devons aller au-delà de la religion, sinon nous ne verrons plus l’image de Dieu en nos frères, qui sont nos frères en humanité. Si nous voulons vraiment vivre notre religion et être des modèles de joie et de paix pour les autres, nous devons oublier d’abord notre appartenance à la religion. Cette dernière compte beaucoup parce que c’est la source où nous tirons cette vertu qui est chère à l’humanité et que nous, chrétiens catholiques, nous voulons vivre à temps et à contre-temps. Ce qui est remarquable dans mon pays le Bénin, c’est que quand les musulmans fêtent la Tabaski, tous les autres frères et sœurs de la même ville et du même village s’unissent pour partager la joie. C’est également la même chose quand nous fêtons Noël et Pâques. Au Bénin, au sein d’une même famille, on peut retrouver des musulmans, des chrétiens baptistes, des chrétiens catholiques ou des animistes. Et quand il faut vivre une réalité qui dépasse la religion, la population se réunit pour vivre cette dimension.

On parle souvent de la solidarité africaine. Qu’est-ce que l’encyclique du Pape François apporte comme élément nouveau à cette solidarité africaine ?

Nous devons vraiment faire attention aux termes. Il ne s’agit pas d’utiliser ou de brandir des termes. Il faut les vivre et les mettre en pratique. Nous avons toujours dit que l’Africain est solidaire. C’est bien, mais nous avons encore du chemin à faire. Parce que, quand il s’agit, pour les Africains, de se réunir pour avoir une ligne de conduite unanime, nous avons des problèmes. Aujourd’hui, dans quel pays africain peut-on trouver un centre qui parle d’un problème qui est déterminant pour les Africains ? On parle du paludisme qui fait des ravages. Mais, je n’ai pas encore vu ou entendu que des Africains se sont mis ensemble pour réfléchir, de manière solidaire, afin de trouver une solution adéquate à ce problème. Aujourd’hui, on parle de Boko Haram qui fait des ravages sur le continent africain. Je n’ai pas encore vu, peut-être que je me trompe, des gouvernants ou des Africains, qui se sont unis, de manière solidaire, pour dire que ce qui se passe au nord du Nigeria, au nord du Burkina Faso, et dans d’autres pays est quelque chose qui nous affecte tous et qu’il faut s’asseoir et réfléchir ensemble pour trouver une solution à ce problème. Les armes qui sont utilisées pour détruire les Africains au Nigeria, au Burkina ou ailleurs ne sont pas fabriquées sur le continent africain. Alors, nous évoquons notre solidarité parce que nos ancêtres ont vécu en communauté solidaire, parce qu’ils partageaient tout entre eux, comme ce fut le cas des premiers chrétiens, qui mettaient tout ensemble pour trouver des solutions à tout. Dans le passé, nos aïeux ont vécu en communauté solidaire. Quand quelqu’un allait à la chasse et tuait un gibier, il l’amenait au village et tout le monde partageait. Aujourd’hui, quand on découvre une richesse dans une région, au lieu que les Africains se mettent ensemble pour dire que cette richesse nous appartient à tous, on s’entredéchire et on donne l’occasion aux étrangers de venir nous diviser.

C’est donc un défi à cette solidarité africaine ?

Bien sûr, c’est un défi. Et notre fraternité pose question aujourd’hui, parce que la fraternité ne se limite pas seulement aux frères et sœurs de ma famille, elle va au-delà. Ce qui se passe au Nigeria, au Congo, en Afrique du Sud ou en Egypte me touche et m’affecte, parce que nous sommes tous sur le continent africain. Si nous ne sommes pas encore arrivés à ce niveau, c’est que nous ne sommes pas encore en train de vivre cette solidarité comme elle se doit. Il y a encore du chemin à faire pour témoigner de cette dimension de solidarité fraternelle.

Dans le point 48, le Pape dit : « Parfois, la rapidité du monde, la frénésie nous empêchent de bien écouter l’autre. Et au beau milieu de son dialogue, nous l’interrompons déjà et nous voulons répondre alors qu’il n’a pas fini de parler ». Cela reflète un peu un problème du monde moderne ?

Nous devons trouver des solutions à nos problèmes et à nos difficultés. Il faut donc qu’on s’écoute. Aujourd’hui, les gens ne s’écoutent plus. La technologie moderne a pris le pas sur l’écoute fraternelle. On peut ainsi voir les membres d’une famille ensemble, mais chacun est accroché à son téléphone en train de pianoter. Il faut que nous écoutions. Quand il n’y a pas cette écoute de l’autre, comment pouvons-nous espérer trouver des solutions à nos problèmes ? Les gens pensent aujourd’hui qu’ils ont la solution à tout et les autres ne comptent plus.

Il faut plutôt vivre une vie d’inclusion, où l’autre importe pour moi. Ce qu’il dit, même s’il est plus petit que moi, a de la valeur. Nous devons aussi écouter pour ajouter à ce que nous avons déjà. Si nous ne nous écoutons pas, nous n’irons nulle part. C’est pourquoi, il faut s’asseoir pour s’écouter, en famille et entre amis.  C’est en s’écoutant qu’on trouve les solutions à nos problèmes. Aujourd’hui, les gens se mettent devant un écran et y accordent beaucoup d’importance, sans chercher à aller rendre visite à un ami, ce que faisaient nos aïeux. Le Pape nous rappelle la base de notre humanité de vivre en frères. Mais on ne peut pas vivre en frères, si on ne s’écoute pas.

Justement toujours au numéro 48 de l’encyclique, le Pape dit : « il ne faut pas perdre la capacité d’écoute. Saint François d’Assise a écouté la voix de Dieu, il a écouté la voix du pauvre, il a écouté la voix du malade, il a écouté la voix de la nature et il a transformé tout cela en un mode de vie. C’est, en quelque sorte, ce que vous venez de dire…

Absolument et le Pape n’invente rien. Il ne fait que nous retourner à la source. « Ecoute, Israël, le Seigneur ton Dieu ». Quand le Seigneur insiste sur l’écoute, c’est parce que c’est à partir de l’écoute que l’homme découvre sa mission. Le Pape nous replonge dans notre véritable identité de chrétien et de fils de Dieu. Dieu nous parle et il ne nous parle pas de façon unilatérale. Dieu attend aussi la réponse de l’homme. L’écoute est donc fondamentale pour nous. Il s’agit d’une écoute patiente, une écoute qui valorise l’autre, qui reconnaît en l’autre une créature de Dieu qui a quelque chose à nous apporter dans notre vie de chaque jour.

En conclusion, quelles recommandations feriez-vous concernant l’encyclique du Pape ?

C’est un trésor pour nous. Pas seulement cette dernière encyclique, qui dit tout au sujet de la bonté et de l’amour de Dieu, à travers notre Pape, pour qui je prie tous les jours. Nous ne devons pas prendre cette encyclique comme un livre à lire et à ranger dans nos rayons. Il faut lire, relire et partager, décortiquer, échanger les uns avec les autres, parce qu’il y a des choses que l’autre peut avoir lu et que moi je n’ai pas vues en lisant. C’est en échangeant et en partageant chaque jour que nous allons arriver à vivre ce qui est donné à l’humanité comme trésor. La fraternité consiste à se mettre dans une circulation à double sens, c’est comme un miroir devant lequel on se met pour se mirer. Le miroir ne nous ment pas. Il nous renvoie notre image telle quelle. Si nous voulons vivre authentiquement la fraternité, nous devons donner aux autres ce que l’on veut qu’ils nous donnent en retour. Pour relever le niveau de la fraternité, nous allons méditer ce que Jésus nous a dit dans Jean 13, 35 : « C’est à cela que les gens sauront que vous vous aimez les uns les autres ».

*Twitter : @JPBodjoko E-mail : jeanpierre.bodjoko@spc.va

Mgr François Gnonhossou au micro de Jean-Pierre Bodjoko, SJ
14 octobre 2020, 18:12