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Cathédrale de l'Immaculée Conception, Ouagadougou, le 12 avril 2020 Cathédrale de l'Immaculée Conception, Ouagadougou, le 12 avril 2020  (AFP or licensors)

Burkina Faso: l’espoir s’amenuise devant l’horizon de la famine et des violences

Pays pauvre et enclavé de l’Afrique de l’Ouest, en proie à des attaques djihadistes entremêlées à des affrontements intercommunautaires, le Burkina Faso est désormais confronté à un important risque de famine. Mgr Théophile Naré, évêque de Kaya, dans la région du Centre-Nord, nous livre son témoignage.

Entretien réalisé par Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

Le 1er juillet dernier, Caritas Internationalis lançait un appel d'urgence pour aider les personnes déplacées au Burkina Faso à survivre à la crise alimentaire. Et pour cause: selon l’organisation catholique, si aucune aide n'est fournie, plus de 2,2 millions de Burkinabè – soit 11% de la population - risquent de mourir de faim dans les mois à venir en raison des conflits en cours et des conditions climatiques extrêmes.

La saison des pluies, qui a déjà commencé, s’annonce abondante cette année, et des pertes humaines et matérielles sont à redouter. Par ailleurs, depuis maintenant quatre ans, des groupes armés opérant le long de la frontière nord et dans l'est du pays continuent de tuer et de terroriser les habitants. La communauté chrétienne a été visée à plusieurs reprises, comme dans le diocèse de Kaya, qui a pour évêque Mgr Théophile Naré depuis mars 2019.

Une grande instabilité résulte de ces fréquentes attaques, se traduisant par l'une des vagues de déplacement les plus rapides au monde, avec des centaines de milliers de personnes manquant de nourriture, d’eau et d’un toit.

Mgr Naré fait le point sur la situation sécuritaire dans son diocèse, en particulier depuis le 12 mai 2019, où six personnes, dont un prêtre, étaient tuées pendant la messe dans une église catholique à Dablo.

Entretien avec Mgr Théophile Naré

La situation évolue en dents de scie. Quelquefois, nous avons l’impression que cela va s’arrêter, mais d’autres fois on a envie non pas de désespérer, mais de se décourager, parce que les périodes d’accalmie sont toujours suivies de grandes attaques qui font beaucoup de victimes, des attaques qui provoquent le déplacement d’un nombre encore plus grand de personnes. Je ne sais pas quand on va sortir de ce tunnel, vraiment pas.

Comment cette situation influe-t-elle sur la vie du diocèse et des fidèles?

Il y a toute une partie du diocèse qui n’est plus accessible à la pastorale ordinaire. Il y a deux paroisses pratiquement fermées. Les catéchistes eux-mêmes ont dû quitter leur village parce que la population est partie, donc s’ils restaient, il n’y aurait personne à «animer». Cela influe aussi sur la vie du diocèse dans la mesure où nos structures d’accueil, par exemple l’Ocades-Caritas, sont très fortement sollicitées pour accueillir les nombreux déplacés qui arrivent à Kaya et dans d’autres localités. Et ils arrivent en grand nombre.

À cette menace sécuritaire s’ajoute depuis quelques mois la pandémie de coronavirus. Dans quelle mesure votre région est-elle touchée?

Nous devons rendre grâce à Dieu, car il n’y a pas eu un seul cas avéré, du moins dans le territoire du diocèse, on a enregistré aucun cas. Si le coronavirus devait s’ajouter à ce que nous vivons déjà, je ne sais pas ce que nous deviendrions. Nous continuons à prendre les dispositions et à observer toutes les mesures pour, justement, nous préserver.

Au début du mois, la Caritas a alerté à propos de la menace de la famine qui pèse sur le Burkina Faso, et Kaya est cité. Que percevez-vous de cette réalité dans votre diocèse?

La menace est réelle dans la mesure où les gens ne peuvent plus cultiver leurs champs, parce qu’ils sont en train de fuir leur village. Ils ne peuvent plus accéder à leurs terres pour cultiver. Il faut savoir que la population ici est à 90-95% paysanne. Les gens vivent des travaux des champs ou des travaux d’élevage. Mais tout cela n’est plus possible dans les campagnes, car les villages ont été désertés à cause des attaques terroristes. Ceux qui voulaient y retourner pour ensemencer leurs champs ont été dissuadés par de nouvelles attaques qui ont eu lieu récemment. Ils sont donc entassés dans les centres urbains, mais ce n’est pas là qu’ils vont trouver des champs à cultiver !.. Etre là, à ne rien faire, en ayant besoin de manger, de se soigner… c’est difficile. Et cela veut dire qu’il y a effectivement une menace de famine si l’on ne fait rien pour aider.

Et de quels moyens disposez-vous pour faire face à ce risque de famine?

Tout le monde est démuni. Le peu que l’Ocades- Caritas diocésaine avait fait a déjà été dépensé, donné. Cela a été comme une goutte d’eau, on a senti que ça n’a pas soulagé grand-chose. Mais il y a l’intervention des organismes internationaux, comme le PAM [Programme Alimentaire Mondial], et d’autres bonnes volontés qui sont là et qui aident. Autrement, comme moyens endogènes, on n’a pratiquement rien.

Ici, au niveau de l’évêché, j’ai par exemple essayé de développer quelques activités pour l’auto-prise en charge des femmes déplacées. On leur accorde de petits crédits pour qu’elles puissent faire quelque chose, parce que ce n’est pas bon pour leur dignité de passer leurs journées à mendier. C’est parfois un sentiment d’impuissance qui nous saisit devant l’immensité des besoins, et la précarité de nos moyens.

Dans quel état d’esprit envisagez-vous les prochaines semaines?

Nous appréhendons car il y a la saison des pluies qui s’installe, avec des pluies diluviennes. Les pluies ont déjà causé beaucoup de dégâts. Pour les déplacés, ça va être une saison hivernale particulièrement difficile à vivre. On ne sait pas comment on va tenir jusqu’à la fin de cette saison hivernale. Et après la saison, comment faut-il faire pour vivre? L’avenir est donc assez sombre. Bon, il y a des promesses d’aide nationale et internationale. Je ne désespère pas, mais j’avoue que je suis inquiet, sérieusement inquiet.

Est-ce que vous avez un dernier message à faire passer?

Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui prient pour nous, et ce n’est pas une contribution indifférente, car si Dieu n’y met pas la main, je ne sais pas comment nous allons nous en sortir. Et merci à toutes les bonnes volontés qui mettent la main au porte-monnaie, parce que vraiment, sans leur aide, nous serions bientôt réduits à ne savoir que faire. Mais avec la solidarité internationale, l’espoir reste permis. Donc merci à tous pour la solidarité, merci à tous pour la sollicitude. Restons en communion de prière, et gardons cet esprit de solidarité chrétienne.

29 juillet 2020, 07:42