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L'hôpital saint Louis de Bangkok. L'hôpital saint Louis de Bangkok.   (ANSA)

Thaïlande: entre harmonie culturelle et défis socio-économiques

Le Pape quittera Rome pour la Thaïlande ce mardi 23 novembre, première étape de sa 4ème tournée en Asie qui le conduira dans un second temps au Japon. François vient célébrer, à Bangkok, les 350 ans de la création du premier vicariat apostolique du Siam en 1669, et l’établissement il y a 50 ans des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et le Royaume de Thaïlande, monarchie constitutionnelle de 69 millions d’habitants à 90% bouddhistes. Quelles sont leurs aspirations et leurs difficultés? Décryptage de Marie-Sybille de Vienne, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris (Inalco) à Paris.

Entretien réalisé par Marie Duhamel – Cité du Vatican

«Nous suivrons le processus démocratique même si cela prendra du temps de répondre aux besoins, en raison des contraintes imposées par les lois, les budgets et la nécessité d’écouter les différents points de vue». Le 17 juillet dernier, à la veille de sa prestation de serment devant le roi Rama X, Prayuth Chan-o-Cha mettait officiellement fin à la junte qui avait renversé le gouvernement de Yingluck Shinawatra en mai 2014. Le pays n’en était pas à son premier coup d’État.

Depuis l’instauration en 1932 de la monarchie constitutionnelle par des civils soutenus par les militaires, l’armée a fourni douze des 29 Premiers ministres, pour préserver la Constitution, garantir la stabilité du pays ou encore mettre à bas un exécutif.

Premières élections en 5 ans

Aux affaires depuis la putsch de 2014, l’ancien militaire a troqué les armes pour la politique, en créant un parti ‎le Palang Pracharat, qui a remporté le suffrage de 8, 4 millions d’électeurs lors des élections de mars dernier et formé, au terme de tractations politiques, un gouvernement de coalition avec 19 partis.

Si des versements d’argent peuvent avoir lieu, reconnait Marie-Sybille de Vienne, «les électeurs sont seuls dans l’isoloir», aussi «on ne peut pas dire que les élections soient le résultat d’achat des votes» affirme-t-elle. Après le scrutin, l’opposition a en effet dénoncé des fraudes et critiqué le système électoral prévu par la Constitution de 2017 qui a permis au parti de Prayuth Chan-o-Cha de nommer les sénateurs. Malgré ses accusations, le parti proche de l’ancien premier ministre Thaksin  Shinawatra est arrivé deuxième avec 7,8 millions de votes, tandis que la toute nouvelle formation Nouvel avenir récoltait 3,9 millions de bulletins.

Actuellement, le gouvernement est dans une position qui n’est pas facile, souligne Marie-Sybille de Vienne: «une motion de censure pourrait être déposée contre le budget. Si on est loin d’un ‘shutdown’ à l’américaine, les programmes d’investissements et de relance de l’économie sont bloqués». Or, souligne l’enseignante, la croissance pour 2019 est inférieure à la moyenne de la croissance du PIB pour la période 2016-2019.

De grands défis sociaux

La Thaïlande reste une «société très inégalitaire, avec des problèmes de redistribution, de modification de taxation», explique Marie-Sybille de Vienne. Il existe une couverture maladie, mais un système universel de retraite doit encore être mis en place. «Il faudra également repousser l’âge du départ à la retraite en raison de l’allongement de la vie», dit-elle. Il est actuellement prévu à 55 ans. Autre enjeu de taille: garantir une éducation jusqu’au lycée dans les milieux ruraux ou dans les banlieues urbaines.

Les problématiques sociales sont nombreuses et les différents clivages qui traversent la société n’aident pas à les résoudre. Marie-Sybille de Vienne souligne trois types de clivage.

D’abord, géographique entre la capitale et le reste du pays. À Bangkok, explique-t-elle, l’électorat est traditionnellement démocrate, bien que le parti le plus ancien du pays fondé en 1944, se soit effondré lors du dernier scrutin. Le Nord et l’Est sont acquis au parti politique de Thaksin Shinawatra.

Ensuite, la chercheuse parle d’un clivage générationnel. Les jeunes urbains et éduqués ont largement voté pour le néo parti Nouvel avenir qui rassemble du centre à l’extrême gauche, un militaire et un homme d’affaire. «Il existe aussi, précise-t-elle, une partie des Thaïlandais qui est plus politisée qu’il y a trente ans, qui se mobilise grâce aux réseaux sociaux, sans se reconnaitre dans aucun acteur politique».

Enfin, les divisions au sein même des «grandes familles dominantes» freinent la résolution des problèmes.

Le bouddhisme, une composante de l’identité

Le bouddhisme dont se revendiquent 90% des Thaïlandais est-il un facteur d’unité ? Que représente-t-il dans le pays ? «Il s’agit d’une composante de l’identité siamoise ou du peuple thaï», affirme Marie-Sybille de Vienne. Quant à la pratique, les gens vont au temple pour les fêtes, pour prier ou faire des offrandes.

Pour suivre l’enseignement traditionnel de Bouddha, «il n’y a pas d’autre voie que la voie monastique » mais rares son ceux qui s’engagent dans une « carrière monastique », explique l’enseignante. «Les monastères sont des lieux ouverts, on y rentre et on en sort», explique-t-elle. Ainsi, on envoie plus les enfants sur place lors de la période du carême bouddhiste et les hommes ne sont pas tenus d’y passer une période de leur vie, mais ils peuvent s’y rendre pour une ou plusieurs semaines «lorsqu’ils se retrouvent face à des difficultés, des choix, ou pour acquérir des mérites pour les personnes défuntes». En outre, souligne la chercheuse, une longue période en monastère est «rarement compatible avec la vie actuelle» urbanisée. Elle évoque des populations sino-thaïes de Bangkok devenues bouddhistes «pour s’intégrer», mais qui conservent une culture commerciale, et «celle-ci passe avant».

Les minorités

Les relations entre les bouddhistes et les autres communautés sont bonnes. Le Pape saluait d’ailleurs dans son message au peuple Thaïlandais «l’harmonie et la coexistence pacifique entre (les) habitants» du pays.

La communauté chrétienne représente 1% de la population dont 0,58% de catholiques, tandis que 5% des Thaïlandais se disent de confession musulmane. C’est la deuxième religion du pays, et ses membres «ne vivent pas en marge, explique Marie-Sybille de Vienne: «des chefs d’Etat-major, des ministres de l’intérieur ont été musulmans. La deuxième famille historique en Thaïlande descend d’un Persan musulman du 17ème siècle.»

La rébellion séparatiste

La situation des séparatistes musulmans dans le sud du pays est un cas à part. «Il s’agit d’un ancien sultanat malais qui avait un territoire, une langue, une religion, une royauté, et qui a été rayé de la carte en 1909 », explique la chercheuse. Ils ont «disparu», après un accord frontalier conclu avec la Grande Bretagne qui avait colonisé la péninsule malaise. On est là face à une «crise identitaire» auxquels se sont greffés «des dysfonctionnements, des problèmes de développement» qui ont abouti à une insurrection.

Début novembre, un attentat a couté la vie à 15 personnes. D’autres bombes avaient été placées dans Bangkok, en plein sommet de l’Asean. Mais l’attaque qui reste dans les mémoires remonte à 2015.  20 personnes meurent dans l’explosion de bombes au sanctuaire bouddhiste d’Erawan dans la capitale. La piste de terroristes étrangers, proche du groupe Etat islamique, avait été alors évoquée.

Si les migrants venant de pays où le djihad islamiste est pratiqué ne sont pas bien vus et peuvent être expulsés, la Thaïlande reste le plus grand pays d’accueil d’Asie du Sud-Est rappelle Marie-Sybille de Vienne. Trois millions de Birmans se trouvent actuellement sur son sol, «avec ou sans papiers», participant activement à la vie commerciale du pays.

Entretien avec Marie-Sybille de Vienne
19 novembre 2019, 09:49