Une vague d'empoisonnement de jeunes filles inquiète les Iraniens. Une vague d'empoisonnement de jeunes filles inquiète les Iraniens.  Les dossiers de Radio Vatican

L’éducation des filles menacée en Iran

Des milliers de jeunes filles ont été intoxiquées à l'école. Le régime islamique a annoncé l’arrestation de plus de 100 personnes le 12 mars, acculé à réagir alors que ces actes criminels ne peuvent avoir eu lieu sans son soutien, selon Azadeh Kian professeure de sociologie franco-iranienne et directrice du Centre d'enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes de l'université Paris-Diderot.

Entretien réalisé par Marie Duhamel – Cité du Vatican

Au moins 5000 jeunes filles ont été intoxiquées depuis fin novembre 2022 dans 230 écoles ou lycées, des campus et plus récemment des clubs de sport féminins, dans 25 des 31 provinces du pays, rapporte le régime.

«Ce ne peut être l’œuvre de quelques-uns. Ce sont des actions orchestrées par au moins plusieurs centaines de personnes», affirme Azadeh Kian, professeure franco-iranienne de sociologie et directrice du Centre d'enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes de l'université Paris-Diderot. Une hypothèse qui semble se confirmer lorsque l’on sait que les produits chimiques -une combinaison de produits selon des experts- ne sont pas à la portée du grand public, poursuit la chercheuse qui s’interroge: «Comment se fait-il, alors qu’il y a un gardien de la révolution dans chaque établissement et des télécaméras partout, que ces personnes puissent facilement venir jeter des produits à l’intérieur des classes?».

Des parents en colère

Récemment, des vidéos publiées sur les réseaux sociaux montraient des parents tentant désespérément d’escalader le portail fermé de l’école où leur enfant venait d'être intoxiqué. Ces dernières semaines, des parents se sont réunis dans la rue, devant les écoles, pour protester contre ces actes criminels, demandant plus de sécurité pour leur enfants et défendant l’éducation des filles.

«Pendant trois mois, les autorités ne se sont pas préoccupées de ces empoisonnements. Elles ont tout fait même pour dissimuler l’affaire». Selon des témoignages recueillis par la chercheuse, des agents de renseignements sont allés à la rencontre d’enfants et de leurs parents les sommant de se taire.

Mais les journaux saisis par certains parents se sont fait écho de leur colère et de leurs revendications si bien que, acculées, les autorités ont fini par réagir. Le 6 mars, le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, a finalement dénoncé ces empoissonnements, réclamant des «peines sévères», allant jusqu'à la peine de mort, contre les personnes qui seraient reconnues responsables.

Le 12 mars, le ministère de l’Intérieur a fait savoir dans un communiqué qu’au moins 100 personnes «soupçonnées d'être responsables des incidents dans les écoles ont été identifiées, arrêtées et interrogées» dans plusieurs provinces, dont celles de Téhéran, Qom, de Hamadan, du Kurdistan ou de l'Azerbaïdjan.

Les doubles jeu du régime

Certains suspects avaient pour objectif d'«instiller un climat de peur parmi les élèves et de fermer des écoles», explique le ministère de l’Intérieur qui évoque «des liens possibles avec des organisations terroristes», citant les Moudjahidine du peuple. Ce qu’a aussitôt démenti le MEK. Le porte-parole à Paris de ce mouvement en exil basé en Albanie a réagi à ces accusations en dénonçant «un spectacle ridicule pour dissimuler le rôle des institutions sous le commandement de Khamenei dans ce grand crime», appelant Téhéran à accepter une enquête internationale.

Pour la sociologue franco-iranienne, ces intoxications sont orchestrées soit par des ultra-conservateurs au sein du régime, soit par des «"vigilants" très proches du régime et soutenus par eux». «Il s’agit de groupes de citoyens, en civil, liés au service de renseignements, aux gardiens de la révolution et aux bassidji, avec lesquels ils travaillent main dans la main». Ils agissent en toute impunité depuis de nombreuses années, poursuit-elle, pour lancer de l’acide sur des femmes dans la rue ou attaquer des manifestants comme ce fut le cas lors du mouvement vert en 2009 et du mouvement étudiant de 1999.

Et les «autorités sont très contentes de voir ces actions visant à intimider la population, les lycéennes, écolières, et ainsi leurs parents».

L'affaire des intoxications a débuté deux mois après le début du mouvement de contestation déclenché par la mort mi-septembre de Mahsa Amini pour un voile mal porté. Une image montrant des jeunes filles faisant un doigt d’honneur au portrait du guide dans leur salle de classe avait été virale. Aujourd’hui, leurs lieux d’enseignement ne seront plus que difficilement un lieu de contestation. Accusées un temps par le pouvoir d’avoir voulu semer le trouble avec ces intoxications, elles n’organiseront plus leur mouvement de protestation à l’école. D’autant que certains parents renoncent à les envoyer étudier par crainte de les retrouver à l’hôpital. L’enseignement à distance est alors privilégié.

S’il est un jour établi que le régime s’en est pris physiquement à ces écolières, cela signifiera «un degrés inégalé de répression et d’empêchement», souligne Azadeh Kian.

Les femmes à la maison

Sur le terrain pendant des années en Iran après la révolution islamique, la sociologue raconte comment le régime a tout d'abord cherché à encourager l’éducation des filles, notamment des villageoises. «Des écoles ont été fondées partout, mais ces dernières années, la politique publique a changé». Les écolières d’hier sont allées ensuite à l’université et sont devenues mères tardivement. Avec un taux de 1,6 enfant par femme, le renouvellement des générations n’est pas assuré en Iran, précise-t-elle, et «le guide a ordonné la fin de la planification familiale. Les moyens de contraception ne sont plus distribué gratuitement». L’accès à l’emploi a également été complexifiée pour les femmes. «Le régime souhaite que les femmes fassent des enfants et soient à la maison», note la directrice du Centre d'enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes de l'université Paris-Diderot. «Une politique qui s’est accélérée depuis l’accession à la présidence d’Ebrahim Raïssi grâce au guide.» Pour la chercheuse, il existe aujourd'hui une corrélation claire entre cette affaire d’empoisonnement et l’objectif du régime. 

 

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14 mars 2023, 14:06