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Le cardinal Michael Czerny, sous-secrétaire du Dicastère pour le Service du Développement humain intégral. Le cardinal Michael Czerny, sous-secrétaire du Dicastère pour le Service du Développement humain intégral.  (AFP or licensors)

Le regard de “Fratelli tutti” sur le drame des personnes déplacées

Le cardinal Michael Czerny, sous-secrétaire du Dicastère pour le Service du Développement humain intégral, en charge de la Section “Migrants et Réfugiés”, délivre une réflexion reprenant les mots de l’encyclique “Fratelli tutti” au sujet personnes déplacées.

Cardinal Michael Czerny S.J.

(Traduction du texte publié en anglais sur le site de l'ICMC, l'International Catholic Migration Commission)

La nouvelle encyclique du Pape François, Fratelli tutti, s'intéresse directement aux «joies et aux espoirs, aux tristesses et aux angoisses» des migrants, des réfugiés et de toutes les personnes déplacées et marginalisées. Au cœur de l'encyclique se trouve un appel à une plus grande fraternité et amitié sociale entre tous les peuples et nations. Le Saint-Père appelle à «une  fraternité ouverte qui permet de reconnaître, de valoriser et d’aimer chaque personne indépendamment de la proximité physique, peu importe où elle est née ou habite.»[1] Au lieu d'un égocentrisme effréné - qu'il soit individuel, de groupe ou de société dans son ensemble - une attitude d'amour et d'ouverture doit prévaloir sur les idéologies à courte vue du nationalisme et de l'individualisme, qui s'ajoutent à «une indifférence commode, froide et globalisée»[2].

Ceci, évidemment, a de claire implications sur la façon dont nous traitons les demandeurs d’asile, les réfugiés, les déplacés internes et les migrants vulnérables. Nous sommes appelés à aimer notre prochain, disent Jésus et le Pape François, mais «lorsque le prochain est une personne migrante, des défis complexes s’entremêlent»[3].

Le point de départ est de «réaffirmer le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de demeurer sur sa propre terre»[4]. Toute personne a droit à une vie digne et à un développement intégral dans son propre pays. Cela implique la responsabilité du monde entier, car il faut aider les États les plus pauvres à se développer. Les investissements dont ils ont besoin ne concernent pas seulement le développement économique durable, mais aussi et essentiellement la lutte contre la pauvreté, la faim, les maladies, la dégradation de l'environnement et le changement climatique.  

Néanmoins, la pauvreté et la faim restent endémiques ; la faim est un scandale, et, comme le dit le Pape François: «[...]la politique mondiale ne peut se passer de classer l’éradication efficace de la faim parmi ses objectifs primordiaux et impérieux»[5]. En même temps, notre maison commune crie les souffrances que nous infligeons à l'environnement, tant naturel que social. Comme le note Fratelli tutti, les personnes déplacées fuient souvent la guerre, la persécution et les catastrophes naturelles - qui sont souvent liées à des catastrophes environnementales et sociales. «Toute guerre laisse le monde pire que dans l’état où elle l’a trouvé, dénonce le Pape François. La guerre est toujours un échec de la politique et de l’humanité, une capitulation honteuse, une déroute devant les forces du mal.»[6]

En raison de ces défis complexes, Fratelli tutti insiste sur le fait qu’«il faut respecter le droit de tout être humain de trouver un lieu où il puisse non seulement répondre à ses besoins fondamentaux et à ceux de sa famille, mais aussi se réaliser intégralement comme personne»[7]. Et la réponse morale appropriée pour tous ceux qui sont contraints à fuir peut être résumée en quatre verbes actifs : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer.

Toutefois, de nombreux obstacles se présentent le long du chemin des migrants et réfugiés. Comme Fratelli tutti le souligne, les régimes nationalistes et populistes, en se cachant derrière une muraille défensive, tentant de tenir les migrants à distance. Trop souvent, nous sommes témoins d’une mentalité xénophobe, dans laquelle les migrants «ne sont pas jugés assez dignes pour participer à la vie sociale comme toute autre personne et l’on oublie qu’ils ont la même dignité intrinsèque que quiconque.»[8]. Cette mentalité, comme le note le Pape François, n’est absolument pas compatible avec le christianisme, car ceux qui la véhiculent font «prévaloir certaines préférences politiques sur les convictions profondes de leur foi: la dignité inaliénable de chaque personne humaine indépendamment de son origine, de sa couleur ou de sa religion, et la loi suprême de l’amour fraternel.»[9]

Il y a de nombreuses façon concrètes d’accueillir, de protéger, de promouvoir et d’intégrer ceux qui se sont échappés des crises humanitaires et sont devenus notre nouveau prochain. Fratelli tutti dresse la liste de quelques mesures pratiques et efficaces: «augmenter et simplifier l’octroi des visas, adopter des programmes de parrainage privé et communautaire, ouvrir des couloirs humanitaires pour les réfugiés les plus vulnérables, offrir un logement approprié et décent, garantir la sécurité personnelle et l’accès aux services essentiels, assurer une assistance consulaire appropriée, garantir leur droit d’avoir toujours des documents personnels d’identité, un accès équitable à la justice, la possibilité d’ouvrir des comptes bancaires et d’avoir ce qui est essentiel pour leur subsistance vitale, leur donner la liberté de mouvement et la possibilité de travailler, protéger les mineurs et leur assurer l’accès régulier à l’éducation, envisager des programmes de garde provisoire ou d’accueil, garantir la liberté religieuse, promouvoir l’insertion sociale, favoriser le regroupement familial et préparer les communautés locales aux processus d’intégration.»[10]

Toutes ces mesures adéquates doivent rentrer dans un dessein plus ample et Fratelli tutti affirme clairement que les États seuls, en agissant pour leur compte propre, ne peuvent pas adopter des solutions adéquates. Un effort concerté est nécessaire au niveau global, comme le Pacte global pour une migration sûre, ordonnée et régulière qui a été signé en 2018, car «les réponses pourront être seulement le fruit d’un travail commun, en élaborant une législation (gouvernance) globale pour les migrations»[11]. Sur ce sujet, les réponses d’urgence sont nécessaires, mais insuffisantes. La planification et la collaboration sur le long terme sont essentielles pour soutenir les migrants qui désirent s’intégrer et pour promouvoir le développement durable de leurs pays d’origine.

En approfondissant ultérieurement le thème, le Pape François affirme qu’une rencontre entre différentes cultures, comme celle qui jaillit de la migration, peut conduire à un enrichissement réciproque, «un don». «D’autre part, lorsqu’on accueille l’autre de tout cœur, on lui permet d’être lui-même tout en lui offrant la possibilité d’un nouveau développement». Ceci a une grande importance, et «les cultures différentes, qui ont développé leur richesse au cours des siècles, doivent être préservées afin que le monde ne soit pas appauvri»[12].

Comme exemples concrets, le Pape mentionne l’enrichissement culturel apporté par la migration des Latino-américains aux États-Unis et par la migration italienne dans son pays d’origine, l’Argentine. Il met en outre en lumière le fait qu’à travers la rencontre les pays peuvent apprendre les uns des autres, et, de cette façon, contribuer à la réalisation d’un monde moins matérialiste, plus équitable et pacifique. Le Pape observe que «les apports mutuels entre les pays, en réalité, finissent par profiter à tous»[13] et cet enrichissement doit être souligné dans une époque mondialisée comme la nôtre.

En tout état de cause, cette réciprocité des avantages ne représente pas toute la réalité, et encore moins la réalité fondamentale. Nous devons nous efforcer d'être ouverts aux autres dans un esprit de gratuité et de générosité, ce que le Pape François appelle «la capacité de faire certaines choses uniquement parce qu’elles sont bonnes en elles-mêmes, sans attendre aucun résultat positif, sans attendre immédiatement quelque chose en retour»[14] – dans les paroles de saint Ignace de Loyola, «donner sans compter». Ce principe de gratuité, observe le Saint-Père, «permet d’accueillir l’étranger même si, pour le moment, il n’apporte aucun bénéfice tangible.»[15]. Quand la gratuité manque, l’immigré est vu comme «un usurpateur qui n’offre rien»[16]. En ce sens, «les nationalismes fondés sur le repli sur soi traduisent en définitive cette incapacité de gratuité, l’erreur de croire qu’on peut se développer à côté de la ruine des autres et qu’en se fermant aux autres on est mieux protégé»[17]En dernière analyse, ceci est contre-productif. Car, comme le relève Fratelli tutti, seule une culture qui accueille gratuitement les autres a un avenir.

Ceci est notre futur et il doit être partagé avec les personnes dans le besoin, y compris les migrants et les réfugiés. Prêtons une écoute à l’appel du Pape François pour un monde plus juste, humain et fraternel, fondé sur l’amour et l’enrichissement réciproque, plutôt que sur la suspicion et l’indifférence froide.

D’un des deux prières avec lesquelles Fratelli tutti se conclut:

«Que notre cœur s’ouvre

à tous les peuples et nations de la terre,

pour reconnaître le bien et la beauté

que tu as semés en chacun

pour forger des liens d’unité, des projets communs,

des espérances partagées. Amen !» [18].

[1] FT 1.

[2] FT 30.

[3] FT 129.

[4] FT 38.

[5] FT 189.

[6] FT 261.

[7] FT 129.

[8] FT 39.

[9] FT 39.

[10] FT 130.

[11] FT 132.

[12] FT 134.

[13] FT 137.

[14] FT 139.

[15] FT 139.

[16] FT 141.

[17] FT 141.

[18] FT 287.

14 janvier 2021, 10:00