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Deuxième prédication de Carême, Chapelle Redemptoris Mater, Vatican, le 22 mars 2019 Deuxième prédication de Carême, Chapelle Redemptoris Mater, Vatican, le 22 mars 2019  (Vatican Media)

Seconde prédication de Carême du père Cantalamessa

Ce vendredi, le prédicateur de la Maison Pontificale a prononcé la deuxième méditation du temps de Carême, invitant à redécouvrir l’intériorité, une valeur malheureusement négligée à l’heure actuelle.

Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

«In te ipsum redi. In interiore homine habitat veritas» - «Rentre en toi-même; la vérité habite à l'intérieur de l'homme». Tel est l’appel que lance saint Augustin dans son traité De vera religione, et qui a servi de fil conducteur au père Raniero Cantalamessa ce vendredi matin.

Au Pape François et aux membres de la Curie romaine rassemblés dans la chapelle Redemptoris Mater, le prédicateur capucin a offert une réflexion sur le lieu «où chacun de nous entre en contact avec le Dieu vivant». «Dans un sens universel et sacramentel, ce “lieu”, c’est l'Église, mais dans un sens personnel et existentiel, c'est notre cœur, ce que les Écritures nomment “l'homme intérieur”», a-t-il précisé.

Le temps de Carême est propice à la (re)découverte de ce lieu. Si Jésus a passé quarante jours au désert, tous «ne peuvent pas aller dans un désert extérieur, mais nous pouvons tous nous réfugier dans le désert intérieur qu’est notre cœur». Comme il l’a fait avec Zachée -  Zachée, descends vite : aujourd'hui il faut que j'aille demeurer dans ta maison» (Lc 19,5)-, Jésus «nous invite à rentrer chez nous, dans notre cœur, où il désire nous rencontrer».

La perte de l’intériorité, symptôme de la sécularisation

Le père Cantalamessa a ensuite montré à quel point l’intériorité est une «valeur en crise», comme en témoigne une certaine «suspicion» envers toute «vie intérieure». Il y a plusieurs raisons à cela, par exemple «l’émergence du “social”, qui est certes une valeur positive de notre époque, mais qui, si elle n’est pas rééquilibrée, peut accentuer encore la projection vers l’extérieur et la dépersonnalisation de l’homme. Dans la culture sécularisée et laïque dans laquelle nous vivons, a pointé le prédicateur, la psychologie et la psychanalyse assument désormais le rôle que jouait l'intériorité chrétienne, mais elles se limitent à l'inconscient de l'homme et, de toute façon, à sa subjectivité, faisant abstraction de toute relation à Dieu». Même au sein de l’Église, «l'idée d'une “Église pour le monde” a amené parfois à remplacer l'idéal de la fuite du monde par l'idéal de la fuite vers le monde. L'abandon de l'intériorité et la projection vers l'extérieur sont un aspect - et parmi les plus dangereux - du phénomène de sécularisation», a-t-il mis en garde.

Une “peur du vide” généralisée

Le prédicateur de la Maison Pontificale a aussi déploré d’autres menaces qui pèsent sur l’intériorité. «Nous vivons dans une civilisation toute projetée vers l'extérieur», a-t-il expliqué, avant de relever le paradoxe suivant: nous savons «désormais en temps réel ce qui se passe à l’autre bout du monde, mais nous ignorons ce qui se passe au plus profond de nos cœurs». «S’évader, c'est-à-dire sortir, c'est une sorte de mot d’ordre. Il existe même une littérature d'évasion, des spectacles d'évasion. L’évasion s’est, pour ainsi dire, institutionnalisée. Le silence fait peur. On n’arrive pas à vivre, à travailler, à étudier sans bruit ni musique autour. Il y a une sorte d'horror vacui, de “peur du vide”, qui pousse à l'étourdissement». Les jeunes sont les premières victimes de ce phénomène, comme l’a montré le père Cantalamessa. Mais il a aussi souligné qu’ils sont «les plus généreux, et ils sont prêts à se rebeller contre cet esclavage; il y a des groupes de jeunes qui réagissent à cette agression et, au lieu de fuir, cherchent des lieux et des moments de silence et de contemplation pour se retrouver eux-mêmes et, en eux-mêmes, retrouver Dieu. Ils sont nombreux, même si personne ne parle d’eux. Certains ont fondé des maisons de prière et d’adoration eucharistique perpétuelles et, par l’intermédiaire du Net, permettent à beaucoup de se joindre à eux».

Les dangers de l’activisme

Mais les jeunes ne sont pas les seuls concernés. «Les personnes les plus engagées et les plus actives dans l’Église le sont également. Y compris les religieux ! La dissipation est le nom de la maladie mortelle qui nous menace tous. Nous finissons par être comme un vêtement à l’envers, l’âme exposée à tous les vents», a commenté le père Cantalamessa. «Nous ne devons pas nous laisser séduire par l'objection habituelle: mais Dieu, on le trouve dehors, dans les frères, dans les pauvres, dans la lutte pour la justice; on le trouve dans l'Eucharistie qui est en dehors de nous, dans la parole de Dieu ... Tout cela est vrai». Pourtant, «l'intériorité ne s'oppose pas à l'action, mais à une certaine manière d’accomplir l'action. Loin de diminuer l'importance de l'agir pour Dieu, l'intériorité la sous-tend et la conserve»,  a-t-il assuré. Le père Cantalamessa s’est aussi inquiété de la peur du silence qui affecte bon nombre de personnes.

Dès lors, comment renouer avec l'intériorité, qui «est ce qui nous conduit à une vie authentique» ?

Se retirer dans la cellule de son cœur

Au terme de sa méditation, le prédicateur a donné quelques conseils, en partant d’abord de la parole de Dieu. «L'appel à l'intériorité trouve sa motivation biblique la plus profonde et la plus objective dans la doctrine de l'habitation de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, dans l'âme de tout baptisé». Au lieu de se réduire «à une sorte de technique de concentration et de méditation», l’intériorité doit favoriser «la rencontre du Christ vivant dans le cœur». «Sainte Élisabeth de la Trinité est dans la ligne de la plus pure intériorité objective lorsqu'elle écrit: “J'ai trouvé mon Ciel sur la terre puisque le Ciel, c'est Dieu, et Dieu, c'est mon âme”», a signalé le prêtre capucin.  

Ce dernier a aussi mentionné d’autres saints constituant des guides sûrs pour la vie intérieure: saint François d’Assise expliquant à ses frères que «Frère corps est l'ermitage et l'âme l'ermite qui y habite pour prier Dieu et méditer». Ou encore sainte Catherine de Sienne utilisant «l’image de la “cellule intérieure” que chacun porte avec lui et dans laquelle il est toujours possible de se retirer en pensée, pour renouer un contact vivant avec la Vérité qui habite en nous».

Les saints ne disent et ne vivent rien d’autre que l’Évangile, où Jésus nous invite à rentrer en nous-mêmes pour y retrouver le Père: «Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret» (Mt 6,6).

22 mars 2019, 13:17