Cerca

Vatican News
Le cardinal Blase J.Cupich, archevêque de Chicago, père Tomaz Mavric et sœur Veronica Openibo, en salle du Synode, le 23 février 2019. Le cardinal Blase J.Cupich, archevêque de Chicago, père Tomaz Mavric et sœur Veronica Openibo, en salle du Synode, le 23 février 2019.  

Abus: une religieuse nigériane appelle à passer «du scandale à la vérité»

Sœur Veronica Openibo a fait une intervention remarquée lors du troisième jour de sommet pour la protection des mineurs au Vatican, samedi 23 février. Livrant un vibrant plaidoyer pour «plus de transparence dans l’Église», cette religieuse nigériane a appelé à passer «du scandale à la vérité».

«Les abus sexuels de la part du clergé minent la crédibilité de l’Église, alors que la transparence devrait être la caractéristique de la mission en tant que fidèles de Jésus Christ». En ces termes, sœur Veronica Openibo, supérieure générale de la Congrégation des sœurs du Saint Enfant Jésus, fondée au XIXe siècle en Angleterre, a posé le cadre de son discours. «L’attention ne doit pas être concentrée sur la crainte ou la honte, mais sur la mission de l’Eglise à servir avec intégrité et justice», a-t-elle d’emblée alerté les 114 présidents de conférences épiscopales.

La crise et la honte

La religieuse nigériane a fait un constat sans ambages de la crise actuelle de l’Église: «Nous vivons une situation de crise et de honte. Nous avons gravement offusqué la grâce de la mission du Christ. Est-il possible pour nous de passer de la peur du scandale à la vérité ?» 

 

Par une série d’interrogations, elle n’a eu de cesse d’interpeller l’assemblée: «Comment éliminons-nous les masques qui cachent notre négligence coupable? Quels politiques, programmes et procédures nous conduiront à un nouveau point de départ revitalisé, caractérisé par une transparence qui illumine le monde avec l’espérance de Dieu pour nous dans l’édification du Royaume de Dieu?»

Lutter contre le silence, le secret et la solidarité face aux crimes

En voyant le film américain Spotlight sorti en 2015, sœur Openibo a confié n’avoir pu retenir ses larmes face à de telles «atrocités».

«Comment l’Église a-t-elle pu garder le secret, en couvrant ces atrocités? Le silence, les secrets gardés dans le cœur de ceux qui avaient perpétré les abus, la durée des abus et les transferts constants de ces personnes sont inimaginables», s’est-elle indignée, «le cœur lourd et triste».

Dans ce contexte survient donc la nécessité de reconnaître que «la médiocrité, l’hypocrisie et la complaisance ont conduits à cette situation honteuse et scandaleuse», a-t-elle poursuivi avec ferveur.  

Sœur Openibo a exhorté à lutter contre les trois S que sont le silence, le secret et la solidarité face aux crimes.

Prendre garde aux torpeurs et tiédeurs étourdissantes

Et la religieuse de citer l’exhortation apostolique sur la sainteté parue en 2018, Gaudete et Exsultate (164): «Ceux qui ont le sentiment qu’ils ne commettent pas de fautes graves contre la Loi de Dieu peuvent tomber dans une sorte d’étourdissement ou de torpeur. Comme ils ne trouvent rien de grave à se reprocher, ils ne perçoivent pas cette tiédeur qui peu à peu s’empare de leur vie spirituelle, et finissent par se débiliter et se corrompre».

Sœur Openibo qui rapproche ces paroles de celles du document préparatoire au sommet: «Une Église fermée/repliée sur soi n’est plus Église. Le but n’est pas de renoncer aux principes et de séculariser l’Eglise, mais de vivre de façon visible et perceptible ce que l’on affirme être». La sœur fustige aussi largement l’hypocrisie, consistant à se vanter d’être les gardiens de valeurs morales pour ensuite garder le silence sur les abus.

L’Église doit être providentielle sur les abus

«Comment pouvons-nous transformer cela en une occasion d’évangéliser, d’enseigner, et d’éduquer tous les membres de l’Église? Est-il vrai que la plupart des évêques n’ont rien fait à propos des abus sexuels d’enfants? Certains ont agi et d’autres pas, par crainte ou pour couvrir ces cas», s’est-elle interrogée dans la foulée, soulignant les mesures actuelles prises par l’Église pour mettre un terme à cette situation, à savoir: rencontrer les victimes, dénoncer les cas aux autorités civiles compétentes et instituer des commissions.

Ainsi, peut-être, la structure et les systèmes hiérarchiques dans l’Église peuvent devenir providentiels pour toucher le monde entier «à travers des mécanismes très clairs», a-t-elle suggéré, soulevant l’importance de toutes les autres questions concernant la sexualité, comme l’abus de pouvoir, l’argent, le cléricalisme, la discrimination de genre, le rôle des femmes et des laïcs.

«Cette tempête ne passera pas» 

Sœur Openibo s’est aussi amplement appuyée son expérience de religieuse en Afrique, dont neuf ans passés au Nigeria.

«Au début des années 1990, un prêtre m’a dit qu’il y avait des abus sexuels dans les couvents et les maisons de formation et que en tant que présidente de la Conférence des religieuses du Nigéria, je devrais faire faire quelque chose pour affronter le problème. Un autre prêtre au début des années 2000 m’a dit qu’un groupe ethnique spécifique pratiquait beaucoup l’inceste mais j’ai dit que, d’après mon expérience personnelle, l’inceste est un problème mondial.

Un vieil homme sur son lit de mort m’a révélé qu’il avait des troubles du comportements à cause des abus sexuels dont il a été victime adolescent de la part des prêtres dans son école. Une fillette agressée par un prêtre à l’âge de treize ans l’a rencontré 25 ans plus tard et il ne l’a pas reconnue...»

L’occasion pour elle de lancer un appel: «Ne cachons plus ces événements par peur de commettre des erreurs. Trop souvent, nous voulons garder le silence jusqu’à ce que la tempête passe ! Cette tempête ne passera pas. Notre crédibilité est en jeu».

Série de mesures

Tous les agresseurs, quel que soit leur état clérical, qui sont jugés coupables devraient recevoir la même peine pour l’abus de mineurs, a-t-elle martelé, ajoutant: «Ayons le courage de parler plutôt que de nous taire pour éviter de commettre une erreur. Nous pouvons commettre des erreurs mais nous ne sommes pas créés pour être une erreur et la postérité nous jugera pour notre manque d’action». Selon elle, admettre ses fautes n’est peut-être pas suffisant aux yeux de nombreuses personnes, mais «cela montrera au moins que l’Église n’a pas été totalement silencieuse».

Sœur Openibo a appelé aussi à modifier le droit civil et canonique, à conduire des politiques de protection et des lignes d’orientation claires et exhaustives, «qui devraient être affichées de façon visible dans les bureaux paroissiaux et en ligne», mais aussi, à mener des entretiens face à face, transparents et courageux, avec les victimes et les agresseurs, ainsi qu’avec des groupes d’enquête.

Pauvreté ou guerre ne minimisent pas les abus

«Dans certaines parties du monde, y compris les pays d’Afrique et d’Asie, ne rien dire est une terrible erreur. Le fait qu’il y ait d’importants problèmes de pauvreté, de maladie, de guerre et de violence dans certains pays du sud du monde ne signifie pas que la question des abus sexuels doit être minimisée ou ignorée», a-t-elle ensuite justifié. La zone géographique, ni l’âge avancé de tel clerc, ne sont des circonstances atténuantes.  

La grâce de la transformation

La religieuse nigériane a confié ainsi sa détresse et avoué que son cœur souffrait «pour les nombreuses victimes qui ont vécu avec la honte et la culpabilité déplacée à cause de violations répétées pendant des années», avant de développer la notion du repentir dans le catholicisme, religion portée sur «la conversion des cœurs et la grâce de la transformation».

«Cela peut faire naître un profond dilemme chez certaines personnes, en particulier quand nous savons que ceux qui se rendent coupables d’abus ont souvent été des victimes eux-mêmes. Avons-nous besoin de nous interroger profondément sur ce que veut dire la justice avec la compassion ? En publiant les noms des coupables, pouvons-nous publier une liste complète d’informations sur ces situations ?»

Former, éduquer

La formation s’impose alors, et la religieuse de plaider pour plus de catholiques dans l’industrie du cinéma, la télévision et la publicité, pour promouvoir une meilleure vision de la personne humaine.

«Cherchons les moyens de mieux utiliser les médias sociaux pour éduquer les personnes dans le domaine de la sexualité et des relations humaines. Une éducation et une formation claires et équilibrées sur la sexualité et de ses limites sont de toute évidence nécessaires dans la formation permanente des prêtres, des religieux et des religieuses et des évêques», a-t-elle relevé.

Les séminaristes ou les religieuses ne doivent pas voir leur statut glorifié par rapport aux laïcs, selon sœur Openibo, avançant également l’impérieuse nécessité pour les autorités ecclésiales de savoir «quoi dire et quoi faire quand les faits d’abus arrivent aux médias».

«Vous êtes la lumière du monde»

La supérieure générale de la Congrégation des Sœurs du Saint Enfant Jésus a enfin cité un passage évocateur de l’Évangile de Matthieu 5, 14-16 pour ces temps troublés. «Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d'un mont. Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux».

Elle a conclu sont intervention en rappelant les paroles du Pape François: «Un chrétien qui ne marche pas, qui ne va pas de l’avant est malade dans son identité».

23 février 2019, 11:53